LA BEAUTÉ DU MONDE




Du mauvais usage de la métaphore : la science a-t-elle qualité pour parler de la beauté du monde ?

« La métaphore est toujours une servante dangereuse : ne paraissant d'abord que pour modestement illustrer le raisonnement, elle s'en rend bientôt maîtresse et le gouverne. »
Bertrand de Jouvenel, cité par Paul Amselek, Science et déterminisme, PUF 1988

Christian Magnan
Collège de France, Paris
Université de Montpellier II

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La science est à la mode dans un certain milieu artistique, qu'il s'agisse de musique, de peinture, de danse, de musique ou de littérature. Les trous noirs, le big bang, les pulsars, les quasars, les vibrations du Soleil, les pulsations d'étoiles, les pâmoisons d'astres mourants : quelle riche marchandise les astrophysiciens ont-ils à vendre ! On mêle la poésie à la science, la science à la poésie. L'Univers matériel devient hymne, symphonie, vie et mort, beauté, harmonie et volupté. (« Le monde est beau » est même une marque de parfum.) Des scientifiques se prêtent au jeu et fournissent la matière d'oeuvres d'art. Des astrophysiciens sont en toute première ligne, chouchous des artistes et parfois eux-mêmes créateurs, vantant les merveilles du ciel et nous abreuvant de leurs fantasmes cosmiques.

Cette mode poético-scientifique m'agace.

La poétisation de l'Univers court-circuite le rapport qui pourrait exister entre l'homme et le réel car ce « jeu de sentiment » signifie le refus qu'existent chacun à part le poète et sa Terre nourricière. Or le courant ne passe (le rapport ne se produit) que si les pôles sont au départ isolés l'un de l'autre et qu'il existe une différence de potentiel : sinon, c'est en effet le court-circuit.

Des exemples ? Il suffit de se pencher sur la table des matières du livre (par ailleurs excellent) Les trous noirs (Le Seuil, 1992) de Jean-Pierre Luminet pour se convaincre de la réalité du danger de ce confusionnisme. On y trouve : « le mollusque de lumière, cadavres exquis, accouchement d'étoiles, psaume rouge, les restes du festin, liaisons dangereuses, cris et chuchotements, la lumière assassinée, illuminations, etc. » Entendons-nous : je reconnais au texte de Luminet sa grande honnêteté et rigueur scientifique. Je n'ai guère (dans ce cas précis) que les titres des chapitres à épingler et, ma foi, on peut considérer que des termes imagés permettent à chacun de concrétiser (autant que faire se peut), de résumer dans son esprit et de mémoriser des phénomènes physiques complexes. Un clin d'oeil vers des expressions à caractère poétique permet également d'apporter un peu de vie et d'agrément à un texte autrement aride.

Soit ! Mais on peut imaginer sans mal les dérives auxquelles de telles allusions à notre monde humain et à nos sentiments peuvent conduire si elles sont utilisées sans précautions par des personnes qui penseraient (à tort) que toute connaissance scientifique peut se transmettre par le langage commun, voire le langage « orné ». Surtout il ne faudrait pas que les scientifiques eux-mêmes fournissent aux journalistes ou amateurs bien intentionnés des images inexactes du monde physique réel qui nous entoure, images alors reprises dans les médias, terrain propice (qu'on le veuille ou non) à la propagation et l'amplification de fausses idées.

Sans vouloir « juger » les uns ou les autres, mais pour indiquer clairement la forme d'expression que je critique, je me permets de « donner des noms ». La démarche visée est bien illustrée par le livre « Nostalgie de la lumière » de Michel Cassé, l'un des précurseurs de la manière poético-scientifique fleurissant de nos jours, le seul titre de l'ouvrage traduisant bien le parti pris de l'auteur de s'exprimer dans un langage lyrique (on lit, jolie formule : « Certains voient des choses dans le ciel. Nous, physiciens astraux, voyons du ciel dans les choses. »). De même Trinh Xuan Thuan, l'auteur de La mélodie secrète s'emploie, comme le titre ici encore en évoque nettement l'intention, à faire vibrer la fibre poétique et à jouer dans le registre figuratif (dans une rencontre avec une journaliste il reprendra à son compte l'image de Hubert Reeves, célèbre fervent de l'illustration narrative, selon laquelle, autre formule réussie, « la nature fait du jazz » !).

Ce genre de littérature rencontre beaucoup de succès, dans tous les milieux, ce qui justifie mes craintes concernant l'impact potentiel de tels écrits sur la pensée contemporaine. Stimulant propre à favoriser l'assimilation de connaissances scientifiques ? Ou opium propre à endormir les défenses critiques d'un lecteur devenu réceptif à un certain endoctrinement ?

Le principe intangible sur lequel se fonde la démarche scientifique est la croyance en un monde physique indépendant de notre esprit et de notre volonté. Or le choix d'introduire dans notre appréhension du monde une forte composante subjective fait voler en éclat cet indispensable postulat d'objectivité de la nature.

L'écrivain Alain Robbe-Grillet a publié en 1958 un article critiquant en littérature cette façon de « faire du sentiment » avec les choses. Plus précisément il s'en prend à l'usage de la métaphore dans le roman comme une manière d'attribuer au monde des sentiments humains et de combler artificiellement, et donc injustement, la distance qui sépare l'homme de la création. Je cite l'article (ou les commentaires qu'en fait Bernard Canal)

«  La métaphore n'est jamais une figure innocente. Dire que le temps est « capricieux » ou la montagne « majestueuse », parler du « coeur » de la forêt, d'un soleil « impitoyable », d'un village « blotti » au creux d'un vallon, c'est moins apporter des informations descriptives que suggérer, à travers ces analogies anthropomorphistes, des valeurs morales. La métaphore, qui n'est censée exprimer qu'une comparaison sans arrière-pensée, introduit en fait une communication souterraine, un mouvement de sympathie ou d'antipathie qui est sa véritable raison d'être. Car en tant que comparaison, elle est presque toujours une comparaison inutile, qui n'apporte rien de nouveau à la description. »
«  Et Robbe-Grillet de prendre un exemple pour illustrer sa pensée : « Que perdrait le village à être seulement « situé » au creux du vallon ? Le mot « blotti » ne nous donne aucun renseignement complémentaire. En revanche, il transporte le lecteur (à la suite de l'auteur) dans l'âme supposée du village ; si j'accepte le mot « blotti », je ne suis plus tout à fait spectateur ; je deviens moi-même le village, pendant la durée d'une phrase, et le creux du vallon fonctionne comme une cavité où j'aspire à disparaître. »
«  Le lecteur (à la suite de l'auteur) va donc oublier que c'est lui qui éprouve les sentiments de joie, de tristesse, de solitude... et va les considérer comme faisant partie de la réalité profonde de l'univers matériel. [...] »
«  Ce paysage existait avant moi ; si c'est vraiment lui qui est triste, il l'était déjà avant moi, et cet accord que je ressens aujourd'hui entre sa forme et mon état d'âme m'attendait bien avant ma naissance ; cette tristesse m'était destinée depuis toujours... [...] C'est bien à une essence commune pour toute la « création » que nous sommes conviés à croire. L'univers et moi, nous n'avons plus qu'une seule âme, qu'un seul secret. »

L'Univers ne formant qu'un avec nous, l'Univers confondu avec ce que nous en ressentons : voilà jusqu'où peut nous mener l'usage de l'allégorie ! Évidemment je ne brocarde pas la poésie, mais seulement son immixtion en science. En célébrant une communion hypothétique entre l'Homme et la Nature, on rejoint l'idée anthropique (que je combats absolument) selon laquelle le monde, personnifié, a été conçu avec le « projet » de fabriquer la vie et nous « attend » de toute éternité.

Il n'y a plus rapport entre l'Homme et l'Univers, mais fusion, donc confusion. Au panthéisme d'antan a succédé un « pananthropisme » envahissant. On en vient insensiblement à prêter au monde un mode de fonctionnement et des sentiments humains. Et ce que je regrette le plus profondément ici, c'est que ce sont des scientifiques qui bénissent et alimentent cette mode philosophique douteuse.

La dérive de pensée tient en ce que le sens métaphorique, le caractère imagé des tournures appliquées à l'Univers, se trouve oublié et que ces expressions sont entendues au sens propre. Selon un cliché très à la mode, les étoiles vivent, naissent et meurent. Mais beaucoup vont être tentés de le prendre « pour de bon » et de croire que les étoiles meurent aussi, meurent comme nous. Des titres d'articles les conforteront dans cette idée, par exemple : « Nous sommes tous enfants d'étoiles mortes » et des savants les convaincront en répétant : nous sommes « poussières d'étoiles ».

La présentation d'un spectacle, ou plutôt, selon les termes de l'affiche, d'un « opéra cosmique », donné à la Cité des Sciences de Paris et intitulé « Poussières d'étoiles » est particulièrement significatif de ce que je dénonce ici. On voit sur la publicité une femme dont l'image baigne dans un flou artistique et dont seule la partie supérieure est représentée. De sa main elle soulève le voile de sa robe et enfante par la partie inférieure de son corps des amas d'étoiles. Légende en direction du spectateur potentiel de ce jeu scénique : « je fais partie d'un tout, je suis poussières d'étoiles ». Et le texte insiste : « c'est mon histoire qui est racontée : ce sont les mêmes forces qui organisent l'infiniment grand et l'infiniment petit, les cellules de mon corps comme les gigantesques amas de galaxies. »

Tout est faux dans ce texte, qui relève typiquement de ce que j'appelle le délire cosmique. Non, les forces qui agencent mon corps ne sont pas les mêmes que celles qui structurent les galaxies.

Les étoiles participent-elles du même cycle de vie-mort que l'être humain ? Sommes-nous vraiment filles et fils d'étoiles ?

Il est absolument certain - et c'est d'abord ce que veulent dire les astrophysiciens - que les atomes dont nous sommes formés ont été fabriqués en quelques générations d'étoiles sur une période d'une dizaine de milliards d'années (quel vertige que d'y penser !), donc que nous sommes bien « composés » de restes d'étoiles, si on tient vraiment à cette formulation. Mais il est non moins vrai que le mode de formation, d'évolution, de fonctionnement et de disparition des étoiles n'a rien à voir avec la vie-mort d'un être humain. Et cette seconde vérité, la façon allégorique de parler la transgresse.

Poussière : le mot a même une connotation mystique. Il évoque ce que la religion chrétienne enseigne à travers la bible, que Dieu chassa Adam et Ève du paradis terrestre après qu'ils eurent « fauté », en les maudissant par ces paroles : « Homme ! Tu es poussière et tu retourneras en poussière. »

La métaphore de la « vie stellaire » et de notre « filiation astrale » nous emmène sur un terrain métaphysique puisque notre propre vie-mort est transposée à une échelle supérieure, à une dimension cosmique : il est « entendu » que l'Homme fait corps avec le cosmos. Je tombe encore sur cette phrase-ci, commentant une exposition artistique intitulée « Cosmos » : « Nos vraies racines sont dans le ciel .» Or de tels énoncés sont une extrapolation trompeuse de résultats certes vrais dans un cadre limité donné mais qui, une fois sortis de leur contexte dans un élan romantique vers le ciel, tournent à la contre-vérité.

La métaphore poussée à l'extrême a aboli la distance entre l'animé et l'inanimé et il est dommage que ce soit des scientifiques qui y aient contribué.

Je remarque encore que l'assimilation entre le concret et l'image ne se fait pas dans n'importe quel sens. C'est bien l'homme qui impose son mode de vie et le plaque sur l'univers. Ce dernier est le calque, l'homme est l'original. Comme le texte cité plus haut : « c'est mon histoire qui est racontée », on peut lire dans un autre tract publicitaire : « L'histoire du cosmos, c'est notre histoire. » Entendons : l'histoire du cosmos ne se définit pas en soi mais en référence à l'histoire de l'homme, à la nôtre. Elle est en quelque sorte dictée par notre vie. On ne prétend pas que notre histoire ce soit celle du cosmos, car ce serait avouer que nous serions entraînés dans une succession d'événements ne tenant aucun compte de notre présence, dont nous n'aurions pas la maîtrise et dont le sens nous échapperait. Or on sait que l'Homme ne supporte pas les situations de dépendance et qu'il cherche par tous les moyens à prendre le contrôle des opérations.

Quelque part, celui qui succombe à l'illusion d'un sentimentalisme universel se croit le maître du monde. Je ne pense pas que réside là le sens de notre existence et, à tout le moins, ce n'est pas à la science de cautionner une telle forme de pensée.

Les chantres du lyrisme cosmique vantent tout particulièrement la « beauté du monde ». Parlons beauté.

Je suis personnellement déconcerté lorsque j'entends dire de telle femme qu'elle est « belle » comme si elle l'était absolument, de façon indiscutable, comme si ce n'était pas une affaire de goût ou de sentiment éprouvé à sa vue, comme si le jugement faisait référence à des critères objectifs sur lesquels l'unanimité devrait se faire. L'affirmation me laisse l'impression, désagréable, d'un énoncé de caractère quasi scientifique, s'appuyant sur un « canon » et faisant fi de mes sentiments personnels et de mes impressions spontanées au contact de cette femme.

Salvador Dali ne parlait-il pas de beauté « pythagoricienne », en faisant allusion au fameux théorème ? Comme si précisément on pouvait jauger les femmes, chiffrer leur valeur, évaluer leur qualité dans des concours de beauté, notes (donc nombres : on sait quelles mensurations habituelles et canoniques, par exemple 85-61-88) à l'appui, donc de façon quantitative, c'est-à-dire scientifique, sur des critères établis - par les mâles bien entendu - et regardés comme universels.

Au-delà de la question de savoir si un concours de beauté est ou non dégradant pour les femmes (en faisant d'elles en quelque sorte des produits de consommation comme on en trouve exposés sur un marché) ou simplement prodigieusement stupide, ce qui me frappe peut-être le plus par son absurdité est la standardisation à laquelle l'élection d'une « miss » aboutit (comme d'ailleurs la fabrication du mannequin-type ou du top-modèle). Sur le plateau les candidates semblent vraiment toutes coulées dans le même moule : même posture, même silhouette, même sourire figé, même vêtement. Les critères de beauté seraient-ils uniformes et universels ? Mais l'image de la femme véhiculée par ces schémas ne nie-t-elle pas chaque femme dans sa beauté propre ?

Telle femme, qui me plaît, est « belle »? Oui, peut-être, mais si cette femme me touche, m'émeut, c'est certainement elle-même tout entière, pas seulement sa « beauté » dont elle serait comme « enduite  ». Ce n'est pas la beauté, unique et idéale, qui va me séduire, mais une beauté déjà charnelle. À une « belle femme » je préfère une « femme belle » parce qu'une « belle femme » est un archétype, un principe, une image, un concept, alors qu'une « femme belle » est un être vivant, une personne de chair, prête à toucher et être touchée.

Cette femme qui rayonne de beauté, d'une beauté intérieure qui l'habite, ne se réduit pas au simple reflet ni même à l'incarnation de la Beauté, idée extérieure.

Vous allez juger que je m'égare ? Revenons-en donc à la « beauté du monde », si prisée de nos scientifiques-poètes du cosmos et par eux célébrée.

Je reviendrai plus loin sur la question de l'harmonie universelle et me contente ici d'analyser cette émotion qui peut nous saisir devant le spectacle du monde et nous conduire à vanter sa beauté. Selon moi cette célébration poétique revient à coller aux choses une qualité qui ne leur appartient pas. Cette démarche ne représente qu'une projection de sentiments humains sur le cosmos. Elle me fait penser à l'adoration du Dieu solaire Râ par les égyptiens.

Je soutiens cette thèse-ci : l'Univers ne porte pas la beauté en lui ; sa Beauté présumée, c'est une Idée que nous exprimons.

On peut être saisi d'émotion devant la voûte étoilée, devant un coucher de soleil, devant d'autres phénomènes atmosphériques, devant les splendeurs du cosmos. Je comprends les sentiments que l'on peut éprouver face à l'immensité cosmique : émerveillement, émotion, inquiétude, frayeur, angoisse, solitude, ravissement, enthousiasme, stupéfaction, fascination, communion, ferveur, adoration, exaltation, reconnaissance, calme, apaisement, sérénité, paix, joie, allégresse, humilité. Mais justement, justement : ce sont des sentiments que nous éprouvons, pas des caractères du monde.

Mon credo est que l'univers physique est ce qu'il est, sans que nous puissions en définir ni l'essence ni la structure. Qu'il nous touche et nous émeuve est une chose mais penser que les sentiments qui nous assaillent pourraient caractériser la nature de cet univers n'est pas fondé. Alors que les poètes poétisent, mais que les scientifiques s'en tiennent à une vision objective des choses, c'est là mon souhait. Non, l'Univers n'est pas par nature majestueux, empreint de grandeur, de noblesse, de beauté.

Pourquoi tiens-je si fermement à marquer la différence entre le monde des sentiments et le monde des choses ? Parce que c'est le mystère du phénomène humain qui est en jeu. Nous nous posons tous la question de comprendre le sens de notre aventure charnelle dans l'Univers alors que la place que nous y occupons temporellement et spatialement est, d'un strict point de vue quantitatif, complètement négligeable ; alors que nous ne sommes rien à l'échelle universelle. La réponse, finalement « animiste », selon laquelle ce serait du fait que notre conscience structurerait le monde que pourrait s'établir une communion d'existence entre l'homme et le cosmos est insatisfaisante. Cette idée est pour moi un retour en arrière dans l'histoire de la pensée humaine car elle oublie le fait que seule l'affirmation de la coupure radicale entre le monde physique et le monde de nos idées philosophiques ou religieuses a permis de faire avancer la vérité.

Vérité : qu'est-ce que la vérité ? Je conviens sans peine que la vérité dont je parle avec un « v » minuscule n'est pas la Vérité ultime de notre condition, cette Vérité à laquelle nous aspirons. Simplement, mon credo de scientifique et d'homme c'est que la Vérité de l'être, avec une majuscule, ne peut se bâtir que sur la vérité « physique », avec une minuscule. Ce point n'est pas négociable. Je pense que la liberté de l'Homme ne se trouvera qu'au prix de cette discipline et de cette exigence, pour la bonne et simple raison que cultiver le mensonge ou l'erreur sur notre condition entrave forcément notre accomplissement.

Pour résumer lapidairement ma pensée : la collusion poético-scientifique trahit la vérité.

Je ferai enfin remarquer qu'une fois de plus la science donne la prééminence au concept, auquel doit se plier la réalité des choses. C'est précisément cette attitude qui me fait dire que « la science abuse de sa force », en ce qu'elle impose au monde sa façon de voir les choses, sans argumentation suffisante. Hélas l'attitude « sentimentaliste » aggrave la situation car elle exagère encore la part faite au symbolisme de la pensée. Les scientifiques « lyriques » s'avèrent finalement, de façon fort sournoise car ils semblent relativiser le champ de la science pure et dure en s'ouvrant sur l'art et la littérature, de fabuleux propagandistes d'une vision idéaliste du monde. En somme le pathos (selon le dictionnaire, cette « partie de la rhétorique qui traitait des moyens propres à émouvoir l'auditeur ») se révèle un voile commode et propre à dissimuler la croyance en l'hégémonie de la pensée sur les choses, ou, ce qui revient au même, la croyance dans les pouvoirs de la science. Si on y réfléchit, c'est logique : en étendant à la poésie et au monde du sentiment le discours scientifique les « poétiseurs » agissent comme si rien ne pouvait limiter le champ d'action de la science. Ce qui revient à dire que la science couvre tous les domaines. CQFD.

Que ceux que mes thèses féministes  insupportent  me pardonnent un couplet final mais dans mon analyse c'est bien l'être masculin, parce qu'il est masculin, qui s'exprime de façon symbolique et artistique afin de marquer la nature de son empreinte intellectuelle. À la suite de Luce Irigaray, je dirais volontiers que par la célébration de la Beauté l'homme s'évade du tangible, du touchable, du corps ; qu'il fuit la Terre trop charnelle et lui préfère le vide du cosmos. La source de toute beauté en effet, selon son idée, n'est pas le sol que nous foulons de nos pieds nus, mais le ciel ; non l'ici-bas mais l'en-haut, l'inaccessible. Notre poète masculin se pâme sur les astres lointains, moins sur l'herbe ou la fleur des champs, encore moins sur l'être humain.

C'est encore une histoire d'hommes. Je crois que l'homme adore ; mais oublie d'aimer. Il adore l'idée de beauté, le concept éthéré, la beauté parfaite, pure et sans tache ; vierge. Mais n'est-ce pas une beauté froide, transparente, inexistante, morte sans être née ? L'homme n'aime pas et ne voit pas sa compagne car il ne regarde à travers elle qu'un spectre, une illusion, le reflet d'une abstraction. L'homme, ayant bâti lui-même l'objet de ses désirs n'a plus rien ni à échanger ni à recevoir de la femme ; elle n'est à ses yeux que ce qu'il en a fait : un réservoir de beauté.

N'est-ce finalement pas quelque part une façon radicale d'éliminer les femmes que de situer ces dernières dans leur Beauté ? Sous couvert d'hommage rendu à cette beauté, l'homme n'enjoint-il pas à la femme de se taire, inexistante en tant qu'être ? Sois belle : cela me suffit... Soit belle et lisse, que je glisse, car l'aspérité du défaut risquerait de me retenir.

La beauté du monde, disions-nous ?

Tant que le monde restera l'objet de nos fantasmes, nés de la manie de projeter sur lui notre façon d'être, notamment par la poésie, il est douteux qu'un rapport véridique - condition d'être d'un rapport fructueux - puisse s'établir entre l'Être humain et son Univers, ce dernier n'étant pas libre de s'exprimer, ou plutôt nous étant placés nous-mêmes dans l'incapacité de l'entendre. De plus dans le rapport l'échange suppose la différence. Or si le monde se borne à être considéré comme l'image de l'homme, le produit de sa pensée et le support de sa rêverie, si l'osmose et la confusion entre monde et être vivant sont consommées, s'il n'y a plus de coupure, plus de sexe, alors il me paraît clair qu'il n'y a plus de fécondation possible (à double sens ?) entre la Vie et le Cosmos.

Pour « réconcilier » l'Homme avec son Univers, c'est-à-dire pour qu'une « communion » réciproque s'établisse en vérité et non de façon artificielle ou fallacieuse (et elle doit s'établir car nous n'avons pas le choix de notre condition !), il semble indispensable que l'Homme arrête de considérer l'Univers comme le miroir de ses propres sentiments. Que ce monde soit beau pour l'Homme est une chose ; qu'il soit beau en soi, nul n'en sait rien.

Je sais ce que je veux dire : personne ne peut se targuer de pouvoir connaître ou définir le monde et ce ne sont certainement pas mes chers savants-artistes qui détiendraient cette capacité. Face au mystère du monde et de l'existence humaine, la réponse mystico-poético-scientifique de la philosophie cosmique moderne est trop faible.

À suivre




D'après un extrait du livre de Christian Magnan
Et Newton croqua la pomme...
Éditions Belfond/Sciences (1990)
Dernière modification : 4 novembre 2015


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