LE LOUP ET L'AGNEAU




La raison du plus fort est toujours la meilleure : la science tenterait-elle d'imposer sa loi par la force ?

Christian Magnan
Collège de France, Paris
Université de Montpellier II

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La science a essayé en plusieurs occasions d'imposer au monde l'Harmonie dont sa théorie était porteuse (par exemple l'harmonie des sphères) sans toujours accepter de remettre en question son point de vue. En l'absence de preuves convaincantes du bien fondé de sa démarche, pour dicter sa façon de voir les choses elle a parfois cédé à la tentation de recourir à l'intimidation, par exemple en prétendant que cette harmonie était d'origine divine, ce qui est une façon de « clouer le bec » aux contradicteurs.

Une autre forme de pression sur le monde particulièrement prisée des scientifiques, et si courante qu'elle en est banalisée, consiste à faire références aux fameuses « lois de la nature ». Si en effet la nature était bien soumise à des lois, mes protestations contre le pouvoir que s'arroge la physique seraient complètement gratuites et la science pourrait légitimement leur opposer un fin de non-recevoir puisque son pouvoir serait un pouvoir de droit : connaissant les lois et les maîtrisant, elle connaîtrait le monde et le maîtriserait.

Mais je prétends qu'il n'est pas du tout évident que la nature soit soumise aux lois de la physique.

Avant de défendre mon point de vue, je remarquerai d'abord combien le mot de « lois » évoque une contrainte et une obligation à laquelle il est impossible d'échapper. Et comme - c'est le thème de ma réflexion - toute tentative de domination m'évoque celle des hommes à l'égard des femmes, je dirais volontiers que ce terme de « lois », véritablement consacré par les scientifiques, est révélateur de l'attitude masculine en ce qu'il résume au mieux un désir de mainmise, mainmise de l'esprit sur la matière, mainmise des hommes sur les femmes. En somme, dans cette vision, la science dicte ses volontés, la nature obéit. Et dans un même mouvement, en suivant son penchant - lui aussi « naturel » - à commander, l'homme franchira allègrement l'étape suivant : après tout, si la nature suit fidèlement ses lois les femmes auraient mauvaise grâce à ne pas également se soumettre. Les lois de la science joueraient le rôle de relais entre le maître masculin et la subalterne féminine.

Je m'interroge encore. Pour parler de ses facultés mentales l'homme dira volontiers qu'il est « doué » de raison, qu'il est « doté » d'intelligence, qu'il est « pourvu » de talents. Il ne déclarera pas qu'il est « soumis aux lois » de sa logique et « esclave » de sa capacité de réflexion. Pourquoi cette différence de vocabulaire ? Tandis que la nature, dans son comportement, serait « soumise », de sorte que suivre tel ou tel chemin serait pour elle vraie contrainte, l'homme au contraire, en agissant en conformité avec ses propres instincts, agirait ès qualités ? Le lecteur appréciera la nuance. Selon moi le concept de « lois », appliqué à la nature, n'est pas innocent : on peut penser que l'expression n'est pas dénuée de préjugés.

Pourquoi serait-ce une illusion de voir des lois dans la nature ? La question paraît saugrenue à maints scientifiques. Après tout, qui oserait contester que telle planète suit bien telle trajectoire, sans pouvoir s'en écarter ? Qu'elle n'est donc pas libre d'aller où bon lui semblerait ?

Il y a plusieurs niveaux de réponses à donner. Le coeur de l'argumentation est qu'il faut faire une distinction entre lois de la physique, édictées par la science, et propriétés de la nature, celle-ci étant supposée exister de façon objective et indépendante selon sa propre essence. Les « qualités » du monde s'identifient-elles aux lois scientifiques ? Là est la question.

Selon moi, nous n'avons pas un accès immédiat à la réalité. Les difficultés de la physique à cerner la structure de la matière en sont une preuve, comme l'ignorance totale où nous sommes de celle de l'espace-temps, lequel est apparu à la naissance du monde, au big bang, sans que nous ayons la moindre idée de ce qui l'a engendré. Ne connaissant pas directement les choses, il est impossible d'affirmer qu'elles se comportent intrinsèquement, par essence profonde, à la façon dont nous le décrivons. Nous ne jugeons que de l'extérieur.

Nous savons tous que le monde réel s'oppose toujours à la situation idéale que poursuit la science, des circonstances concrètes, ou plutôt les circonstances concrètes, faisant que la réalité ne suit jamais strictement ce qu'imposeraient les modèles. Cela revient à dire que les fameuses « lois » sont constamment enfreintes par la « force des choses », plus puissante que la force de la science. Et dans le contexte présent, je trouve fort plaisante l'expression de « force des choses », qui s'oppose si bien à celle de « lois de la science ».

Par exemple, la trajectoire de la planète X ou Y possèdera des caractéristiques particulières, dues aux circonstances réelles, qui la distingueront, avec ses « défauts » (je reviens plus bas sur ce mot), du modèle scientifique qui sert de référence et qui, par nature, ignore tout particularisme. Le mouvement des planètes est dans la pratique d'une difficulté redoutable. De nos jours la précision des mesures est si grande et la situation si complexe du côté théorique qu'on a même recours à une représentation paramétrique des trajectoires largement empirique et non pas fondée, comme la science aurait pu s'y attendre, sur les équations de Newton, censées pourtant gouverner les mouvements de corps en interaction gravitationnelle : d'une certaine manière, la loi cède-t-elle face à la réalité ?

L'accord entre la théorie de base et l'observation n'est jamais parfait. À qui la « faute » ?

C'est ici que le vocabulaire peut trahir notre façon de concevoir le rapport entre d'une part les édifices formels que conçoit notre cerveau et d'autre part le monde réel. Par exemple, il est assez choquant, à y réfléchir, de qualifier de « défauts » les écarts entre les prévisions théoriques et l'observation, comme si la nature commettait une sorte de faute en osant prendre des libertés par rapport à une loi qui la dépasserait ; comme si la théorie présentait un idéal suprême que la nature n'atteignait qu'imparfaitement. Donc non seulement la nature serait soumise à des lois mais encore elle serait pleine de défauts. On avouera que c'est quand même « y aller un peu fort » !

Il est loufoque que des savants accusent le monde de posséder des défauts sous prétexte qu'il ne se conforme pas à leurs lois et à leurs modèles. Ce monde, qu'ils semblent ainsi sous-estimer, est tout de même bien capable de vivre sa vie sans avoir recours à la soi-disant toute puissance de la science et sans devoir lui demander une quelconque autorisation d'exister. Le monde ignore superbement les jugements que la science pourrait émettre à son égard. Le taxer de « défectueux » est insolent.

Faudrait-il donc plutôt accuser la science de ne posséder que des modèles « imparfaits », qui ne seraient qu'une approximation de la réalité ? L'idée n'est pas meilleure à mon sens. Je l'ai déjà dit : je n'aime pas du tout cette idée d'« approximation » car elle suppose implicitement qu'il y aurait une façon scientifique parfaite de connaître le monde. Or émettre cette hypothèse, en vérité très forte, est entièrement gratuit : aucun argument ne peut être avancé pour prouver que notre esprit est véritablement capable de comprendre le monde dans son essence, c'est-à-dire de le ramener et réduire à nos propres structures.

Pourquoi ne pas dépasser ce débat, sans doute vain ? Acceptons de dire que nos modèles ont leur propre caractère, que les choses réelles ont le leur, et qu'il n'est peut-être pas possible de faire coïncider ces deux structures, bien qu'elles puissent, les découvertes scientifiques l'ont prouvé, entrer en rapport.

En résumé : les lois du monde réel ne seraient pas forcément les lois de la physique.

Mais, me rétorquera-t-on encore, lorsque nous procédons à une expérience donnée, la nature ne semble-t-elle pas contrainte de répondre d'une certaine manière, celle prévue par la théorie ? Le terme de « loi » ne traduit-il pas cette obligation à laquelle semble soumise la nature lors d'une expérience, notamment lorsque nous la répétons ? Une même cause, dans les mêmes conditions, ne produit-elle pas toujours le même effet ? La même pierre, lâchée de la même hauteur, ne mettra-t-elle pas toujours le même temps pour arriver au sol, prouvant par là qu'elle doit se plier à la contrainte ?

Sans doute ! À ceci près tout de même que nous avons signalé que la prétendue répétabilité d'une même expérience n'était qu'un leurre puisque, dans la réalité, toute expérience se distingue d'une autre censée identique par tout un ensemble de circonstances particulières. Mais passons outre et montrons que la répétitivité d'une expérience peut s'interpréter d'une façon plus profonde autrement que par la sujétion à une règle.

Cette répétitivité de la nature, constatée et soi-disant imposée, pourrait tout simplement provenir de ce que nous la mettons au départ dans nos modèles ! Car nous ne pouvons trouver que ce que nous cherchons ou, de façon plus nuancée, nous ne pouvons découvrir que ce qui « cadre » d'une certaine manière avec nos modes d'évaluation de la réalité.

Une de mes collègues est allée visiter les Indes sans connaître un traître mot des multiples langues de ce pays. Pour communiquer avec les habitants, leur poser des questions et en recevoir des réponses, il lui arrivait de dessiner sur le sol, les villageois utilisant la même méthode pour la renseigner. En déduirai-je pour autant que les Indiens parlent en écrivant par terre ? Bien sûr que non ! Les autochtones ont calqué leur mode de réponse sur le mode d'interrogation de l'étrangère, mais ce mode de réponse ne constituait pas au départ leur mode propre d'expression. C'est en quelque sorte la « loi » de l'étrangère qui s'est imposée, pas la leur.

La science interroge le monde. Si elle pose une même question, dans les mêmes circonstances, idéalement elle obtient la même réponse. Soit. Mais notre logique est-elle apte à raisonner autrement ? Sans doute pas. Nous avons clairement besoin pour comprendre d'un cadre que nous disons rationnel dans lequel notre esprit puisse identifier des structures repérables et reproductibles : ce sont les « signes sur le sable » de ma parabole. En dehors de ce mode de pensée, nous ne comprendrions rien. Mais le monde n'est pas forcément structuré de cette manière.

Il m'arrive parfois de me poser la question de savoir si tous les atomes, posés par la théorie comme identiques, sont vraiment identiques. Ne pourraient-ils pas différer les uns des autres et manifester chacun son individualité ? Pour que la question posée puisse prendre un sens, un sens opérationnel, c'est-à-dire un sens qui permette expériences et mesures, il me faudrait déjà bâtir une théorie incluant les « différences entre atomes ». Mais en l'absence de cette théorie, je ne peux rien conclure sur leur identité commune. Je ne peux qu'énoncer, à la façon prudente mais oh combien juste des siècles passés : « Tout se passe comme si les atomes étaient tous les mêmes. »

Ce que je veux dire c'est que de toute façon nous ne voyons les atomes, et plus généralement les choses, qu'à travers une théorie, que cette théorie agit comme un filtre, qu'elle impose son code de langage. Mais que la nature ne soit compréhensible pour nous que de cette façon-là, c'est-à-dire à travers une théorie rationnelle, ne signifie pas pour autant que cette nature soit de même essence que la théorie. La structure théorique représente un moyen d'établir un rapport avec le monde : elle ne représente pas forcément le mode profond d'existence du monde.

Si nous avons tant de mal à comprendre le monde qui nous est donné, c'est peut-être parce qu'il est radicalement différent de ce que nous pensons ?

N'est-il pas étrange que le monde soit vécu par l'homme de science comme dissimulant la vérité derrière des apparences trompeuses ? Ce monde n'aurait pas la bonne fortune de coïncider avec nos modèles et s'ingénierait à nous « poser des colles ». Il fonctionnerait selon notre logique - c'est bien là le postulat implicite de la plupart des savants - mais en compliquant les choses à plaisir. Autrement dit, il y aurait une explication ultime à toutes choses, mais une explication bien cachée que l'homme aurait à dévoiler.

Cependant, pourquoi impliquer que la difficulté de la situation - notre incompréhension partielle - est à mettre au compte de la nature ? Si notre logique, supposée régner, toute-puissante, sur le monde, ne parvient pas à la connaissance parfaite, pourquoi incriminer une volonté délibérée de dissimulation du monde ?

Et si la logique ne gouvernait pas le monde ? Et si les prétendues « lois de la nature » n'existaient que dans les schémas de notre pensée ?

La même question me revient : entre la science qui cherche à imposer ses lois et l'homme qui tente de soumettre les femmes, y a-t-il un rapport ?

Si la nature n'est pas tout à fait au goût de la science, parce qu'encore largement insoumise, je crois qu'il vaut mieux qu'il en soit ainsi car on n'ose imaginer la vantardise d'un homme qui serait « parvenu à ses fins ». Au contraire, dans la résistance de la nature à céder aux images fantasmatiques que la science élabore dans son rêve de la réalité, des vérités importantes se disent : la nature clame qu'elle existe à part entière.

L'enjeu est le suivant : la richesse et la diversité de la vie seraient-elles à ce point insupportables à l'homme que celui-ci cherche à asservir la réalité à des lois, restrictives, contraignantes et uniformes ? Le monde que l'homme pense est-il esclave d'une législation suprême et symbolique ? Ou s'ouvre-t-il sur la réalité vivante et charnelle ?

Comment l'homme voit-il les femmes ? Comme des êtres « incompréhensibles ». Mais qui l'oblige à les comprendre, ou du moins à se borner à cela, à une connaissance intellectuelle ? Est-ce un bon moyen de connaître une femme que de la tenir à distance pour la soumettre à un examen, en essayant vainement de la faire coïncider avec un schéma de pensée, masculin, préétabli ?

La réalité fait face à la pensée de la réalité. L'être masculin pense sans doute plus qu'il ne vit. Pensant sa vie, il néglige de la vivre. Mais sa pensée raisonnante, voire raisonneuse, n'est-elle pas limitée, puisque déjà incapable de donner l'existence et la vie ? Sa raison est-elle vraiment « la meilleure », ou est-ce simplement, comme dans la fable, la « raison du plus fort » ?

Le monde des choses a-t-il besoin d'une raison pour exister ?

Je crois bien que la nature se moque des lois de la science, comme les femmes se moquent des lois de l'homme. Ce dernier serait avisé, dans l'un et l'autre cas, d'y réfléchir à deux fois : ses manières de penser n'épuisent pas la réalité. Un point de vue peut en cacher un autre.

À suivre



D'après un extrait du livre de Christian Magnan
Et Newton croqua la pomme...
Éditions Belfond/Sciences (1990)
Dernière modification : 10 mai 2004


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