LA FEMME DISPOSE




Le monde réel n'est pas doté de l'harmonie dont la science prétend l'investir

Christian Magnan
Collège de France, Paris
Université de Montpellier II

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Le monde n'a jamais cessé de démentir, pour peu qu'on sache l'écouter, les affirmations souveraines selon lesquelles il suivrait l'« ordre » universel, fait avant tout d'harmonie, que prétend lui assigner la théorie. Il a toujours refusé dans la pratique cette harmonie quasi mystique dont la science le prétend doté. Les impérialistes de la théorie oublient cette leçon de l'histoire : la croyance forcenée en une Harmonie Universelle a toujours conduit la science à des impasses.

Le cercle ou la sphère sont les figures géométriques de prédilection de l'homme de science. Luce Irigaray (Amante Marine : de Friedrich Nietzsche ; Paris, 1980) prétend que ce n'est pas par hasard : l'être masculin aimerait « tourner en rond », revenir sans cesse aux mêmes idées, ruminer, sans jamais se décider à franchir les limites rassurantes de la circonférence pour bondir hors du cercle. La sphère serait pour lui l'objet parfait par excellence : idéalement et infiniment beau. Symbole de l'attachement à un centre, de l'égalité dans la position des différents points, de la symétrie la plus totale, de l'identité absolue (la sphère peut tourner autour d'un diamètre en restant en coïncidence avec elle-même), de la répétition incessante, cet objet était tout désigné pour construire les cieux, où était supposée régner l'Harmonie.

Le système de Ptolémée, conçu au deuxième siècle avant J.-C., a prévalu comme modèle de l'Univers pendant quinze siècles. Il était basé sur l'idée que la Terre occupait le centre du monde (comme la première impression pouvait le laisser penser) et qu'autour d'elle tournaient les astres visibles, en ordre de distance croissante, la Lune, les planètes Mercure et Vénus, le Soleil, et à nouveau les planètes Mars, Jupiter et Saturne. Au-delà s'étendait la sphère portant les étoiles. Le Soleil et la Lune décrivaient des cercles parfaits tandis que les planètes, afin de rendre compte de leur mouvement assez complexe, étaient censées parcourir un cercle (l'épicycle) dont le centre décrivait un cercle plus grand (le déférent) lui-même centré sur la Terre.

Ce système devait être complété de quelques « astuces » supplémentaires idoines permettant de reproduire l'évolution observée des positions planétaires au cours du temps. Dans l'ensemble la description du monde marchait à peu près et les prévisions restaient satisfaisantes, surtout tant que les observations restaient relativement imprécises, mais l'accord entre la théorie et les mesures de position ne fut jamais pleinement atteint.

C'est en vain que l'on tenta d'améliorer le système. En fait d'amélioration le système devint incroyablement compliqué au point que les constructions supplémentaires opérées à l'époque restent pour nous le symbole par excellence d'une science qui accumulait les hypothèses gratuites et se dénaturait elle-même en engendrant de véritables « monstres » de la pensée. Construire des épicycles, pour une théorie, est vu maintenant beaucoup plus comme une critique négative que comme une appréciation positive. Or l'impasse dans laquelle s'était engagée la science venait de l'hypothèse a priori que le cercle était la figure géométrique parfaite et que par conséquent le seul mouvement possible dans l'univers, supposé parfait lui aussi, était le mouvement circulaire. Pour préserver le dogme il fallait opérer des contorsions folles mais la croyance en l'Harmonie Universelle bloquait en vérité toute découverte.

L'idée de sphères a persisté jusqu'à Copernic, à une époque où, la contrainte de l'Univers réel se faisant de plus en plus pressante, elle a dû se réduire à ce qu'elle était, justement, au départ : une simple idée ! La science ne pouvait plus progresser en continuant à se soumettre inconditionnellement à cette foi en l'harmonie et pour continuer à grandir elle a dû se libérer totalement de l'asservissement à la Sphère.

Képler (1571-1630) énonce au début du XVIIe siècle ses trois fameuses lois sur le mouvement des planètes dont la première stipule que ces astres décrivent non pas des cercles mais des ellipses dont le Soleil occupe l'un des deux foyers. L'hégémonie des mouvements circulaires avait vécu : la fameuse et toute-puissante harmonie des sphères, pour séduisante qu'elle fût à l'esprit car flattant son goût de la symétrie, s'était révélée illusoire.

Les ellipses n'ont d'ailleurs pas résisté non plus à l'épreuve de vérité. Elles ont dû céder la place à d'autres figures géométriques élaborées par la théorie de la gravitation d'Einstein, qui date du début du XXe siècle. Dans ce nouveau cadre une planète décrit autour du Soleil une courbe plus compliquée, qui notamment n'est pas une courbe fermée revenant sur elle-même comme l'était l'ellipse mais qui au contraire balaie à la longue une surface. (Entre parenthèses, il est étonnant de savoir que le problème de deux corps en attraction gravitationnelle n'est pas soluble exactement en relativité générale, alors qu'il l'est en mécanique newtonienne : plus les théories acquièrent un caractère fondamental, plus il est difficile d'en trouver les solutions ! Autrement dit, plus on croît s'approcher du réel, plus le contact, techniquement et opérationnellement parlant, est difficile.) En théorie einsteinienne on peut décrire en première approximation la trajectoire d'une planète comme une ellipse dont l'axe tournerait lentement dans l'espace. Ainsi dans le cas de la planète Mercure (l'effet est d'autant plus marqué que la planète est proche du Soleil) l'extrémité de l'axe (ou périhélie, point de la trajectoire le plus proche du Soleil) « avance » régulièrement d'une année sur l'autre. Ce phénomène, déjà noté à l'époque et observé dans le cas de la planète Mercure, a fourni la première preuve éclatante de la justesse de cette nouvelle théorie de la relativité générale.

La réalité n'a donc pas cessé et ne cesse pas de se montrer autre que nous la pensons en théorie, ne supportant jamais la sujétion inconditionnelle à un système. Les prétextes avancés pour la décrire de telle ou telle façon (mais toujours, c'est le devoir de la science, selon des critères d'harmonie) se sont effondrés les uns après les autres.

Il se trouve que la science actuelle, pour des motifs analogues à ceux des partisans inconditionnels de l'harmonie, est à nouveau, stupidement puisque la leçon a déjà été clairement donnée par l'histoire, engagée dans une impasse. Expliquons comment la science, à nouveau, se fourvoie.

La cosmologie, comme aux temps les plus reculés, étudie la structure de l'Univers. Dans ce but elle fabrique des modèles théoriques et numériques qu'elle compare aux observations afin de valider, ou d'invalider, la théorie. (Toutefois je tiens à dire que cette comparaison aux observations n'est qu'un aspect de la question et ne suffit pas à fonder une théorie car il faut que celle-ci soit déjà nantie d'une puissance explicative et descriptive suffisante.) Les modèles cosmologiques actuels se basent sur les équations de la relativité générale d'Einstein. La difficulté est que celles-ci ont un domaine d'application si vaste qu'elles peuvent s'appliquer en principe à toute configuration d'univers et qu'on peut donc hésiter dans le choix à opérer parmi les multiples possibilités de répartition de la matière dans l'espace ?

Rien n'imposant au départ de prendre telle ou telle distribution de matière, c'est en fait un souci de simplicité qui a guidé les calculs, les équations de la relativité générale se révélant redoutablement difficiles à résoudre dans un cas général. Avec Einstein on a donc commencé par utiliser un modèle dans lequel la masse est répartie de façon homogène, ce qui a permis de trouver, aisément dans ce cas d'école, la solution d'un univers en expansion et le phénomène prodigieux du big bang, découverte majeure et monumentale du XXe siècle.

Jusque-là, rien que de très naturel et compréhensible de commencer par un problème simple pour se « faire la main » et obtenir une idée de la solution. Seulement voilà, le modèle d'univers homogène et isotrope, que je baptiserai ici, on comprend pourquoi, « modèle harmonique », s'est vu imposé par l'immense majorité des cosmologistes comme le modèle de référence absolu, alors qu'au départ sa justification était purement pratique et technique. L'harmonie a été ainsi arbitrairement élevée au rang de principe au point que de nombreux cosmologistes s'arrogent le droit d'édicter un « principe cosmologique » derrière lequel ils se retranchent et selon lequel l'Univers devrait, par loi suprême, se trouver homogène et isotrope, c'est-à-dire harmonique. C'est exactement avec le même aplomb, et dans la démarche qui se révéla stérile lorsque devenue contraignante, que les savants d'antan déclaraient que les mouvements des corps célestes étaient circulaires.

Depuis lors le débat cosmologique s'enlise. Les discussions se basent en effet sur ces fameux modèles harmoniques très simplifiés et se résument à la piteuse recherche des quelques paramètres caractérisant un modèle donné, comme si tout l'Univers, le vrai, celui qui existe, tenait en ces quelques nombres, ce qui paraît inconcevable (ou alors il faut prouver que le monde satisfait bien aux hypothèses réductrices de départ).

Pourtant nous savons très bien, même si des savants refusent de l'avouer, que notre Univers n'est pas homogène. Il est parsemé de condensations de matière et de regroupements de condensations qui montrent bien que la répartition de matière est tout sauf uniforme. Ces condensations d'ailleurs, et c'est un point capital, ne participent pas à l'expansion universelle. Notre Terre n'est pas en expansion, notre système solaire n'est pas en expansion, notre Galaxie n'est pas en expansion. Mais comme les galaxies se regroupent en amas de galaxies, et les amas en super-amas, il devient difficile à l'échelle des distances intergalactiques, même impossible en toute rigueur en l'absence de théorie adéquate, de distinguer les systèmes en expansion de ceux qui ne le sont pas. On découvre que l'Univers est le royaume de grandes structures, filaments, murs, vides, bulles, qui rendent dérisoire et forcément vaine toute tentative d'identification de l'Univers à un modèle homogène.

Enfin si l'on pouvait concéder, peut-être, que l'Univers actuel est bien un ensemble d'entités « élémentaires » localement dépourvues d'expansion (identifiables aux super-amas de galaxies ?) distribuées uniformément dans un espace en expansion isotrope, il paraît difficile de soutenir une telle hypothèse pour l'époque où notre Univers était beaucoup plus jeune et donc plus dense. En effet en augmentant le degré de compacité de l'univers on diminue les distances entre galaxies et amas de galaxies et il devient impossible de distinguer des structures isolées les unes des autres. En particulier étudier la formation des galaxies dans le cadre d'un univers harmonique, comme cela se fait de façon canonique, semble aberrant puisque la naissance des galaxies suppose justement que le milieu perde son caractère homogène : la distinction entre galaxie et substrat spatio-temporel commence seulement à se faire et ne peut donc pas être considérée comme déjà réalisée !

Le modèle harmonique d'univers est donc érigé par les savants en postulat suprême alors que notre Univers réel contredit l'hypothèse d'homogénéité. En refusant que leur hypothèse de départ soit soumise à la critique, ces savants font preuve d'un autoritarisme injustifié et bloquent malheureusement tout travail de réflexion honnête, au nom de grands principes. Je déplore cette attitude. Pourquoi les cosmologistes prétendent-ils adapter le monde à leur modèle, la réalité à la théorie, plutôt que l'inverse ? Pourquoi divinisent-ils l'Harmonie ?

En face des désaccords qui finissent toujours par se produire un jour ou l'autre entre l'expérience et la prévision théorique, c'est toujours la science qui a été forcée de changer de théorie ! On ne peut pas imaginer l'inverse : ce n'est évidemment pas au monde réel, qui reste le plus fort, de s'adapter aux incertitudes et aux errances de l'intelligence humaine. Accorder à la théorie, sous des prétextes d'ordre spirituel, de caractère presque religieux, tels qu'harmonie et perfection, un statut définitif de principe est malhonnête. Toute théorie est à un certain niveau fondamentalement fausse et inadaptée au réel et ne peut donc manquer de se révéler tôt ou tard relative.

Tout schéma théorique est provisoire. Lorsque notre relativité générale décrit la naissance et le devenir de l'Univers dans le cadre de la doctrine du big bang, il n'est pas pertinent de se demander si l'Univers se conforme vraiment et exactement à la théorie. (Très souvent on entend les savants formuler la question dans ce sens dans leurs exposés, ce qui est très significatif de leur état d'esprit, car la juste conduite serait de se demander si c'est la théorie qui est bonne...) Que ce modèle soit actuellement la seule façon dont nous puissions nous représenter les choses, et de façon fort satisfaisante à mon goût sur de nombreux plans, est acquis, j'en suis persuadé. Mais que ce modèle, harmonique donc, soit le dernier mot de la science, et surtout du monde, je ne le crois pas. Et, qu'on y prenne garde ! pour avancer il ne s'agira pas pour la science future de rafistoler çà et là quelques équations rebelles (comme, hélas, certains se permettent de le faire en parodiant la recherche scientifique : je pense aux modèles d'univers dits « inflationnaires », dont les fondements théoriques sont pauvres). Logiquement il s'agira bel et bien de rejeter une fois encore l'idée que le monde est fait comme nous l'entendons et de réviser de façon sans doute déchirante le concept d'harmonie « relativiste » comme il avait fallu rejeter la suprématie des sphères, puis la perfection du temps et de l'espace de la mécanique newtonienne.

D'où vient l'aveuglement et l'entêtement des savants ?

Je viens de montrer que la prise de pouvoir des scientifiques sur le monde est illégitime. Mon argumentation sera alors quasi syllogistique. Tout diktat est machiste. Le principe cosmologique est un diktat. Donc le principe cosmologique est machiste. Au final cosmologiste rime avec machiste.

Je suis ainsi convaincu qu'il s'agit pour les cosmologistes d'exercer un pouvoir, et pas des moindres puisqu'il s'agit ici de concevoir l'Univers. En réalité l'homme n'accepte pas que le monde lui échappe. Il essaye de le contraindre par des principes. L'Univers n'a pas le droit aux yeux de l'homme d'exister, différent de sa propre vision théorique.

Cet appétit de domination est à rapprocher de l'ambition de certains savants de voir le monde englobé dans une formule symbolique ultime : on pense à une formule cabalistique. Pourquoi à l'aube du nouveau siècle cette ardeur presque fanatique à réduire le monde à la merci d'un ordonnancement divin, systématique, définitif et impitoyable est-elle à ce point exacerbée ? Je réponds pour ma part que ce rêve de possession absolue et de suprématie de caractère divin est foncièrement masculin. C'est le combat d'un homme décidé à imposer aux femmes sa façon de voir et cherchant à leur dénier toute autonomie.

La perfection n'est pas de ce monde : quelle juste formule ! Je prête aux femmes le don d'apprécier cette vérité mieux que les hommes car elles portent à la vie, forcément douée d'imperfection, l'attention persévérante qu'elle mérite tandis que l'homme est certainement plus enclin à sacrifier cette vie à un idéal, par exemple un idéal de beauté et d'harmonie jugé plus fort qu'elle (ou encore pour défendre « une cause »).

L'harmonie n'est pas inscrite dans le monde. L'harmonie est une idée que l'homme tente d'accréditer pour mieux asseoir son empire car si l'Harmonie maîtrise le monde comme il le prétend, alors, puisque par la science il maîtrise cette harmonie, l'homme pourra virtuellement maîtriser le monde.

Et c'est ainsi, une fois encore, que la science a priori la plus désintéressée, celle qui s'occupe des lointaines étoiles et de la nature profonde des choses, interfère avec la phallocratie masculine et l'alimente sans scrupule.

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D'après un extrait du livre de Christian Magnan
Et Newton croqua la pomme...
Éditions Belfond/Sciences (1990)
Dernière modification : 5 février 2013


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