L'HOMME ORDONNE




L'ordre du monde n'est peut-être qu'illusion...

Christian Magnan
Collège de France, Paris
Université de Montpellier II

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Il est admis par tout scientifique qui se respecte que dans le monde des choses règnent l'ordre et la régularité. Mais d'où vient cet ordre ? D'où « viennent les ordres » ? Le monde est-il organisé selon des principes qui le transcenderaient ? Est-il la réalisation d'une intelligence d'ordre supérieur ? Est-il le reflet de l'Ordre ?

Il n'est pas évident pour moi que l'ordre soit dans la « nature des choses » (que l'ordre soit dans l'« ordre des choses » !). Il n'est pas certain que l'ordre soit un caractère « inné » du monde. Je considère en revanche comme « évident » que l'ordre est bien une structure de notre esprit scientifique, laquelle régit les théories (on appelle en effet « ordre » cet agencement cohérent, régulier et systématique des objets mathématiques). Mais il se pourrait qu'il ne soit que cela. Cette structure ne constituerait alors en vérité qu'un moyen de correspondre avec le monde et non une qualité de ce monde. Cet outil de pensée nous permettrait de comprendre le monde mais sans nous en livrer l'essence profonde. L'ordre serait un code d'accès aux choses, pas une propriété des choses.

Connaître les choses de la nature ne serait pas connaître la nature des choses.

La science assimile volontiers l'Ordre à la Beauté. Or je trouve que poser cette équation « Ordre = Beauté » a quelque chose d'un peu inquiétant. Je ne vais pas nier que le sentiment de beauté que nous pouvons éprouver devant la nature est toujours lié à une certaine structure, à un certain équilibre, à une certaine symétrie. Cependant, l'ordre c'est bien aussi quelque part la contrainte, le respect d'une règle, une absence de liberté. Pourquoi ériger cet ordre en principe fondateur du monde et le décréter comme appartenant au domaine du Bien, en opposition au Mal ? Pourquoi l'Ordre serait-il une « valeur » ? Pourquoi serait-il inconditionnellement beau ?

Le danger : s'il est perçu comme absolument bon, ne trouvera-t-on pas des raisons d'imposer l'ordre par la force dans d'autres domaines, là où il ne règne pas ?

Pour prendre des cas poussés au dernier degré de cet autoritarisme je ne peux m'empêcher de penser à la folie meurtrière qui s'empare d'extrémistes religieux de par le monde et à la guerre pitoyable, implacable, sauvage, injuste et horrible que ces hommes mènent - ce sont toujours, sans exception, des hommes - contre les femmes. Or il s'agit bien de faire régner un ordre. (Je m'empresse de remarquer que l'oppression latente et sournoise qui contraint les femmes au silence dans la plupart des pays et les place dans l'impossibilité de s'exprimer n'est pas moins grave car elle s'officialise encore plus aisément sous des dehors de légalité et de paix. Un autocuiseur fait certes moins de bruit qu'une bombe et paraît plus inoffensif mais son potentiel explosif est réel, de même que sa capacité à comprimer toute velléité de mouvement.)

Maintenant si cet ordre est présenté comme un ordonnancement suprême propre à la création, voulu par le Créateur, il est facile à ces fanatiques de se présenter comme agissant au nom d'un principe supérieur et de prétendre respecter l'ordre qui leur est donné d'En-haut.

Le fanatisme se fonde sur l'affirmation que l'ordre est « bien », et que ce qui le trouble est « mal », doctrine perversement idéale pour légitimer l'emploi de la force en vue d'imposer cet ordre. Les monstrueuses guerres de religion, encore douloureusement présentes à notre mémoire, ne contrediront pas cette opinion.

Le sacrifice d'Isaac par son propre père Abraham n'est-il pas reconnu chez les croyants en Dieu comme l'acte religieux par excellence ? Respecter l'« ordre » divin, s'y soumettre et tuer son fils au nom de Dieu : quel geste noble, édifiant et propre à servir de leçon aux milliards de descendants à venir ! Hélas, ils ne se sont pas privés et ne se privent toujours pas de suivre l'exemple ! Mais malheureusement, depuis, Dieu a bien oublié de retenir les bras meurtriers et vengeurs...

Mon propos ici n'est pas de « juger » la religion, d'autres que moi ayant déjà épilogué sur cette page de l'histoire de notre humanité. (Je me bornerai, peut-être bêtement aux yeux de certains, à prôner l'insubordination au commandement divin lorsque ce dernier outrage notre conscience, mais passons !)

En revanche il est au coeur de ma réflexion sur le possible aspect sexiste de la science de faire cette remarque-ci : l'histoire d'Abraham et l'obéissance aveugle à l'ordre divin n'est vraiment pas une histoire de femmes. Le geste d'Abraham est essentiellement un geste viril. Et si quelques femmes célèbres ont allègrement coupé des têtes, pas celle de leurs enfants d'ailleurs, c'était au nom d'un Dieu bien masculin. Cela nous ramène donc à l'éternelle guerre des hommes contre les femmes.

Mon interrogation : les hommes n'auraient-ils pas une fâcheuse tendance à s'annexer le concept d'Ordre au point de le transformer en un concept masculin, proclamé par ailleurs universel ? L'homme n'adore-t-il pas « ordonner », donner l'ordre ?

Ce serait cet homme qui, pour mieux asseoir son propre empire, aurait intérêt à faire croire que l'Ordre ne serait que merveilleuse beauté et que, gouvernant le monde, il faudrait bien se soumettre à sa loi. Ce serait cet homme qui s'extasierait devant ces « qualités » de la nature alors qu'elles représenteraient la projection de ses propres « défauts », c'est-à-dire des structures de sa pensée et de son comportement qui le confortent dans sa négation de l'autre sexe et l'isolent dans son orgueil.

Je ne nie pas l'universalité des lois de la nature (ou de ce qu'il est convenu d'appeler comme tel), la répétition des mêmes enchaînements de causes et d'effets, le renouvellement perpétuel de mêmes cycles. Mais est-ce une raison pour l'homme de marquer sa préférence pour le répétitif, le monotone, l'uniforme, dont l'archétype est la figure du cercle ? Serait-ce phobie du complexe, de l'incontrôlable, du mouvant, du nouveau ? Peur d'une certaine image de la femme qu'il faudrait exorciser et mettre au pas ?

Le monde semble répondre au souci de respecter de justes proportions. Les planètes se répartissent selon des règles d'harmonie. L'énergie se conserve : à une quantité en correspondra une autre, équivalente, égale, susceptible de la remplacer. Soit ! Mais il se trouve que l'homme aime que tout soit pesé et mesuré, estime que rien n'est gratuit et qu'on n'a rien si on ne paye rien. Est-ce à la science de lui fournir une justification de cet état d'esprit ? L'homme irait-il jusqu'à nier que la gratuité puisse exister, étrangère à ses propres catégories ? Je le crains.

L'ordre absolu, c'est, à la limite, rien. La science a pour ambition finale avouée de réduire le monde à la simplicité d'une formule unique forte de la toute-puissance créatrice mais il est permis de se demander si derrière cette démarche ne se cache pas une véritable perversion de pensée. Celui qui veut trouver dans la nature le dépouillement le plus radical, réduire le monde à l'ascétisme d'un principe, ramener le tout au rien, est-il vraiment « sain d'esprit » ? L'être masculin n'aurait-il pas un penchant suicidaire pour le néant ? Est-il prêt à s'accoupler avec une femme pour transmettre la Vie au lieu de la garder égoïstement, et donc la perdre ?

L'homme peut-il appeler la science à la rescousse pour imposer sa façon de voir les choses, c'est-à-dire l'ordre, alors qu'il n'existe aucune raison scientifique contraignante pour diviniser cette structure ? Je prétends que l'enthousiasme masculin pour cet ordre est suspect dans la mesure où selon moi l'homme est prêt à utiliser tout moyen, voire la science, pour parvenir à ses fins, à savoir soumettre la femme et établir son règne.

Ordre : est-ce vraiment la seule catégorie possible de l'Univers et de la Vie ? N'est-il pas aussi dans l'ordre des choses, pour l'homme, de jouir avec la femme ? L'ordre, l'homme préfère-t-il l'établir, le rétablir, le maintenir, le faire régner, là où surgissent, inquiétants, le trouble, la confusion ou l'exaltation du désir ?

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D'après un extrait du livre de Christian Magnan
Et Newton croqua la pomme...
Éditions Belfond/Sciences (1990)
Dernière modification : 10 mai 2004


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