PROPOSITIONS D'AMENDEMENT




Comment les hommes de science pourraient réviser leur mentalité

Christian Magnan
Collège de France, Paris
Université de Montpellier II

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Ce chapitre est difficile à écrire. Il est mal vu de notre temps de tenir un discours moralisateur car nous baignons (c'est ma façon de sentir les choses) dans une ambiance de tolérance exagérée où il est impossible de distinguer le vrai du faux, le bien du mal, le beau du laid, la vertu du vice, voire l'homme de la femme. Il est impossible dans ce contexte de promouvoir ce que l'on pourrait appeler des « valeurs » car tout admettre revient à placer toutes valeurs potentielles sur le même plan et aboutit de ce fait à ôter tout prix à ce concept puisque précisément une valeur doit servir de référence en constituant une sorte d'absolu, lequel est nié s'il est relativisé.

Il n'empêche, pour moi, cette tolérance ambiante n'est pas en soi une vertu. Il y a de par le monde bien des choses intolérables.

De toute façon, avant qu'il s'agisse de donner des « leçons de morale », ce qui n'est pas mon but, ce livre est plutôt le fruit d'une indignation : celle de voir des scientifiques, notamment des astrophysiciens, se servir de la science pour faire acte de pouvoir sur nos mentalités (il n'est pas inutile de rappeler que c'est de la seule science fondamentale dont je parle, celle qui inclut les théories sur lesquelles se base toute la physique, à savoir la physique atomique et la théorie de la gravitation d'Einstein ; je laisse de côté la science appliquée, la technique, les sciences de la vie ou les sciences humaines, ce qui ne veut pas dire que ces dernières soient inattaquables). À les entendre, ces savants connaîtraient les lois gouvernant le monde, l'origine et le destin de l'Univers. Ils détiendraient les recettes de fabrication de la vie. Certains parmi eux vont jusqu'à soutenir que la vie est le but premier de l'Univers (soumettant en quelque sorte l'existence de ce dernier à notre propre existence), que d'autres planètes sont habitées et que, d'ailleurs, l'Univers nous appartient. Ils disent parler au nom de la science. C'est la science qui leur donnerait la capacité et le droit de construire une métaphysique de la réalité et du phénomène humain. Chez eux, savoir est raison de pouvoir.

J'ai essayé de montrer que ce pouvoir est largement usurpé, tout simplement car ces « savants » ne possèdent pas le savoir auquel ils prétendent. D'une part la science, même dans ses théories les plus fondamentales, est incapable d'atteindre l'essence du monde. En effet les modèles mathématiques, donc symboliques, que construit la science ont certes - l'expérience le montre - un rapport avec la réalité mais sans que celle-ci s'identifie à ceux-là. Le concret n'est pas l'abstrait. D'autre part le phénomène humain est encore si incompris, si imprévisible pour nos théories physiques et si étranger au monde cosmique qu'il est illégitime de soutenir que la science le maîtriserait dans son apparition et dans son insertion dans l'histoire cosmique. Il n'est pas fondé, d'un point de vue scientifique, de prétendre que l'histoire du cosmos, c'est l'histoire de la vie. Car l'histoire du cosmos est indépendante de celle de la vie, et si la vie est bien un produit de l'histoire cosmique (comment pourrait-il en être autrement ?) son importance quantitative est tellement infime, à l'échelle universelle, que cette vie y apparaît comme étrangère, isolée du reste du monde et non comme un événement, justement, de dimension « cosmique ».

Que la science pure soit pervertie, détournée de son but, qui est la découverte de la vérité du monde physique, pour devenir un objet de domination, est-ce acceptable ?

L'inacceptable est que les scientifiques se soient saisis du pouvoir d'une manière indue. Après tout, si la science connaissait vraiment la façon dont la vie est apparue, si elle pouvait énumérer l'ensemble des conditions nécessaires et suffisantes propres à son éclosion et son développement, on pourrait peut-être admettre qu'elle prétende imposer, ou au moins proposer, sa vision des choses. Mais c'est loin d'être le cas. De même si la science savait effectivement d'où vient l'Univers, et ce qui donne au monde la vertu d'exister en réalité, on pourrait peut-être lui reconnaître le droit de parler du sens de l'« existant ». Mais la question ne se pose pas : les formules cabalistiques que la science prononce n'ont jamais fait surgir la matière du néant.

Or, un pouvoir usurpé, on est en droit de le contester.

Il y a plus. Par leur enseignement, les scientifiques que je vise sont enclins à nous imposer leur vision philosophique et métaphysique du monde. Mais pourquoi nous en laisserions-nous conter de la sorte ? L'enjeu est trop important pour le laisser entre leurs mains. Allons-nous accepter que notre façon de penser, nos options en matière de gestion de la biosphère, les choix dont dépendent notre vie quotidienne, les décisions cruciales engageant l'avenir de l'humanité, soient déterminés par l'idée de l'homme que dicte la science ? Ce ne serait pas très sage.

Enfin, selon moi, parce qu'elle est prise de pouvoir illégitime, l'attitude que je critique renvoie à la prise de pouvoir illégitime par excellence, à savoir celle dont les hommes se rendent coupables lorsqu'ils décident de s'attribuer toute autorité sur les femmes. Car s'il est une situation intolérable dans notre monde actuel c'est bien l'état de dépendance universel dans lequel les hommes maintiennent les femmes. Autrement dit, si on me suit dans mon analyse, la prétention des scientifiques à régner sur le monde est quelque part un réflexe machiste, qui contribue, vraisemblablement pour notre malheur à tous, à renforcer le camp masculin. Par conséquent, ne serait-ce qu'au nom de la « lutte féministe », il est juste de dénoncer l'action de ces soi-disant maîtres du monde.

Malfaisante, la science ? Qu'y faire ? Il ne semble ni possible ni souhaitable de l'éliminer de notre culture : elle paraît bien trop indispensable au développement de l'humanité et reste le seul moyen de connaissance du monde. Mais pourrait-on la changer, la fonder sur d'autres bases ?

S'il est vrai, comme j'en défends l'idée, que la façon dont les hommes font la science a quelque chose à voir avec le regard qu'ils portent sur les femmes, alors cette question sur la science nous interroge sur notre conception de la relation entre les femmes et les hommes. Changer le rapport hommes-femmes modifierait le rapport de notre science à la nature.

Personnellement, je suis profondément attaché à l'idée que l'épanouissement de notre sexualité est la condition ultime de l'achèvement de la race humaine. En effet, comme nous n'avons pas le choix de notre « condition », qui est d'être homme ou femme, consentir à notre sexualisation est retrouver notre liberté profonde et notre force. Ainsi je pense que seuls l'échange et le partage entre hommes et femmes sont le gage d'un avenir fructueux du peuple terrien.

Une nouvelle science ? Comme l'humanité n'a pas encore trouvé, à mon sens, le bon usage du sexe et comme il est loisible de penser que l'installation de nouveaux rapports entre hommes et femmes risque de créer une véritable révolution, sur tous les plans (sexuel, quotidien, individuel, familial, affectif, social, culturel, politique, professionnel, philosophique, scientifique, etc.), il serait vain de se risquer à prédire l'avenir de la science (en tout cas je refuse de me prêter à ce jeu). Nous ne savons pas ce qui nous attend.

En revanche cette ignorance de l'avenir ne nous empêche pas de nous fixer des buts et des lignes de conduite propres à changer les mentalités et à ainsi préparer le futur. Comment donc oeuvrer dès maintenant à la naissance des femmes nouvelles et des hommes nouveaux que nous appelons de nos voeux, et à l'avènement d'une science qu'ils feraient ensemble ?

Pour rendre autre l'esprit dans lequel on fait la science, c'est la valeur du dialogue que je défends. Il s'agit d'abandonner l'idée que la science fondamentale gouverne le monde des choses. Il s'agit de donner à la réalité existante sa juste place. Comme l'écrivait Galilée dans une lettre du 1er septembre 1611 au père jésuite Cristoforo Grienberger « la nature n'a aucune obligation envers les hommes, n'a passé aucun contrat avec eux. » La science, celle dont je critique l'autoritarisme, a tort de croire que ses seuls principes sont capables de donner corps au monde, tort de penser que l'univers des choses matérielles, dans sa diversité, sa richesse et le concret de son caractère, serait entièrement déductibles de quelques formules mathématiques. Au contraire le monde existe de façon autonome, sans le secours des hommes, et il serait bon d'écouter son discours avec attention. Si nous voulons vraiment que le rapport entre science et nature soit fructueux, il semble nécessaire que l'égalité des interlocuteurs soit respectée.

En particulier la science actuelle a tendance à se complaire dans la théorisation (et, bien évidemment, surtout la science fondamentale, qui néglige plus que toute autre l'application pratique). Après tout, il peut être agréable pour un scientifique de céder à la tentation de refaire le monde. Le savant peut se laisser prendre à l'illusion de trouver l'Univers au bout de ses équations. Comme le dit Paul Clavier (Notions de philosophie I, sous la direction de D. Kambouchner, Gallimard Folio Essais, 1995, p.115) « Le plaisir de créer un monde est un plaisir rare. » Simplement, on peut peut-être demander au scientifique de « recréer » le monde (et il doit en effet comme le réinventer dans sa théorie) en collaborant avec lui, non en incubant sa réflexion en solitaire. Pour prendre un exemple actuel, il est à craindre que, tant qu'elle n'aura pas trouvé un point d'ancrage dans la réalité, la nouvelle théorie des cordes demeure stérile.

Il faut à un homme, pour qu'il crée, une femme. Il ne se suffit pas à lui-même, à son grand regret semble-t-il, mais il n'a pas le choix.

Concrètement, en réglant sans plus attendre quelques questions préalables, le scientifique avide de pouvoir pourrait s'améliorer sur quelques points précis et apporter ainsi des remèdes provisoires à la situation conflictuelle que j'ai dénoncée.

Je suggère aux scientifiques de prendre les trois bonnes résolutions suivantes : qu'ils abandonnent leur vanité personnelle de découvreur, qu'ils évitent d'utiliser un vocabulaire réducteur pour parler de la nature, qu'ils s'interdisent l'emploi d'arguments malhonnêtes pour défendre leur opinion.

À suivre



D'après un extrait du livre de Christian Magnan
Et Newton croqua la pomme...
Éditions Belfond/Sciences (1990)
Dernière modification : 24 juillet 2011


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