QUI PEUT LIRE LE RÉEL ? LA SCIENCE       




Seule la science peut connaître la réalité du monde physique. Les autres démarches affichant cette prétention sont des impostures.


Christian Magnan
Collège de France, Paris
Université de Montpellier II


La science détourne la puissance dont elle est investie quand elle essaie de faire croire que le monde s'identifie à ses schémas théoriques et abstraits et qu'il est par conséquent soumis aux mêmes lois que ces modèles. Si je déplore cet état de fait, ce n'est cependant pas pour minimiser la place de la science, et la science la plus orthodoxe, la plus chargée de principes et de lois, car c'est la seule possible.

Je prétends que la science est notre seul et unique moyen de comprendre le monde dans sa réalité physique.

Cette proposition définit à la fois le rôle irremplaçable de la science et la notion de réalité physique du monde.

Réalité physique, ou réalité tout court, c'est une propriété du monde parmi d'autres que la philosophie, la métaphysique, la religion pourraient nommer, comme « vérité », « sens », « essence », que sais-je (certains parlent même d'« âme »)? Et je déclare que ce réel ne relève, par définition même en quelque sorte, que de la science. C'est dire à la fois que la science ne peut s'adresser qu'au réel, ce qui lui interdit toute intrusion dans les autres domaines, et que le réel ne se laisse approcher que scientifiquement, ce qui interdit à toute autre démarche de briguer ce rôle.

Sur le premier volet de la proposition je regrette l'emploi débridé de la science dans un nombre grandissant de domaines, littéraire, artistique, musical, comme si ce langage spécifique de la connaissance rationnelle pouvait s'appliquer ailleurs. Je dis aussi mon désaccord avec ceux qui défendent sans nuances « la méthode scientifique » comme la panacée capable de résoudre n'importe quel problème. Quand on me parle d'un résultat qui est « scientifiquement » démontré, j'ai plutôt tendance à me méfier et à craindre les conséquences qu'on compte tirer de cette affirmation car on emploie volontiers cet argument pour clouer le bec aux contradicteurs.

Sur le second volet de la proposition je remarque avec un brin de malveillance que des siècles de discussions philosophiques et des multitudes de religions ne nous ont strictement rien appris de la structure réelle du monde. Les découvertes véridiques sont le fruit de la seule science physique et mathématique, la plus pure et la plus rigoureuse.

Puisque la science est le seul vrai moyen de parler de la réalité physique du monde, c'est l'occasion de dénoncer avec la plus grande fermeté les abus des fausses sciences de tous ordres, de l'astrologie à la parapsychologie en passant par le mysticisme cosmique. Toutes ces démarches visant à s'approprier la réalité sont des impostures. Ceux qui contestent les découvertes de la science ou qui prétendent faire mieux qu'elle cultivent en fait le charlatanisme, la tricherie et le mensonge.

Ce que je trouve le plus déplorable, c'est le mélange des genres et la confusion des langages. On assiste de nos jours à une floraison de tentatives pour assimiler en une seule représentation et le monde réel et le phénomène humain sous tous leurs aspects. Or je récuse un tel itinéraire en ce qu'il méconnaît les domaines réservés à telle ou telle discipline, dont la science vouée par sa part à la réalité physique, et me déclare au contraire partisan d'une franche séparation des diverses visions du monde et de l'être humain.

Face à la pluralité des aspects du monde, je trouve qu'il ne faut pas confondre la synthèse, à laquelle tout le monde aspire, avec le syncrétisme, c'est-à-dire le mélange sans cohérence de diverses conceptions. Pourquoi ne pas apprécier à leur juste valeur les diverses démarches de l'être humain, chacune dans sa spécificité, de la psychologie à l'expression musicale en passant par la peinture et la poésie, de la biologie à la religion en passant par la littérature et le sport, de la médecine à la sociologie en passant par le sport et la gastronomie, des mathématiques au rêve en passant par les sciences naturelles et l'histoire, du jardinage à la mécanique en passant par l'informatique et la sculpture, de la sexualité à la philosophie en passant par l'érotisme et le commerce ? Il y a la science et l'amour, mais la science de l'amour, n'est-ce pas une aberration ?

Je suis donc allergique à ces rapprochements que certains tentent d'opèrer entre la vision objective de la science et leur vision mystico-philosophico-poétique de l'Univers. Ce genre de tentatives, qu'il s'agisse de spectacles, d'expositions ou d'écrits, est très à la mode dans notre milieu intellectuel, artistique et scientifique actuel mais ne peut que nuire à la transparence du discours scientifique. Pourquoi mêler à la science le rêve ou la poésie ? La physique mathématique est un langage, la poésie un autre, mais prétendre parler l'un et l'autre à la fois ne peut qu'engendrer cacophonie et incompréhension et aboutir au non-sens.

Il y a deux décennies le fameux Colloque de Cordoue rassemblait durant cinq jours des physiciens, des neurologues et des psychophysiologues, des psychanalystes, des anthropologues, des poètes et des philosophes. Son ambition était d'obtenir une image unifiée du monde et de l'homme, ou tout au moins de « réconcilier [...] les deux démarches (scientifique et mystique) ». Cette réunion présentait à première vue toutes les garanties de sérieux puisque les plus grands noms des disciplines représentées y étaient sélectionnés et la cautionnaient moralement par leur présence. Vingt ans plus tard que reste-t-il de ce rassemblement de chercheurs ? Les discussions n'ont pas fait, semble-t-il, avancer la connaissance d'un iota et n'ont débouché sur aucune piste pour sortir notre société de l'impasse intellectuelle, sociale, morale et existentielle dans laquelle elle paraît se trouver.

Mais le blocage n'a-t-il pas pour origine cette volonté de tout confondre dans une vision unifiée ? Pourquoi ce désir de tout englober dans un seul langage, forcément inadéquat ?

Il est frappant de constater que ceux qui critiquent la science officielle, jugée par eux trop rationnelle, veulent précisément inclure l'irrationnel dans une apparence de savoir scientifique et montrent par là l'incohérence de leur pensée,. Cette attitude que je qualifierais de « sur-rationnelle » est bien résumée par cette citation d'une astrologue s'adressant aux savants : « Le jour n'est pas loin où il vous faudra intégrer l'irrationnel devenu rationnel. ».

La référence à l'astrologie pourra paraître caricaturale mais cet art pseudo-scientifique ne me semble pas pire que d'autres formes de pensée perverse car il rejoint la même ambition d'opérer la synthèse du rationnel et de l'irrationnel. Il n'est qu'une forme achevée (achevée en ce sens que l'astrologie ne fait pas de progrès) de cette tentative d'unification du monde et de l'homme et ses échecs à obtenir le moindre résultat positif semblent montrer l'inanité d'une telle entreprise. Après tout, sous une apparence de caution scientifique le principe anthropique (si présent au Colloque de Cordoue) n'a pas de bases plus solides que n'en ont les effets des planètes sur l'embryon.

Heureusement, n'en déplaise aux « confusionnistes » de toutes disciplines, l'irrationnel ne se laisse pas domestiquer par le rationnel. L'inconscient échappe aux règles du conscient. L'imaginaire et le rêve refusent le carcan de la réalité.

Malgré ses ambitions affichées de rectitude de pensée, on voit bien que l'astrologie, qui n'opère qu'une pseudo-synthèse sommaire, artificielle et totalement illusoire entre l'homme et la nature, apparaît comme une démarche dont les motivations profondes relèvent d'abord de la psychologie de l'individu (et il serait passionnant d'analyser ces formes de pensée vicieuse sous cet angle) mais qui n'a rien à voir avec l'attitude authentiquement scientifique que requiert la connaissance du réel. On peut sans doute en dire autant de tout acte de sur-rationalisation, c'est-à-dire de rationalisation de l'irrationnel.

On remarquera à ce propos l'importance que revêt, dans la démarche astrologique, la prédiction de l'avenir. On pourra comprendre que ce destin, dans la prétendue lecture du futur, il s'agit en fait de s'en défendre et même, en quelque sorte, de s'en défaire tant il inquiète par son issue fatale. Notre destinée, c'est la mort. Et l'astrologie n'est qu'une tentative (parmi d'autres car nous résistons désespérément par tous les moyens, dont le silence, à l'idée de notre propre fin) de nier cette mort en feignant de la rendre rationnelle (comme le serait d'ailleurs toute la vie), explicable (grâce à la science) et raisonnable (donc acceptable).

Mais la mort domptée ne serait plus la mort.

À suivre


Version revue, corrigée et enrichie
du livre de Christian Magnan
La nature sans foi ni loi,
Éditions Belfond/Sciences (1988)
Dernière modification : 18 mai 2005


 Science et vie
 Page d'accueil de Christian Magnan


URL :  http://www.lacosmo.com/Nature216.html