MATIÈRE À PENSER      




Le formalisme quantique, c'est bien beau, mais qu'est-ce alors que la matière ?


Christian Magnan
Collège de France, Paris
Université de Montpellier II


La dualité onde-corpuscule n'est pas réservée seulement à la lumière. Pour notre science contemporaine la matière elle-même est dotée de propriétés ondulatoires et possède des caractères liés aux phénomènes de quantification, ce qui apparaît bien naturel dès l'instant où cette matière est décrite dans le cadre de la mécanique quantique.

Il est instructif de feuilleter des ouvrages scientifiques consacrés à la physique des particules (supposées former la matière), même sans en approfondir le texte. Alors que nous nous attendrions à voir parler de particules, puisque ces objets constituent le sujet, on constate que la physique manipule avant tout des ondes. La structure discontinue de la matière y est obtenue grâce à la quantification de ces ondes et ses propriétés sont déduites de l'étude des interactions possibles entre les diverses entités présentes.

Le caractère formel de la physique n'a pas cessé de s'accentuer au fil des années (et des siècles). On n'exagèrera pas en déclarant que la matière elle-même apparaît à un niveau tout à fait symbolique dans la théorie, ce qui est, on l'avouera, quelque peu inattendu.

Hasard et immatérialité caractérisent aujourd'hui notre « expérience » du monde qui nous entoure de sorte qu'il ne reste plus grand chose de la vision sommaire, matérialiste et concrète des choses qui prévalait au XIXe siècle. La matière en tant qu'assemblage de particules ponctuelles dotées de propriétés physiques n'existe plus au niveau théorique le plus fondamental.

La vision « machiniste » n'est plus une doctrine tenable ; ce n'est plus qu'une tentation.

Certaines personnes ont du mal à accepter ces faits, peut-être parce qu'ils les privent de la possibilité de « réduire » la nature à leur merci - c'est du moins ainsi que j'analyse leur attitude. Leurs raisons relèvent plus, selon moi, d'un dépit de ne pas pouvoir soumettre le réel à leurs idées préconçues que d'une volonté de connaissance prête à tenir compte des réalités scientifiques objectives. En physique classique la nature était vue comme un objet soumis au scalpel du physicien dans l'opération quasi chirurgicale que constituait, aux yeux de la science, l'observation à conduire : ce qui justifie sous ma plume l'emploi des expressions « réduire à merci » et « soumettre ».

Je crois qu'il faut abandonner la conception « atomiste » des choses et en même temps le vain espoir d'atteindre l'essence du réel. L'opération qui nous permet de communiquer avec le réel est plus complexe qu'une simple saisie de données à sens unique. Nous parlons et développons un langage de plus en plus abstrait qui nous permet d'effectuer des expériences mais la description des ces expériences, indéniablement réelles, ne peut plus être identifiée à la description du réel lui-même.

Les esprits chagrins que je vise voudraient au contraire revenir à la situation antérieure, sans doute parce qu'ils sentent leur pouvoir sur le monde menacé. Ils prônent un « réel sans ambiguïté » ne laissant pas la place au hasard, réclament une description du monde physique en termes concrets, solides, déterministes et aspirent à une science réaliste et causale. Pourtant la science moderne a, définitivement semble-t-il, ruiné ces espoirs. Peut-on alors revenir en arrière ?

Pour finir et entre parenthèses : il ne faudrait pas faire la part trop belle à la pensée de l'Homme et refuser l'aspect réel du monde. En effet la dématérialisation de la matière qu'accomplit la mécanique quantique a pu faire dire que « l'Univers commence à ressembler davantage à une grande pensée qu'à une grande machine . » Certes une telle opinion apparaît en grande partie fondée puisque c'est un résumé somme toute fidèle de ce que je viens d'écrire. Simplement le danger existe d'assimiler l'Univers à cette pensée. Or pour moi l'idée que nous nous faisons du réel, idée qui nous permet d'établir une correspondance avec lui, n'est pas forcément assimilable au réel lui-même.

Couplet final

 


Version revue, corrigée et enrichie
du livre de Christian Magnan
La nature sans foi ni loi,
Éditions Belfond/Sciences (1988)
Dernière modification : 12 mai 2005


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