QUI DIT SEXE DIT CORPS À CORPS




La science n'est pas extérieure au monde qu'elle cherche à connaître

Christian Magnan
Collège de France, Paris
Université de Montpellier II

Page précédente

Dans une phrase parlée ou écrite c'est le contexte qui détermine le sens des mots. En effet, pris isolément, ces mots ne possèdent jamais un sens absolu (ce qui est d'ailleurs la source principale de difficulté d'une traduction). Un texte ne se borne pas à juxtaposer des mots voulant dire chacun « quelque chose » mais combine des mots de façon à donner à chacun, en même temps qu'à l'ensemble, une signification.

Il se trouve que la mécanique quantique (la science de l'extrêmement petit) impose une description du monde qui, par maints aspects, rapproche ce monde d'un langage plutôt que d'une machinerie. En vérité, comme je le disais plus haut, les constituants de la matière apparaissent dans cette théorie comme des mots, propres à construire un texte, plus que comme des briques, destinées à bâtir un édifice. De même les forces ou interactions que la physique introduit sont plus comme des règles de syntaxe que comme du ciment.

La théorie quantique met notamment en lumière l'importance capitale de ce fameux contexte, cette fois expérimental. À la limite elle ne décrit que des expériences prises dans leur ensemble, sans pouvoir fractionner à sa guise les différentes parties qui les constituent. Elle n'enregistre que des résultats globaux, sans pouvoir dire qu'elle mesure séparément telle quantité bien déterminée.

La nouvelle mécanique de l'atome déclare en effet ne plus pouvoir opérer cette distinction franche entre objet observé et sujet observant que supposait la physique d'antan. Elle découvre au contraire que l'observation dénature de façon imprévisible le phénomène physique « pur » qu'elle comptait étudier et stipule qu'il faut donc considérer l'expérience comme un tout indivisible.

Par exemple pour localiser une particule, il sera nécessaire de l'éclairer, c'est-à-dire de la soumettre à un certain rayonnement. Mais cette lumière, en interagissant avec la particule examinée, va en dérégler la position de sorte qu'il sera impossible de parler de la trajectoire de la particule comme une entité indépendante de la lumière qui la scrute. Il faudra en outre analyser à la sortie le rayonnement issu du système. Mais l'opération permettant de passer des caractéristiques de cette lumière aux caractéristiques de l'objet étudié exigera une prise en compte de l'ensemble indissociable formé par la lumière incidente, la particule examinée, la lumière émergente et les récepteurs.

Remarquons en passant que l'idée qu'il faille éclairer un objet pour le voir n'est pas spécifique à la physique atomique. Expérimentée couramment dans la vie de tous les jours, cette situation se rencontre fréquemment en astronomie. Quand nous observons une planète, Vénus ou Jupiter par exemple, nous observons en fait la lumière du Soleil diffusée et réfléchie par le sol et l'atmosphère de la planète : la planète ne brille pas par elle-même. Par conséquent tout un travail d'« inversion » des données est à faire qui permettra, à partir de l'analyse du rayonnement recueilli sur Terre, de remonter aux propriétés de la planète. Cependant, ce problème de diagnostic n'est pas de même nature qu'en mécanique quantique, car dans une observation planétaire, « nous » n'intervenons pas sur la qualité de la lumière : nous nous contentons de la recevoir passivement. Au contraire, en physique atomique, c'est le physicien lui-même qui envoie un faisceau scrutateur, de sorte que dans ce cas l'intrusion de l'observateur est flagrante et s'avère, parce qu'inévitable, d'essence plus fondamentale. (Cette circonstance, c'est un peu comme si vous demandiez à une personne si elle dort : votre question risque d'avoir une influence non négligeable sur la détermination de l'état, de veille ou de sommeil, de cette personne ! L'acte d'observation agit sur le sujet observé.)

Un autre fait montre que les différents éléments d'un ensemble expérimental ne peuvent pas être désunis : en mécanique quantique, il est impossible de dire si un système microscopique se trouve dans tel état déterminé car sa description symbolique se réfère en fait à un éventail d'états possibles non réalisées. Autrement dit cette mécanique ne propose aux particules que des états potentiels, non des états effectifs, chacun se trouvant par ailleurs affecté d'une certaine probabilité d'existence. Par exemple un atome pourra se trouver dans deux états possibles, disons avec une chance sur mille dans l'état 2 et 999 chances sur mille dans l'état 1. Cependant, lors de l'observation, un état « sortira » forcément, parmi l'ensemble des états possibles. L'influence de l'observation est donc déterminante puisque cette dernière actualise, ou révèle, ce qui n'existait qu'à l'état latent. On peut presque dire dans ce cas que c'est l'observation elle-même qui fera qu'un certain résultat sera obtenu. Autrement dit l'observation ne dévoile pas la valeur préexistante d'une quantité ; elle donne plutôt, pour ainsi dire, à cette quantité une certaine valeur parmi un ensemble de valeurs permises.

Il faut avouer que la science n'accepte cette situation qu'à contre-coeur et que, par choix, elle aurait préféré continuer à se distancier de la nature pour pouvoir l'examiner convenablement avec ses appareils et éviter ainsi toute interférence entre l'examinée et l'examinante, voire toute « contamination » dans un sens ou dans l'autre.

On peut tout de même se demander pourquoi la théorie quantique a suscité tant de réactions défavorables, au point d'être rejetée par certains. La science refuserait-elle de se voir impliquée et mêlée à ce qu'elle aurait voulu se contenter d'étudier de loin comme un objet isolé ? Dans le contact, craindrait-elle de perdre sa force et son identité ?

Logiquement, si le scientifique est insatisfait de sa science, il convient d'essayer de savoir ce qu'il en attend.

Pour le comprendre il est sans doute bon de replacer la science dans son contexte culturel car on peut penser que notre culture modèle nos modes de pensée. La science « pure » n'est pas à l'écart de cette influence, bien au contraire. En effet, parce qu'elle vise à atteindre la nature des chose, la science pure est certainement beaucoup plus dépendante de notre conception du monde que d'autres domaines relevant plus de la technique et des applications concrètes et dont le développement répond à une motivation plus immédiatement utile et terre-à-terre.

Dans cette optique, des historiens soutiennent, arguments à l'appui, que le paysage social, culturel et religieux dans lequel elle est née a marqué le développement de la science dans un sens bien précis, celui de la masculinisation du savoir : le statut accordé aux femmes à l'époque peut expliquer la façon, nous allons le voir, assez machiste dont les hommes envisageait le rôle de leur science. La situation n'a d'ailleurs guère changé selon moi depuis lors et s'il est vrai que les attentes des hommes envers la science est influencé par la façon dont ils conçoivent leur relation avec les femmes, alors la pensée scientifique moderne doit se ressentir de la volonté persistente des hommes de dominer et soumettre les femmes.

L'entreprise scientifique a été lancée par des hommes vivant en Europe qui, par leur sexe et par leur pouvoir créatif, méritent le titre de « pères » de la science moderne. S'opposant à la tradition scholastique, Francis Bacon (1561 - 1626), ardent défenseur d'une nouvelle démarche scientifique basée sur une méthode inductive et expérimentale rigoureuse, estimait que l'approche cognitive était foncièrement masculine et possédait donc une composante sexuelle prononcée. Brian Easlea rappelle, dans Science and Sexual Oppression ; Patriarchy's confrontation with woman and nature (La science et l'oppression sexuelle ; la confrontation du patriarcat avec la femme et la nature), que Francis Bacon enjoignait aux « véritables fils du savoir » de découvrir une voie qui les ferait pénétrer dans les « retranchements les plus intimes » de la nature, « unissant toutes leurs forces contre la Nature des Objets pour prendre d'assaut et investir ses donjons et ses forteresses ».

L'idée que la façon dont l'homme voit la femme dans sa rencontre sexuelle a une influence sur la façon dont le savant conçoit sa découverte de la nature a déjà été défendue par plusieurs historiens, comme le rappelle Pierre Thuillier (1932-1998) (La Recherche, 1982, N°130, p.235). Elle ne paraît pas sans fondement dans la mesure où la femme, comme la nature, représente pour l'homme l'autre que lui-même, c'est-à-dire le sujet, ou l'objet, qui se situe en face de lui. Brian Easlea relève dans la littérature scientifique une foule de métaphores qui, sans atteindre le degré extrême des expressions rapportées ci-dessus, évocatrices d'un véritable viol, montrent que dans sa quête de connaissance du monde l'homme fait explicitement référence à sa relation charnelle avec la femme. Il s'agira de « dévoiler » la nature, « d'exposer à notre vue son sein merveilleux », de « pénétrer ses jardins secrets », de « pénétrer son sein » ou de « percer son mystère ». Ailleurs on lira qu'« Uranie, muse pudique, dévoile avec parcimonie ses attraits ».

Signalons que dans cet esprit la Nature conserve le statut inférieur de la femme. Les hommes de science ont mission de la dominer, de la posséder et de la soumettre à leurs désirs. On se souviendra des affirmations de Francis Bacon («  le savoir et le pouvoir vont de pair ») et de Descartes (les hommes doivent devenir « comme maîtres et possesseurs de la nature »).

Mais nous examinions plus précisément dans ce chapitre la façon dont la mécanique quantique décrit le contact que le scientifique établit avec la nature lors d'une expérience de physique. Si on estime que la nature est inconsciemment identifiée à un sujet féminin, est-il si artificiel de dresser un parallèle entre expérience physique scientifique et expérience physique sexuelle, c'est-à-dire de penser que le contact de la science avec le réel nous renvoie quelque part à l'union des corps masculin et féminin ? Après tout, sans aller jusqu'à soutenir que la manière dont l'homme conçoit le rôle de la science envers la nature est calquée sur sa façon de vivre son rapport avec la femme, la discussion du rôle de l'observateur dans une expérience scientifique me fournit l'occasion de livrer quelques réflexions sur la manière dont l'homme voit et vit son propre corps et le corps de celle avec qui il fait l'amour.

Comment l'homme voit-il la femme ? Pour résumer ma pensée : contemplée, la femme est belle et désirable ; touché, son corps est trouble et menaçant.

Il semble que l'homme redoute ce que recèle, dans son imagination, le corps féminin. Pour rationaliser et exorciser son angoisse, il accusera la femme d'être « impure » par nature, voire « souillée », tandis que celle dont il rêve est pure et parfaite. Le sexe féminin, creux, humide et froid, ne peut être que source de « corruption », aux sens propre et figuré du terme. Quel rapport avec la science ? Dans Le gai savoir, Friedrich Nietzsche rapproche l'effroi de ceux qui croyaient en l'harmonie suprême d'un monde créé par un Dieu souverain devant la dure et inacceptable imperfection des choses du désenchantement de l'amant découvrant son amour bafoué par la réalité sordide de la chair. Le passage suivant est cité par Luce Irigaray dans Amante Marine :

« Quand nous aimons une femme, nous éprouvons facilement de la haine pour toutes sortes de choses répugnantes auxquelles la nature assujettit toute femme ; volontiers nous les écartons de nos pensées, mais quand il arrive que notre âme effleure ces choses, elle tressaille d'impatience et regarde la nature d'un air de mépris. [...] L'" être humain sous l'épiderme " est une horreur, et quelque chose d'inconcevable pour tous les amants, un sacrilège à l'égard de l'amour. Or ce genre d'aversion que ne cesse d'éprouver l'amant pour les aspects sordides de la nature, tout adorateur de Dieu et de sa " toute-puissance " l'éprouvait autrefois : dans tout ce que les astronomes, les géologues, les physiciens, les médecins disaient de la nature, il voyait une immixtion dans son précieux domaine personnel, et donc une agression - et, de surcroît, une impudeur de la part de l'agresseur ! Les " lois de la nature " étaient aussi malsonnantes pour lui qu'un blasphème : dans le fond, il aurait voulu ramener tout mécanisme à des actes moraux volontaires et arbitraires : mais, comme nul ne pouvait lui rendre ce service, il se dissimulait à lui-même autant qu'il pouvait la nature et son mécanisme et vivait comme dans un rêve ».

Luce Irigaray commente le passage : les hommes, ceux d'antan comme d'aujourd'hui, n'aiment la nature que dissimulée et, pour éviter d'entrer en contact avec elle par leurs sens, sont prêts à « grimper sur les toits et les tours » de leurs fantasmes au mépris de tout danger, nés qu'ils sont pour s'élever - s'ériger. De peur de ressentir la nature, ils rêvent, éveillés. Elle parle de nous, les hommes :

« Leur rêve : recouvrir de voiles le naturel. Monter toujours plus haut, s'en éloigner toujours plus, s'en détourner dans des certitudes qu'ils ne discernent même plus comme esquive sur des sommets périlleux - leurs plaines, leurs plans. Mise à l'écart de leurs pensées, des choses répugnantes auxquelles la nature assujettit toute femme (?). Impatience, mépris, quand leur âme effleure ces choses qui semblent violer leur bien : mains profanant leurs idéaux. Surdité, horrifiée, à ce que ne voilerait plus l'épiderme, ultime support artistique où toute entr'ouverture serait irrecevable pour les amants - sacrilège à l'égard de l'amour. Aversion pour les aspects sordides du naturel [...] ».

Mon idée : dans tout astrophysicien ou physicien théoricien se cache un chercheur d'idéal, un nostalgique de pureté perdue, un assoiffé d'absolu.

Un tel savant, en cette part de lui-même, est prêt à « observer » la nature, pas à la « prendre comme elle est ». Il est porté à confondre ce qu'il pense d'elle - son fantasme - avec ce qu'elle est réellement au plus profond d'elle-même. Autrement dit il oublie à tort que les visions théoriques idéales du chercheur scientifique, projetées sur la nature, cachent l'essence de cette dernière. Il agit comme l'amant qui prête à la femme le visage immatériel de ses rêveries.

Écoutons parler Michel Cassé dans son livre « Nostalgie de la lumière : monts et merveilles de l'astrophysique » (voici les sommets que gravissent les chercheurs !). De façon significative il intitule son introduction « La quête de pureté » et y écrit :

« Le physicien s'efforce d'écrire des équations recelant un haut degré de symétrie mathématique dans l'espoir que son écriture symbolique rehaussée de beauté soit le reflet de quelque régularité de la nature. L'harmomie et l'économie de la pensée sont les principes directeurs de toute recherche fondamentale, même si à première vue elles semblent contredire les faits d'observation. Les mots ont remplacés les choses. Les équations remplacent les mots. La beauté, le charme sinueux des valeurs esthétiques, la perfection de l'expression sont le souci permanent des ouvriers en formules.
Ils soutiennent que la laideur ordinaire est induite par des phénomènes mineurs qui ne sont pas proprement éliminés. Ils en viennent parfois, afin de parfaire leur écriture, à ajouter des termes taillés sur mesure. Pour les beaux yeux de l'équation, pour la symétrie postulée, les voilà inventant, artistes visionnaires, ce qu'il manque de beauté ».

N'est-ce pas assez éloquent ? La nature est impure, ordinaire et laide. Dire qu'elle manque de beauté signifie qu'elle ne répond pas aux exigences de symétrie, d'harmonie et d'esthétique de la théorie, autrement dit qu'elle ne possède pas la vertu d'idéale et parfaite beauté des modèles théoriques. En réalité on comprend bien que si le réel est jugé vil, c'est avant tout parce qu'il est complexe et inintelligible. Mais la faute de l'incompréhension mutuelle est rejetée sur la nature, qui ne se conforme pas aux règles du jeu (celles édictées par la science, s'entend), le savant ne pensant pas à accuser d'insuffisance la méthode qu'il met en oeuvre pour aborder le monde réel.

Est-ce un hasard si la science fondamentale, celle qui bâtit les théories sur lesquelles repose toute notre connaissance, a été baptisée « science pure » ? Cette désignation signifie bien que cette science ne s'occupe pas des contingences attachées à la réalité, des scories qui embarrassent et ternissent les constructions mentales du royaume des idées. La science pure érige des constructions « idéales » et estime que les choses, c'est-à-dire les objets nés de l'incarnation des idées, sont impures.

Quant à l'« artiste visionnaire » que serait le physicien, il fait bien partie de cette race d'hommes, hommes d'aujourd'hui après les hommes d'antan, que Nietzsche apostrophe comme rêveurs invétérés d'une nature transcendante :

« [...] Nous autres somnambules du jour ! Nous autres artistes ! Nous autres dissimulateurs de la nature ! Nous autres lunatiques et chercheurs de Dieu ! Nous autres voyageurs au silence de mort, voyageurs infatigables sur des hauteurs que nous ne discernons pas comme hauteurs, que nous prenons pour nos plaines, pour nos certitudes ».

Entre parenthèses, relevant les expressions utilisées par Michel Cassé dans son texte, je pourrais donner l'impression que je charge cet auteur mais telle n'est pas mon intention. Il décrit assez bien somme toute, dans le fond, la démarche du chercheur scientifique tentant d'établir un rapport entre ses modèles théoriques, faits de perfection, de symétrie et d'harmonie, et les réalités du monde, qui ne s'identifient pas vraiment à ses représentations symboliques. Mais il est certain que le terme de « laideur » choisi pour qualifier l'apparence chaotique du monde réel a un côté choquant et exprime sans doute un sentiment inconscient profond. Après tout, pour désigner les qualités du monde réel, celles qui semblent étrangères à la science, on pourrait tout aussi bien parler, dans le même contexte masculin-féminin, des « charmes de Dame Nature » ! Ce ne serait pas la même façon de voir les choses : oui, exactement, de voir les choses.

La vision que je présente de l'être masculin dans son rapport avec la femme, comme la vision de la science dans son rapport avec la nature, ne sera certainement pas acceptée par tout le monde. Mais elle a l'intérêt de permettre d'analyser sous un jour nouveau la question que nous posions de savoir pourquoi la mécanique quantique avait suscité tant de réserves.

Peut-être que la mécanique quantique est perçue comme dangereuse parce que, sur cette question de l'influence de l'observateur sur l'observé, elle met le doigt sur le rôle de l'observateur au cours d'une expérience et que quelque part cette situation renvoie l'homme à son inquiétude du rapport sexuel avec la femme, inquiétude née de la crainte que l'interdépendance des partenaires et le contact des corps lui fasse perdre sa pureté et son identité. Pour employer un mot que la science affectionne, l'homme a peur d'être « perturbé » par celle avec qui il est en relation. Car la mécanique quantique affirme bien que, dans une expérience, la mesure, donc l'observateur,  perturbe le système étudié.

On a l'impression que l'être masculin refuse de jouer le jeu et qu'il se dérobe, par crainte de s'y laisser prendre. On se demande s'il ne préfère pas la jouissance au jouir : l'idée à l'acte. S'il semble volontiers discourir, analyser, penser, il lui est plus difficile, voire impossible, de communiquer, donner et recevoir.

L'amour courtois, très retenu et distant, est-il plus un idéal masculin que féminin ? Je ne saurai pas répondre. Mais la femme y trouve-t-elle son compte et se contente-t-elle des « hommages » lointains de son amant ? Ne désire-t-elle pas aussi le langage de la chair, fait du contact le plus intime ?

L'homme aime penser, réfléchir. Mais « réfléchir » est aussi pour un miroir renvoyer la lumière en éblouissant l'autre. Cette lumière, l'homme sait-il la voir, et la re-ce-voir, autrement qu'en « nostalgique » ?

Éblouissant, le Soleil, son Dieu favori symboliquement si masculin, l'est à coup sûr. Mais il est aussi source de vie et de vitalité. Or l'homme préfèrera-t-il s'exposer à la lumière du Soleil sur la plage dans la vacuité de l'inaction et du bronzage ou goûter à la volupté de rouler son corps dans le jeu de la mer en s'y nourrissant des rayons de chaleur de l'astre bienfaisant ?

Ou encore, avec tous ses satellites et fusées (qui font parfois irrésistiblement penser à des jouets d'enfants), il s'échappe et part à la conquête - comme on dit - de l'espace sidéral, oublieux et dédaigneux de son corps. On ne peut imaginer refuge plus nu et vide, plus intemporel et immatériel, pour l'abriter et le tenir à l'écart d'une Terre trop charnelle, qui se voit par lui méprisée et répudiée. Or c'est bien la science qui nourrit son rêve. C'est la science qui le grise et le remplit de vertige cosmique.

Inanité de l'espace ? Au contraire de l'abyssal désert de l'espace interstellaire, l'espace terrestre invite tout notre être. Mais nous craignons sans doute de sentir nos sens en éveil. Car l'espace ici-bas est empli d'odeurs, de bruissements, de balancements, de chaleurs et de froidures, de couleurs, de touchers divers, de brises chuchotantes et de brumes ouatées. Il réclame notre participation. Il nous inquiéte, nous les hommes.

Là-haut, sur ses cimes inaccessibles, l'homme pourrait trôner paisiblement, à l'abri de toute sollicitation, tout à la contemplation de son empire, souverain de sa seule souveraineté, tout à son mortel ennui.

Autrefois la science se portait garante de cette loi selon laquelle l'homme régnait sur un monde qui lui était extérieur, acteur impassible et muet sur une scène vide. Elle était garante de la solitude de l'homme, et de la loi de silence - la même qu'il tente d'imposer aux femmes.

De nos jours, perplexe et mal à l'aise, la science découvre le corps à corps.

Allons-nous le regretter ?

À suivre



D'après un extrait du livre de Christian Magnan
Et Newton croqua la pomme...
Éditions Belfond/Sciences (1990)
Dernière modification : 21 août 2008


  Science et Vie
  Page d'accueil de Christian Magnan


URL :  http://www.lacosmo.com/Pomme134.html