UNE PARABOLE      




Une question d'enfant nous aide à comprendre la création du monde.


Christian Magnan
Collège de France, Paris
Université de Montpellier II


À l'origine du temps il n'y a plus de temps : les images manquent pour aider à saisir l'inimaginable. Cependant une question de ma fille, alors âgée de cinq ans, m'a fourni un jour la comparaison appropriée.

Un beau matin, au petit déjeuner, ma fille me demande de but en blanc si le monde avait commencé le jour ou la nuit. J'ai tout de suite été frappé par la similitude entre la question qu'elle me posait et celle que nous posons à la science à propos de l'origine du temps : j'avais l'illustration souhaitée.

Dans le cadre de l'alternance jour-nuit, qui peut certes jouer le rôle d'une mesure de temps, quoiqu'il s'agisse d'un temps sommaire, la question de ma fille n'avait évidemment pas de réponse directe. Pourquoi ? Le cycle jour-nuit résulte de la rotation de la Terre sur elle-même, qui alternativement amène un point de la Terre face au Soleil puis le ramène dans l'ombre. En remontant les cycles passés ce phénomène change d'aspect quantitatif, ce qui n'est pas important pour notre propos (par exemple le rythme de rotation de la Terre s'est modifié), mais il change surtout d'aspect qualitatif car, toujours en déroulant le film de l'évolution en arrière, il arrive un moment où, notre planète se désagrégeant, l'alternance jour-nuit finit par disparaître. Par conséquent on ne peut pas dire si la Terre est née un jour ou une nuit...

Point crucial, l'alternance jour-nuit disparaît sans être remplacée par quoi que ce soit d'équivalent. Par conséquent, il faut insister sur le fait que nous ne pouvons saisir ce qui s'est passé antérieurement qu'en faisant appel à un concept beaucoup plus élaboré que le seul phénomène cyclique jour-nuit, à savoir la notion de temps elle-même, et en racontant dans ce nouveau cadre la façon complexe dont sont nés les jours et les nuits.

Autrement dit, nous ne comprendrons l'alternance jour-nuit que dans un contexte qui ne la contenait pas au départ.

Au début de l'histoire du système solaire, il n'y avait ni nuit ni jour mais une immense fournaise, le Soleil, entouré d'un amas de particules diverses (atomes, molécules, poussières) formant une sorte de gigantesque disque plat. Des blocs de matière plus ou moins denses se faisaient de l'ombre les uns les autres et se cognaient entre eux au hasard de la ronde universelle qu'ils dansaient autour du Soleil. Ce qui allait bâtir la Terre était dispersé dans l'espace, pour plus tard s'agglomérer. Puis le futur globe commençait à prendre forme par accrétion de matière environnante. Bien que très irrégulier, il tournait sur lui-même pour présenter successivement aux rayons du Soleil un côté puis l'autre. Un certain rythme s'amorçait, qui faisait succéder à la lumière l'ombre et à l'ombre la lumière. Assis en un point de ce qui allait devenir notre Terre, on pouvait enfin voir le Soleil se lever, se coucher; se coucher, se lever.

L'alternance jour-nuit était installée, qui allait permettre aux futurs humains de compter des cycles et de mesurer le temps.

La question de l'origine de l'espace-temps « Univers » se pose aux scientifiques en des termes similaires. Ce que nous savons, c'est qu'en remontant le temps t  de nos théories actuelles, comme nous remontions les cycles jour-nuit, nous arrivons à un moment (vers ce 10-43 seconde fatidique) où les secondes et fractions de seconde se déforment pour disparaître, comme avaient disparu les jours et les nuits.

Avant il n'y a plus d'avant : notre temps n'a plus cours. De même une fois franchie la limite de la formation de la Terre, il n'y avait plus ni nuit ni jour.

Il y a cependant une énorme différence entre mon historiette et la question de la création de l'Univers. Alors que nous pouvions expliquer la naissance des nuits et des jours par le récit, temporel, de la genèse de la Terre, nous ne connaissons pas l'histoire scientifique nous permettant de raconter la naissance du temps (et de l'espace et de la matière). Autrement dit, nous ne savons pas ce qui a fabriqué nos secondes sans faire appel à ces secondes, nous ne savons pas ce qui a créé l'espace sans espace, alors que nous pouvons expliquer ce qui a enfanté les nuits et les jours en dehors de ces nuits et de ces jours.

Où se situe l'origine de l'Univers ? Nous n'avons donc pas de vraie réponse à cette question puisque nos moyens de compréhension du monde nous abandonnent à l'époque fatidique. Cette non-réponse constitue-t-elle pour autant un constat d'échec ? Personnellement je ne le pense pas car au-delà de cette prise de conscience de l'impuissance de la physique à nous guider nous savons au moins formuler quelque part la façon dont le problème se pose.

C'est à mon avis un pas colossal de comprendre que le problème de l'origine de l'Univers ne se pose pas en termes d'un avant dans le temps ou d'un extérieur dans l'espace mais en termes d'une véritable création, d'une naissance, à partir de quelque chose dont cet Univers tire sa substance dans sa totalité de temps, d'espace, de matière et d'énergie. Cette structure qui a engendré le monde et qui ne peut se situer ni dans le temps ni dans l'espace, si la physique actuelle ne peut pas la décrire, puisqu'elle se base sur ces notions, elle n'en affirme pas moins l'impérieuse nécessité de son existence à partir du moment où elle reconnaît que l'espace-temps ne se suffit pas à lui-même et ne constitue donc pas un préalable absolu d'étude du réel.

Me permettrai-je d'ajouter qu'à partir du moment où nous savons que le temps et l'espace ne sont que les apparences d'une structure plus fondamentale nous sommes forcés de conclure que toutes les discussions et réflexions sur le monde et la réalité conduites dans le cadre limité de l'espace et du temps n'atteignent pas un niveau de profondeur suffisant pour, par exemple, énoncer des conclusions sur le sens ultime de notre vie ?

Ce qui pose la question de l'après.


Version revue, corrigée et enrichie
du livre de Christian Magnan
La nature sans foi ni loi,
Éditions Belfond/Sciences (1988)
Dernière modification : 13 mai 2005


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