LES VERTUS DU DIALOGUE



Quel rapport établir entre les modèles théoriques et les choses réelles ?
Plaidoyer pour le dialogue

Christian Magnan
Collège de France, Paris
Université de Montpellier II



Les découvertes scientifiques de ce XXe siècle ont exacerbé le conflit toujours latent entre la théorie et la réalité. Développant en effet une approche abstraite, la science n'est pas parvenue à forger un modèle de la nature qui reproduise fidèlement le monde existant. De ce fait, faute d'une équivalence entre les deux termes en présence que sont l'abstrait et le concret, elle peut avoir tendance à opposer l'un à l'autre, jusqu'à en surestimer injustement l'un par rapport à l'autre.

Face à la crise sans cesse rouverte, deux conceptions extrêmes se rencontrent.

Les adeptes de la première privilégient la théorie en en exaltant les vertus explicatives et font peu de cas de la réalité. Celle-ci n'est vue que comme le support de leur réflexion et pour eux n'existe pas vraiment, de façon autonome, en dehors de cette réflexion. « On peut toujours imaginer que... » est une de leurs phrases favorites.

Les adeptes de la seconde privilégient la réalité, affirment son côté matériel et objectif et iraient jusqu'à déplorer le manque de réalisme d'une physique moderne perdue dans son abstraction. La mécanique quantique, théorie sur laquelle se base la physique atomique, est le type d'approche qu'ils n'acceptent qu'avec réticence. Ils ne sont pas loin de penser que la théorie doit directement s'adapter et se conformer à l'expérience concrète, jugeant que c'est le « bon sens » qui doit principalement gouverner la physique.

Ma façon de concevoir les rapports entre la théorie et la réalité physique est autre. Elle est de reconnaître à chacun des deux termes en présence ses propres vertus sans chercher à placer l'un ou l'autre en position dominante et à ramener, c'est-à-dire réduire, l'un à l'autre. Cette nouvelle attitude est tout le contraire d'un compromis car elle affirme une position nette et précise et ne cherche absolument pas à donner à l'un ce qui aurait été retiré à l'autre. Autrement dit il ne s'agit pas de ménager la chèvre et le chou.

Pour définir d'un mot le type de rapport que j'imagine entre les modèles théoriques et la nature réelle je choisis celui de « dialogue ».

Quelles sont les principales conditions à remplir pour que ce dialogue soit réussi et fécond, c'est-à-dire porteur de découvertes ?

Pour que s'établisse un dialogue exempt d'ambiguïté, il faut d'abord que soit clairement reconnue et acceptée la différence entre les deux partenaires. Le langage du monde réel n'est pas le langage du monde de l'esprit. Par conséquent que l'être humain parle comme l'être humain. Et qu'il laisse parler la nature comme la nature. Dans la mesure où chacun pourra librement s'exprimer dans sa propre langue, l'entente se tissera, c'est-à-dire que la science accèdera à la connaissance du monde.

Ainsi il serait vain et stérile que l'être pensant « fasse semblant » de parler comme la nature, en voulant stupidement la contrefaire. Pour accéder au réel l'homme de science doit accepter de parler un langage imaginaire, imaginé, proprement spirituel, utilisant des concepts mathématiques. Paradoxalement, l'histoire de ce siècle l'a montré, ce n'est que dans cette abstraction, parfois la plus radicale, que s'est révélé pour la science la possibilité de nouer une relation avec le concret.

Mais la différence demeure : le monde n'est pas une construction mentale. Si des concepts abstraits s'adaptent parfois si bien au monde réel, cela ne signifie pas qu'ils soient ipso facto des structures constitutives de ce monde.

Malheureusement la tentation d'assimilation est présente. Elle se trouve on ne peut mieux résumée par cette réflexion du savant contemporain Sir James Jeans devant le caractère extrêmement abstrait de la physique atomique quantique naissante : « The universe begins to look more like a great thought than a machine. (L'Univers commence à ressembler davantage à une grande pensée qu'à une grande machine). » C'est très précisément cette idée que je réfute. Les succès théoriques apportent certes la preuve que les modèles pensés ont un rapport avec la réalité mais ne permettent pas d'affirmer l'existence d'une « ressemblance », voire d'une identification, entre l'Univers et sa représentation.

L'Univers réel n'a pas à être confondu avec un univers pensé. Ni avec une machine, bien entendu.

Je constate que le danger existe de remplacer l'impérialisme d'une vision mécaniste des choses, dont nous nous sommes je crois dégagés, par un impérialisme de l'esprit. Du moment qu'il existe ce fossé infranchissable entre le monde réel et le monde théorique on ne peut pas soutenir que le premier de ces mondes soit assimilable ou soumis au second.

Mon idée personnelle est que les prétentions de la science à dicter ses propres lois à la réalité - car c'est bien de cela qu'il s'agit - procèdent d'une tentative de domination de la nature par l'être pensant que nous sommes. Il est clair que le vrai dialogue que nous cherchons, gage de découvertes, suppose au contraire l'égalité franche des partenaires que sont le monde existant et le monde pensé. La recherche d'une quelconque prééminence, que ce soit celle de la matière sur l'esprit ou de l'esprit sur la matière, ne peut que bloquer le processus de découverte. Seule la reconnaissance de l'égalité, dans l'inéluctable différence, peut libérer le dialogue et le rendre fécond.

La science doit accepter à mon sens que le monde des choses réelles existe de façon radicalement autonome, sans la moindre soumission aux lois de la théorie. L'Univers ne dépend pas de l'Homme, il ne découle pas de l'esprit.

Parler sa propre langue ne veut pas dire pour autant parler tout seul. Le mot dialogue implique bien échange, demandes et réponses. Il ne faudrait pas croire que n'importe quelle élucubration de l'esprit soit capable de parler au monde, d'être comprise du monde, tant s'en faut, n'en déplaise aux fanatiques de la théorie. Une idée doit se frotter au réel pour passer l'épreuve de la vérité.

Dans cette confrontation de l'idée au réel se manifestera justement l'existence authentique et objective du monde, indépendante de l'esprit. Le monde ne se plie pas à n'importe quel caprice ou rêve de l'Homme. Celui-ci au contraire doit s'employer à trouver et inventer les mots justes, ceux qui porteront fruit et nourriront l'échange.

Ce n'est qu'en s'adressant au monde réel que la théorie peut révéler sa puissance. Autrement elle demeure discours creux, vain et inutile.

Enfin un dialogue véridique n'est jamais achevé. Alors que la démarche scientifique moderne est souvent vécue comme la poursuite d'un but ultime, celui de comprendre la nature de façon complète et définitive en la résumant en une formule, un vrai dialogue ne s'envisage pas en fonction d'un terme, d'une fin à atteindre à tout prix. Il faudrait donc au contraire considérer cette démarche scientifique comme un échange sans fin où chaque réponse authentique de la nature suscite du côté de la science une question pertinente et opportune.

Il s'agit de faire connaissance avec le monde, non de le forcer à dévoiler ses secrets.

On notera précieusement à ce sujet que les théories les plus puissantes se sont toujours un jour ou l'autre révélées inadaptées à poursuivre le chemin entamé. C'est ainsi que nous savons que la physique dont nous disposons actuellement est incapable de comprendre la création du monde et le destin des trous noirs.

Je pense personnellement que jamais aucune théorie ne pourra clore le débat. Évidemment on pourra à juste titre m'opposer qu'une affirmation de ce genre ne peut pas être prouvée et que par conséquent elle est gratuite et sans objet. Certes, mais je dirai que la façon dont nous envisageons la question et la réponse que nous y apportons trahissent notre conception du rôle de la science et peuvent de ce fait, même si nous nous projetons dans un futur hyper-lointain, avoir un impact sur notre vie bien actuelle.

Il n'est pas anodin de choisir entre penser qu'un jour la science saura tout sur tout, jusqu'à donner le sens de la Vie, ou au contraire penser que dans son questionnement permanent elle participe de cette aventure humaine toujours nouvelle dont nul ne connaît le but. Il me semble qu'une opinion à ce sujet orientera forcément ce que nous appelons les « choix de société ».

Dans un cas la recherche est envisagée de façon quasi névrotique comme la poursuite d'un désir de maîtrise du monde. Dans l'autre le débat est toujours ouvert, toujours inachevé, bref toujours vivant.

On se doute que c'est dans le second esprit que je présente ces leçons de physique.

À suivre




Version revue, corrigée et enrichie
du livre de Christian Magnan

La nature sans foi ni loi
Éditions Belfond/Sciences (1988)
Dernière modification : 17 février 2006


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