VRAIE PUISSANCE ET FAUX POUVOIRS DE LA SCIENCE      




La science est incapable de reproduire en théorie le monde physique tel qu'il existe en pratique : une raison de réviser notre façon de voir les choses...


Christian Magnan
Collège de France, Paris
Université de Montpellier II


J'ai rassemblé dans ces leçons de physique les résultats les plus significatifs que la science fondamentale a obtenus au cours du siècle qui s'est achevé. Tout au long, je n'ai pas cessé de fournir, au-delà des aspects purement techniques, des éléments de réflexion sur l'adéquation de la représentation que cette science donne du monde.

Sur cet aspect des choses, un leitmotiv traverse les divers chapitres : le monde réel n'est jamais identique à ce qu'en dit la science, les distinctions entre les modèles scientifiques (toujours pluriels) et la réalité (toujours singulière) se manifestant à tous les niveaux, sans exception, quoique d'une manière différente selon l'échelle des phénomènes étudiés.

Au niveau macroscopique, l'origine des différences entre modélisation et réel la plus facile à repérer tient en ce que la démarche scientifique est « atomisante », c'est-à-dire qu'elle consiste à réduire un objet en plus petites unités. Or, plus les unités élémentaires sont petites et plus leur nombre est grand, si bien que la science se retrouve vite incapable de prendre en compte tous ces éléments de façon exacte. Elle ne peut alors en parler que de façon statistique, en s'intéressant uniquement à des quantités moyennes et globales, souvent approchées d'ailleurs (comme par exemple dans le cas d'un gaz). Elle reconnaît du même coup son impuissance foncière à décrire complètement le système qu'elle a elle-même bâti.

Au niveau microscopique, les modèles se distinguent du réel de façon encore plus radicale car là, la science se voit obligée de manipuler des entités (telle que la fonction d'onde) qu'elle ne peut pas mettre en correspondance avec des entités du monde réel, avouant de ce fait son incapacité à identifier la réalité aux images qu'elle en donne.

Le diagnostic - la non-identité de l'abstrait et du concret - je ne vois pas comment les scientifiques pourraient le nier puisqu'il est clair que la science ne réalise jamais la coïncidence parfaite entre ce qu'elle calcule et ce à quoi elle applique le calcul. En revanche, sur les conséquences à tirer de cette constatation, les avis divergent car nous débordons du cadre purement scientifique pour nous aventurer dans celui d'une réflexion sur la science elle-même.

Je défends quant à moi cette thèse que la différence constatée n'est pas superficielle mais signale au contraire une coupure profonde. Je soutiens que le réel est de nature radicalement autre que le modèle et que de ce fait la science doit se défaire de sa prétention à vouloir réduire complètement et définitivement le réel à la description qu'elle en donne. Cette description n'est qu'une interprétation, une traduction ; elle n'est en aucun cas une application biunivoque, c'est-à-dire une application mettant les objets en correspondance terme à terme et que l'on pourrait de ce fait assimiler à une identification.

Dans ces conditions, comment juger la science ? Pour résumer, et comme le suggère le titre de cette page, je dirai qu'elle est sans doute critiquable dans ses prétentions à vouloir tout englober dans son savoir mais qu'elle est aussi louable dans sa prodigieuse conquête de la connaissance. Et ce sur quoi je veux insister, c'est qu'il ne faudrait pas, étant donné les perversions de tous bords que subit la science à notre époque, s'arrêter à un seul aspect de la question sans considérer l'autre.

À suivre


Version revue, corrigée et enrichie
du livre de Christian Magnan
La nature sans foi ni loi,
Éditions Belfond/Sciences (1988)
Dernière modification : 14 mai 2005


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