DURA LEX




On nous dit que la nature est soumise à des lois, mais quelles-en sont les preuves ? L'argument d'autorité n'est pas recevable.

Christian Magnan
Collège de France, Paris
Université de Montpellier II

« Le mouvement des astres du système solaire reflète l'ordre, la précision et l'harmonie. »
« La nature est soumise à des lois. »
« La théorie de la gravitation régit l'Univers de toute éternité. »
« Le monde peut se démonter comme un mécanisme : il est constitué d'entités élémentaires dont l'agencement se fait selon des règles immuables. »
« Les mathématiques sont le langage de la nature. »
« Les lois de la nature sont des lois mathématiques. »
« Le réel incarne le mathématique. »
« Le monde est organisé selon des principes. »

Autant de phrases glanées ça et là dans des textes scientifiques et qui paraissent banales et anodines. Pourtant, prises au pied de la lettre, ces affirmations recèlent quelque chose de choquant. Pourquoi ? Parce qu'elles impliquent que le monde naturel pourrait être connu et décortiqué dans tous ses détails et serait assujetti aux lois théoriques de la science. Or s'il maîtrise les modèles qu'il imagine le physicien ne maîtrise pas le monde.

Si on y réfléchit, le monde réel ne s'identifie jamais, à aucun niveau, au monde des équations des physiciens. C'est un thème majeur des pages de ce site et il y est illustré en abondance dans le chapitre précédent. Contentons-nous ici de deux exemples. La cinématique étudie le mouvement relatif de deux masses ponctuelles en interaction gravitationnelle et montre qu'elles décrivent une ellipse. Pourtant, on n'a jamais vu dans la réalité concrète une planète (laquelle n'est déjà pas identique à un point) parcourir une « vraie » ellipse. Les vraies planètes (réelles !) ne suivent pas de vraies ellipses (abstraites !). De même, second exemple (qui a ma faveur), le nombre  pi  est présent dans une multitude de problèmes théoriques (au point qu'il est à lui seul un univers), alors qu'on ne rencontre pas cette quantité symbolique dans la nature (un physicien se contentera de dire que  pi  c'est 3,14159). Autrement dit  Pi  n'est nulle part concrétisé,  pi  n'existe pas : le vrai  pi  n'est pas vrai !

En essayant de discuter de cette question avec d'autres physiciens, j'ai constaté qu'il est extrêmement difficile de renverser une idéologie dominante installée. Généralement le problème ne semble pas effleurer les scientifiques et poser la question leur paraît ridicule. Dans son livre La relativité dans tous ses états (Hachette Sciences, 1998) Laurent Nottale écrit toutefois :

« Existe-t-il même des lois de la nature ? Leur existence est une hypothèse fondatrice, sous-jacente à la physique et plus généralement à la connaissance scientifique. C'est un présupposé nécessaire à la démarche scientifique. Les progrès de la science, les succès mêmes de l'approche expérimentale, l'approfondissement de notre compréhension, soutiennent cette hypothèse, montrent son efficacité, mais ne peuvent la démontrer.

Le physicien, dans la pratique, ne traite jamais que des équations de la physique. Celles-ci, espère-t-il, se rapprochent peu à peu de ces lois ultimes, les cernent. [...] »

Je me réjouis que l'auteur pose (l'exception confirme la règle) la question de l'existence des lois de la nature mais le reste de son analyse semble prouver qu'il reste attaché à cette idée.

À première vue, le fait que le rapport entre nos modèles et la réalité soit de plus en plus satisfaisant, comme l'attestent les progrès scientifiques, semblerait indiquer que les premiers reproduiraient de mieux en mieux la seconde et viendraient donc appuyer l'hypothèse de l'existence de lois naturelles. Mais je conteste l'argument : qu'un rapport existe entre monde symbolique et monde réel ne signifie pas obligatoirement que les deux mondes soient équivalents. Un raisonnement peut en cacher un autre : si les lois de nos modèles théoriques « épousent » les « lois », disons plutôt les propriétés, du monde réel, il peut fort bien exister entre les deux mondes en présence une différence de nature, d'« essence », sans que la situation soulève une contradiction logique et sans que cette différence constitue un obstacle insurmontable à la compréhension. Après tout, entre un homme et une femme, c'est plutôt la différence qui permet les épousailles (une différence qui ne nie pas non plus la profonde unité qui les rassemble).

Que les modèles « collent », comme on dit, ne démontre pas qu'ils représentent fidèlement la réalité : rapport ne veut pas dire identité.

Supposer que les propriétés, le mode d'existence, du monde se ramènent à des lois mathématisables, que Nottale qualifie d'« ultimes », est une hypothèse extrêmement forte que rien ne permet d'étayer. En particulier je suis opposé à cette idée souvent exprimée que nous connaîtrions le monde de façon « approximative », car cela présuppose qu'il existerait une façon « exacte » de le connaître. Dans le même registre Bernard d'Espagnat introduit le terme de « réel voilé », ce qui présuppose qu'il existe un réel « nu » mais imparfaitement connaissable parce que caché. Mais ces hypothèses sur un réel virtuellement analysable et connaissable sont-elles bien nécessaires ? Et surtout justifiées ? S'il est indéniable que notre connaissance du monde a progressé, depuis l'avènement de l'ère scientifique (disons avec Newton), il est non moins vrai que l'essence du monde nous échappe de plus en plus.

Pourquoi le monde se ramènerait-il à nos schémas ?

Devant le fossé qui sépare l'univers réel de l'univers symbolique de la mathématique, je préfère postuler que nous avons affaire à deux mondes entièrement différents, irréductibles l'un à l'autre, mais entre lesquels peut heureusement s'établir, comme le montre l'expérience, une communication fructueuse. De ce point de vue, l'hypothèse de l'existence de lois de la nature ne s'avère pas nécessaire à la démarche scientifique, contrairement à ce qu'écrit Nottale et à ce qui se dit d'ordinaire, car le fait que le rapport puisse se nouer et qu'il porte ses fruits suffit à montrer le bien-fondé de cette démarche scientifique. Autrement dit mon idée, je le répète, est que le monde physique réel existe bel et bien indépendamment de nous, qu'il existe à sa façon, mais que cette autonomie ne l'empêche pas de pouvoir se mettre en rapport avec notre pensée mathématique.

Nous sommes avec le monde physique dans une relation d'intelligence.

Certes l'origine de cette correspondance entre image et réalité est pour nous mystérieuse. Moi-même n'ai pas de religion à ce sujet. Pourquoi le monde est-il accessible à notre pensée mathématique ? Einstein s'étonnait : « The most incomprehensible thing about the world is that it is comprehensible. ». Mais répondre à cette question de la compréhensibilité du monde en déclarant que ce sont les mathématiques qui gouvernent le monde et que par conséquent, puisque nous comprenons le langage mathématique, nous comprenons aussi le monde est se contenter d'un raisonnement trop court, simpliste et discutable.

Ce que je veux particulièrement souligner dans cette page, c'est l'absence générale de remise en question de cette idée selon laquelle la nature serait assujettie à des lois mathématiques. L'habitude aidant, cette proposition est devenue un dogme. C'est donc contre le courant des idées reçues qu'il faut lutter pour défendre cette autre façon de voir le monde : non comme un objet soumis à l'analyse de la science mais plutôt comme un sujet à part entière se révélant capable de dialoguer avec elle.

Pourquoi est-ce si important de remettre la science à sa juste place ? Parce qu'elle joue un rôle primordial à l'époque actuelle dans l'évolution de nos mentalités (comme d'ailleurs elle l'a fait dans le passé, notamment à l'époque de Galilée) et que par conséquent si on lui accordait que le monde lui est connaissable jusque dans son essence, on risquerait fort de tout soumettre à sa loi, y compris le mystère du phénomène humain. La science s'estimerait alors capable, pourquoi pas, de donner un sens à notre vie ? Il ne serait pas sain de le croire.

Si, comme je le pense, les arguments sérieux manquent pour valider la thèse de la conformité du monde à la modélisation scientifique, alors il faut en conclure que les scientifiques qui soutiennent cette thèse procèdent, peut-être sans le vouloir consciemment, à une extrapolation abusive de la portée des progrès scientifiques. En somme, ils prétendent détenir un pouvoir qui à vrai dire leur fait défaut. Surtout, puisque les preuves raisonnables sont insuffisantes, il ne leur reste que des manières que je qualifierai de malhonnêtes de convaincre, avec pour arme principale l'argument d'autorité. Qui oserait contredire un scientifique, par croyance générale le plus intègre et le plus désintéressé des hommes ?

Me trouvera-t-on obsédé et endoctriné par les thèses féministes ? Mais il est vrai que lorsque je vois ces scientifiques, ceux que j'égratigne, prétendre exercer sur la nature un pouvoir non légitimé je rapproche leur tentative de domination de la volonté universelle et permanente des hommes d'exercer sur les femmes une autorité dont ils seraient, par grâce supérieure, dépositaires. Ces hommes, en l'absence d'arguments de « bonne foi » justifiant leur « souveraineté », recourent, on le sait bien, à la force, à l'intimidation, à l'intoxication, au mensonge, voire au mépris, selon les circonstances, pour encore et encore étouffer chez les femmes toute velléité de libération. Les hommes se sentent-ils en état d'infériorité pour agir de la sorte ?

Aux scientifiques et autres astrophysiciens qui prétendent que leur science gouverne le monde, je demande : qu'est-ce qui vous autorise à revendiquer cette toute-puissance ? Quelles justifications pouvez-vous présenter à l'appui de vos ambitions ? Ne vous prendriez-vous pas quelque part pour Dieu ?

Vous soutenez la thèse que le monde est conforme aux lois de la physique pure. Je soutiens qu'il y est irréductible. Mais puisque que c'est vous qui briguez un certain pouvoir, celui de voir le monde se couler dans vos équations, ne serait-il pas juste que vous présentiez vous-mêmes les premiers la défense de votre position, l'argumentation de votre proposition ?

« Commander d'abord, discuter ensuite » est plutôt cavalier. La nature soumise aux lois de la science, les femmes soumises aux lois des hommes : même combat, mêmes méthodes ? Même abus de force ?

À suivre




D'après un extrait du livre de Christian Magnan
Et Newton croqua la pomme...
Éditions Belfond/Sciences (1990)
Dernière modification : 8 mars 2004


  Science et Vie
  Page d'accueil de Christian Magnan


URL :  http://www.lacosmo.com/Pomme103.html