IRREMPLAÇABLE SCIENCE      




La science ne brade pas sa puissance au prix de concessions indignes d'elle : la science au rabais est improductive.


Christian Magnan
Collège de France, Paris
Université de Montpellier II


J'ai défendu la thèse selon laquelle les notions d'« harmonie universelle » et de « lois de la nature » n'étaient peut-être pas, contrairement à ce que l'on croit d'habitude, des caractéristiques inhérentes au monde mais se révélaient plutôt de simples structures de pensée théorique que la science mettait en correspondance avec le réel sans qu'elles puissent toutefois s'identifier aux traits constitutifs de ce dernier. Autrement dit pour moi la nature a sa propre façon d'exister et n'est pas soumise au diktat de la théorie. J'ai dès lors dénoncé l'usage de ces notions d'harmonie et de loi comme une tentative d'appropriation injustifiée de la nature par la science.

D'une certaine façon je condamne donc la science. Mais le réquisitoire n'est pas sans appel car en même temps j'ai la ferme volonté de défendre cette même science comme l'unique et puissant moyen de connaître le monde réel.

La plaidoirie (pour continuer dans le registre inquisiteur, que l'on me pardonne !) est facile à résumer : elle revient à opérer une franche distinction entre puissance et pouvoir, pour reprendre les mots d'Annie Leclerc (Parole de femme, Paris, Grasset 1974) sur le comportement masculin. La puissance de la science est incontestable et admirable mais le pouvoir qu'elle exerce parfois abusivement sur le monde réel par détournement de cette puissance est inacceptable.

La puissance, oui. Le pouvoir, non.

Résumons les quelques attributs conférant à la science sa puissance que nous avons rencontrés en chemin.

Nous avons noté le nécessaire emploi de l'outil mathématique : ce langage symbolique fait de perfection logique, doté d'harmonie, de simplicité profonde et atteignant la précision absolue, dont il est impossible de faire l'économie.

Nous avons insisté sur son caractère abstrait, lui aussi indispensable pour nourrir la puissance de la physique.

Nous avons souligné l'obligation de s'en référer à une théorie avant de pouvoir discuter du concret. Un discours qui ne s'appuie pas sur la puissance d'une théorie peut avancer n'importe quoi sans jamais aboutir à des conclusions valables. Autrement dit, des discussions qui en resteraient au niveau de l'observable strict et du seul concret tangible s'avèreraient vite puériles et stériles.

Ajoutons enfin la nécessité pour la science de s'en référer à des modèles de caractère général niant la particularité des situations expérimentales formant la trame du monde concret.

La science ne peut exister et progresser qu'en restant fidèle à de « grands principes » comme l'harmonie, la perfection et la simplicité et en se soumettant à la rigueur des lois de la logique et de la physique. Si la nature a su refuser telle ou telle harmonie que la théorie tentait de lui imposer de façon arbitraire, il a bien fallu à chaque fois que la science, elle, sache retrouver ailleurs l'harmonie perdue pour un temps.

Ce point est capital.

L'ellipse de Kepler était assurément une monstruosité dans l'empire des cercles parfaits régenté par les Anciens. Mais elle retrouvait dans la théorie de Newton, sous un autre formalisme, une éclatante beauté. En effet, dans une cohérence parfaite et dépouillée de tout artifice, cette figure traduisait tout simplement le fait que la force d'attraction entre le Soleil et la planète était inversement proportionnelle au carré de la distance. On remarquera en particulier que le Soleil n'occupe pas le centre géométrique de l'ellipse mais le point appelé foyer. Or ce foyer joue manifestement un rôle plus « central » dans la théorie que le centre de symétrie de la courbe géométrique. Autrement dit le foyer constitue bien le centre d'harmonie, pourrait-on dire, de l'ellipse bien qu'il n'en soit pas le centre de symétrie.

De même les formules de relativité restreinte nient le caractère de perfection du temps et le dotent d'un statut relatif mais retrouvent une prodigieuse harmonie formelle à un niveau plus profond, celui de l'espace-temps à quatre dimensions.

Enfin dans le cadre de la théorie de la gravitation d'Einstein l'ellipse de Newton est détrônée à son tour. D'ailleurs il est assez stupéfiant que dans cette théorie le problème du mouvement relatif de deux corps en interaction gravitationnelle soit insoluble exactement. C'est dire le coup porté à la supposée harmonie du mouvement des planètes. Cependant nous avons relevé la non moins prodigieuse harmonie de la nouvelle théorie de la gravitation d'Einstein dans sa façon de prononcer l'égalité entre le tenseur de matière et le tenseur de géométrie.

Une harmonie perdue, une de retrouvée.

Sans ces grands principes, sans de grands principes, la science ne peut plus mériter son nom et se voit réduite à l'impuissance. En écrivant cela je vise en particulier des théories qui bien que se prétendant scientifiques tentent de reproduire le monde par l'introduction arbitraire de multiples paramètres. Or, le monde ne se laisse pas approcher de cette façon idiote : il y faut de la hauteur d'esprit. La science ne se satisfait pas de ce que j'appellerais le « bricolage », au sens péjoratif du terme. Non ! Pour parfaire l'accord souhaité entre théorie et observation (le but même de la connaissance scientifique) il ne suffit pas de rajouter quelques termes par-ci par-là, tripoter les exposants de telle formule, ajuster telle quantité pour les besoins de la cause ou introduire des hypothèses secondaires et gratuites.

Face aux questions non résolues la tentation de la paramétrisation existe. Donnons des exemples.

La théorie selon laquelle les planètes décrivaient des cercles autour de la Terre n'était pas satisfaisante. Mais la tentative de décrire le mouvement des planètes par une combinaison complexe de mouvements circulaires et uniformes, en rajoutant des cercles aux cercles (les épicycles) de façon arbitraire, s'est traduite par un échec. L'introduction des épicycles n'était pas une bonne idée. À vrai dire ce n'était même pas une idée du tout car elle traduisait seulement le désir vain d'expliquer les choses en compliquant le modèle dans ses détails, de façon automatique et mécanique, mais sans prendre la peine de repenser l'ensemble de la question.

Autre problème, actuel celui-là : nous avons vu que la structure de l'Univers observé n'était pas en parfait accord avec les modèles simples d'univers, notamment le modèle harmonique, c'est-à-dire homogème et isotrope. Ce désaccord (partiel) est une bonne et louable raison pour ne pas faire de ce système d'univers une référence intouchable et absolue. Mais il ne faut pas non plus jeter le bébé avec l'eau du bain. C'est faire honte au génie d'Einstein et des autres scientifiques qui ont contribué à l'invention de la théorie de la relativité générale que de vouloir brader cette théorie, qui répond bien au critère d'harmonie et qui a su affirmer sa puissance, pour la remplacer par des formules fabriquées sans idée-force génératrice dans le seul but que le tout « colle » à peu près. Puisqu'il est à peu près certain que la théorie est incomplète il faut une autre vraie théorie, pas une imitation caricaturale. Ainsi certains scientifiques pensent avec moi que la théorie de l'inflation avec ses « retouches de plus en plus compliquées et invraisemblables apportées successivement aux modèles pour "sauver les apparences" » entre dans cette catégorie de fausse théorie et fait « irrésistiblement [penser à] l'introduction de l'équant par Ptolémée dans la théorie des épicycles ».

Dernier exemple : nous avons vu que le mariage de la relativité générale et de la mécanique quantique, les deux théories sur lesquelles se fonde la physique contemporaine, aboutit à la perte irrémédiable du couple dans les trous noirs. Eh bien, il faut dire que l'issue de cette situation ne sera pas trouvée en se contentant de « tripatouiller » les lois existantes. Des tentatives de cet ordre valent aveu d'impuissance et ne peuvent pas aboutir. En particulier, on aurait tort de se fier à la fameuse équation de Schrödinger de la mécanique quantique comme si c'était le remède infaillible aux difficultés théoriques actuelles. En effet cette équation opère dans un espace-temps essentiellement euclidien, c'est-à-dire exempt de toute courbure, et qui contredit de ce fait l'esprit de la théorie de la relativité générale. Et essayer de l'adapter aux circonstances serait faire fausse route. La nouvelle physique doit se fonder sur de nouveaux concepts et de nouveaux principes traduisant la puissance d'une pensée capable de créer une harmonie encore inconnue et d'édicter des lois encore plus fortes et universelles que celles qui se révèlent insuffisantes à l'heure actuelle.

Conséquence : la science ne peut pas avancer n'importe quelle hypothèse farfelue ou de portée mineure sous le seul prétexte qu'elle fournirait ponctuellement un meilleur accord entre le prévu et l'observé.


Version revue, corrigée et enrichie
du livre de Christian Magnan
La nature sans foi ni loi,
Éditions Belfond/Sciences (1988)
Dernière modification : 17 mai 2005


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