D'ÈVE À NEWTON : UNE HISTOIRE DE POMME



Christian Magnan
Collège de France, Paris
Université de Montpellier II


Depuis que Newton, savant fameux, a mis dans un même panier pommes et corps célestes, l'histoire a mal tourné.

Newton raisonnait puissamment. Si une pomme tombe, c'est qu'elle est soumise à l'attraction de la Terre. Mais pourquoi cette attraction ne s'étendrait-elle pas au-delà de la surface terrestre ? Pourquoi la Lune, par exemple, ne serait-elle pas soumise, elle aussi, à son action ? La gravitation n'aurait-elle pas un caractère universel ?

Réponse positive : pommes ou lunes sont soumises aux mêmes « lois », vertus des corps pesants. La théorie newtonienne de la gravitation s'applique aux planètes et au Soleil, aussi bien qu'à tous les corps célestes, étoiles et galaxies.

Mais Newton nous a chipé la vraie pomme.

Car, depuis, la science n'a cessé de confondre le fruit à savourer et l'objet théorique dont elle s'occupe. Elle a troqué l'un pour l'autre, en nous faisant croire que la chose dont elle parlait était la même que celle que nous dégustions. Or, rien n'est plus faux : l'objet abstrait qui tombe dans les équations ne possède pas les qualités, par exemple l'aspect ou la saveur, que nous apprécions dans les fruits de la nature. Il ne se caractérise que par quelques paramètres. Le vrai fruit, lui, est différent : il se situe hors du pur quantitatif de la science.

Toutes époques confondues, d'aucuns ont soutenu que saveur et odeur de pomme ne sont qu'illusions, reflets des propriétés des atomes constituant toute chose. Certes. Pas un instant je n'en doute. À ceci près toutefois : nul livre de science, pour complet que soit son contenu et pour universel que soit son projet, ne parle de l'accorte et juste assez timide paysanne merveilleusement composée d'atomes qui, par un bel et tiède après-midi d'été, proposa à un savant méditatif le panier de pommes qu'elle portait d'un bras léger, soyeux, haut dénudé et prometteur. Non plus que des saveurs, des odeurs, des images et des attouchements, d'origine sans doute atomique, qui troublèrent et débridèrent leurs sens.

Les atomes de Démocrite ne couchent que dans les grimoires et ne poussent pas sur les arbres, notamment pas sur le pommier qui fut témoin de la scène agréable à imaginer. Les manuels de « physique » ne décrivent pas le « physique » attrayant de cette paysanne. Les « corpuscules » dont sa peau et celle de son compagnon étaient formés n'ont pas été recueillis dans des ouvrages de papier pour être assemblés sur parole de savant. La danse ondulatoire des atomes livresques n'a rien à voir avec le jeu d'ondulations auquel ils se livrèrent avec régal. Atomes et particules de scientifiques ne font pas justice à toute la réalité.

La pomme est symbole. Celle qu'Ève présenta à Adam n'était pas destinée à demeurer objet d'études pieuses ! Elle était faite pour être croquée à deux : ces deux individus que différenciait leur sexe. Or, en gardant la pomme pour lui, et en se limitant à la consommer en esprit, l'homme Newton a évité l'aventure sexuelle qu'elle préfigurait. Il a neutralisé la femme Ève dans ses potentialités. Depuis - depuis toujours peut-être - l'union factice des hommes et des femmes est restée le même mariage blanc inlassablement répété.

L'homme, masculin, a imposé sa loi, et souvent au nom de la science. Il a détourné vers les cieux de la théorie les désirs terrestres capables de le faire vivre. En même temps que les pommes, il a oublié les célestes corps dont il disposait sur Terre à portée de main et de bouche.

Cela ne lui a pas réussi.

À suivre




Extrait du livre de Christian Magnan
Et Newton croqua la pomme...
Éditions Belfond/Sciences (1990)
Dernière modification : 2 janvier 2002


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