LA MÊME HISTOIRE RECOMMENCE      




La foi en l'harmonie universelle est restée ancrée dans les esprits. Ce n'est pas forcément un atout pour la science.


Christian Magnan
Collège de France, Paris
Université de Montpellier II


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La domination regrettable de l'idée d'harmonie parfaite et les erreurs de jugement qui en sont issues ne sont pas réservées aux Anciens. Loin d'être revenus de tels égarements en tirant les leçons des absurdités antérieures, nous sommes retombés dans les mêmes travers et, je le pense, avec une ferveur mystique qui n'a rien à envier à celle de nos prédécesseurs. Nous aurions tort de nous moquer des savants qui nous ont précédés et de leurs idées toutes faites sur la structure du monde.

Nous allons voir que les systèmes du monde qui prévalent actuellement sont imposés arbitrairement de façon tout aussi stricte que l'était le système de Ptolémée, peut-être même plus sournoisement car ils le sont avec la caution de la science, mais en réalité avec les mêmes fausses justifications. La foi en l'harmonie universelle de la nature est décidément surpuissante : elle est restée oppressante et stérilisante.

L'immense majorité des discussions contemporaines sur la structure de l'Univers se basent sur la théorie de la gravitation d'Einstein et surtout sur un modèle d'univers ultra-simplifié (connu sous le nom de modèle de Friedmann-Robertson-Walker) dont l'hypothèse principale est que les propriétés de la matière-énergie qu'il contient sont les mêmes en tout point. Notamment la densité de matière est partout la même. Remarquons immédiatement que cette hypothèse schématique et simplificatrice confère au modèle concerné exactement le même statut que celui qui était attribué à la sphère ou au cercle dans l'Antiquité. En effet, un modèle parfaitement homogène et isotrope, c'est un modèle parfaitement symétrique, comme la sphère était la figure symétrique par excellence.

On a souvent l'habitude de présenter l'homogénéité de l'Univers comme un principe cosmologique. Or à mon sens il est injustifiable et donc inacceptable que le monde se voie imposer de l'extérieur un principe, comme si la théorie pouvait lui fixer arbitrairement ses conditions, alors que ses propriétés sont à découvrir de façon objective, selon une démarche scientifique rigoureuse qui accorde à l'observation la place qui lui est due. Les savants actuels n'ont pas plus de raisons à avancer pour énoncer leur principe cosmologique que n'en avaient les Anciens de décréter que les planètes se positionnaient sur des sphères concentriques.

Érigé en postulat sous prétexte d'harmonie, le modèle incriminé (souvent qualifié de « modèle standard », mais que nous pourrions à juste titre baptiser « modèle harmonique ») occupe désormais tout le terrain de la recherche et exerce de ce fait une emprise dommageable sur la réflexion. Incidemment cela ne veut pas dire qu'il ne soit pas doué de qualités incontestables et irremplaçables, mais nous reviendrons sur ce point.

On veut nous faire croire que le monde est vraiment fait comme ces modèles harmoniques d'Einstein. Or cette idée est gratuite et, d'un certain côté, insensée.

Le modèle d'univers homogène et isotrope dont je conteste le monopole correspond à un espace rempli uniformément d'atomes à raison de un atome par mètre cube environ (il s'agit de la densité actuelle; démesurément grande à la naissance de l'Univers, cette densité a décrû et continuera à décroître tant que l'expansion se poursuivra). Or tout le monde sait (hormis les savants ?) que le monde réel, avec ses milliers de milliards de galaxies contenant chacune des milliers de milliards d'étoiles, est tout sauf homogène. L'Univers est parsemé de condensations de toutes sortes incluses dans un fond de matière plus dilué. Les galaxies elles-mêmes, qui sont les objets significatifs à l'échelle universelle, sont loin d'être réparties de façon uniforme. Elles se constituent en amas, eux-mêmes regroupés en super-amas, sans qu'on sache très bien à quelle échelle on rencontrerait une sorte d'homogénéité (celle que présuppose le modèle standard).

De toutes façons, même si l'Univers se révélait relativement homogène à grande échelle, cela ne voudrait pas dire que sa structure serait la même que celle du modèle standard harmonique puisque, à l'évidence, l'atome par mètre cube de ce dernier n'a rien à voir avec la galaxie par cube de quelques millions d'années de lumière de côté qui caractérise grossièrement notre monde réel. Ou alors il faut prouver (et non décréter arbitrairement) que les deux structures sont effectivement équivalentes.

En vérité, c'est la preuve inverse, celle de la non-identité entre le monde réel constitué de galaxies et le modèle standard constitué d'atomes, que nous possédons. Elle nous est donnée par le fait que l'expansion qui anime notre Univers n'affecte pas, justement, notre Galaxie. Autrement dit, l'expansion qui devrait être « universelle » n'est en réalité pas universelle puisque notre Galaxie n'y est pas soumise. Elle ne joue qu'à partir d'une certaine échelle. Mais la question de déterminer cette dernière n'est pas réglée car le passage entre non-expansion et expansion est très probablement graduel (mais comment s'effectue-t-il ?) de sorte qu'il arrive fatalement un point où la distinction entre expansion universelle, étirement local de l'espace et déplacements réels des galaxies dans l'espace devient difficile, pour ne pas dire impossible, à opérer.

En fait, le problème posé est de résoudre les équations de la gravitation d'Einstein dans un monde constitué de galaxies. Or la question dépasse nos moyens de calcul. Elle n'est pas résolue et bizarrement même pas envisagée dans les discussions. Par conséquent nul ne sait jusqu'à quel point le modèle simpliste servant de - seule - référence aux discussions est adapté à la réalité de notre Univers, lequel est tout à fait non homogène.

Mais les chercheurs, évitant de se poser la question embarrassante, préfèrent sans doute conformer le monde à leur théorie plutôt que l'inverse.

Sait-on en outre que ces mêmes modèles harmoniques sont entièrement définis par seulement deux ou trois paramètres ? Or il faudrait être naïf ou aveugle pour penser qu'une aussi faible quantité de nombres suffise à décrire la richesse prodigieuse de notre monde, à la structure finalement si complexe. Au pire, si notre monde tient réellement en trois nombres, il faut le prouver.

L'utilisation du modèle standard parfaitement symétrique est peut-être la plus aberrante dans le contexte de la formation des galaxies. Nous avons souligné ailleurs l'incapacité on peut dire totale de la science actuelle à fabriquer des condensations. Cette règle d'impuissance vaut pour les galaxies. On ne sait rien de sûr de leur formation (c'est dire si les hypothèses abondent...). Par exemple on ne sait pas si de petites ont donné de grosses, si d'immenses complexes se sont fragmentés; on ne connaît pas le rôle des collisions; on ne sait pas vraiment si ce sont les étoiles qui ont formé les galaxies ou si c'est l'inverse qui s'est produit...

Or les astrophysiciens ont le front de se baser sur le modèle harmonique (homogène et isotrope) de l'univers pour décrire la formation des galaxies, processus dont ils ignorent donc tout, et osent en tirer des conclusions sur la valeur que les paramètres de notre Univers doivent avoir. Ce raisonnement est par exemple à la base d'estimations tendant à prouver (entre autres arguments) que notre Univers n'a pas la densité voulue par la théorie (elle serait trop faible) et que, par conséquent, il serait infini. Outre que l'alternative fini-infini n'a pas de sens, il est clair que les arguments reposant sur la formation des galaxies dans un modèle harmonique sont tout sauf fiables.

Des arguments semblables ont été utilisés par les partisans du principe anthropique pour tenter de prouver que les valeurs des quelques paramètres caractérisant notre Univers étaient les seules à permettre une chronologie correcte de formation des galaxies, des étoiles et des planètes susceptible de conduire à l'avènement de la vie car si on changeait si peu que ce soit ces valeurs les échelles de temps auraient rendu impossible cet avènement. Dans ce cas encore, on voit que ces arguments « anthropiques » (dont la connotation métaphysique représente d'ailleurs une déviance tout à fait inacceptable de la pensée scientifique) n'ont aucune valeur car ils sont énoncés dans le cadre du modèle harmonique, très probablement insuffisant à décrire la formation des condensations de matière.

Le modèle harmonique est parfait, l'Univers ne l'est pas. Mais pourquoi les « savants » ont-ils tant de difficulté à avouer que le monde n'est pas construit comme l'indique leur modèle, autrement dit que leur modèle ne représente pas la réalité ? Je réponds qu'ils se laissent abuser de la même façon que les Anciens par l'idée de l'harmonie sans la passer au crible de la critique.

Il y a des siècles on a voulu nous faire croire que le monde était construit sur des sphères. Aujourd'hui on veut nous faire croire qu'il est bâti sur le modèle standard de la relativité générale. Quelque part on n'est pas loin d'accorder à ce dernier le statut dévolu à la sphère ou au cercle par la pensée grecque. D'ailleurs, comme nous l'avons souligné plus haut, ce modèle harmonique est, dans le cadre de la géométrie d'Einstein, le pendant exact de la figure de la sphère de la géométrie classique.

Ce modèle ne devrait servir que de référence, c'est-à-dire d'objet auquel le monde réel est comparé mais pas identifié. Il n'est que relatif - relatif à ce monde - et il est inacceptable de lui vouer un caractère absolu et, de ce fait, terriblement réducteur et fondamentalement figé. Ce modèle einsteinien qui devrait apparaître comme un simple moyen de compréhension, comme un outil de travail, comme une sorte de dictionnaire nous permettant de comprendre le langage du monde, est malheureusement érigé en principe et promu au rôle de quasi déité dans une civilisation qui se prétend pourtant issue de la science et qui par conséquent devrait ignorer le poids des oukases conceptuels.

J'ai le sentiment qu'une forme de pensée religieuse s'insinue dans la recherche scientifique. Il est commun de demander si vous « croyez » au big-bang (big-bang qui n'est autre que ce modèle harmonieux censé représenter le monde) comme on vous demanderait si vous croyez en Dieu. Avez-vous l'impression que j'exagère ? Essayez donc de concevoir tout ce qu'implique au niveau métaphysique (c'est-à-dire au niveau de la place de l'homme de l'Univers avec sa conscience, sa chair et sa parole) l'adhésion à une certaine représentation de l'Univers réel. Je suis persuadé, l'histoire l'a amplement montré, que notre vision du monde au plan physique est inséparable de notre vision du monde (c'est le même mot !) au plan métaphysique.

Ce qui me gêne, c'est la confusion possible entre science et religion. Si la science structure le monde, explique le monde, habite le monde, par l'harmonie souveraine de son modèle, elle se met à jouer le rôle que jouaient la science de l'Antiquité, et plus tard la religion chrétienne, avec les excès d'autoritarisme possibles et surtout à terme la stérilisation de la connaissance.

En somme, l'harmonie universelle, c'est comme une religion.

À suivre


Version revue, corrigée et enrichie
du livre de Christian Magnan
La nature sans foi ni loi,
Éditions Belfond/Sciences (1988)
Dernière modification : 7 juillet 2005


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