LE SCIENTIFIQUE ET LA GLORIOLE




La découverte scientifique n'appartient pas à un seul homme

Christian Magnan
Collège de France, Paris
Université de Montpellier II

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La science est l'oeuvre de toute l'humanité. Son but est de découvrir la vérité du monde physique et cette vérité est universelle. Idéalement le partage de la connaissance scientifique devrait permettre à chacune et à chacun de trouver sa juste place au sein du cosmos et de développer avec la nature des rapports harmonieux et féconds. Les fruits de la découverte devraient profiter à toutes et à tous. Ils font partie du noyau dur du patrimoine de l'humanité.

Ainsi les scientifiques devraient s'interdire de confisquer la science pour l'utiliser à des fins personnelles, incompatibles avec sa destination première, comme par exemple pour défendre leurs propres idées, asseoir un prestige social ou imposer aux autres leur vision de l'existence. Disons que les scientifiques ne sont pas propriétaires de leurs découvertes.

Peut-on cependant reconnaître au découvreur en personne un certain droit de « paternité » (en notant toutefois que la paternité n'est pas à proprement parler un « droit », qui donnerait accès à la « propriété » ou au libre usage de l'invention) ? Il est un fait que la science a pris l'habitude d'associer à toute découverte le nom de ses inventeurs. Or, on peut se demander si cela a un sens, surtout si le lien entre le découvreur et la découverte est vu de façon étroite.

L'attention qu'on peut porter à l'histoire des sciences, en soi tout à fait légitime et féconde, peut se dénaturer elle-même si elle se prête au jeu d'une personnalisation excessive. Faire l'histoire des sciences, c'est précisément faire de l'histoire et non tomber dans l'anecdotique. C'est rechercher, à l'occasion d'un fait singulier, dont la signification sera plus tard validée et rendue évidente, l'ensemble du contexte scientifique, social et culturel qui a permis son émergence. C'est tenter de dégager les courants de pensée, de repérer les contraintes économiques, d'examiner l'influence de la politique, de signaler les motivations utilitaristes.

C'est, pour prendre une comparaison, voir dans une fleur les circonstances « historiques » qui ont favorisé son éclosion : la nature du terrain, l'ensoleillement, les pluies, le milieu environnant, etc., tous facteurs sans lesquels la fleur ne se serait pas épanouie. S'attacher exclusivement à la fleur serait oublier à tort la réalité pour tomber dans le rêve fantasmatique d'une création désincarnée. Or c'est sous terre que la fleur trouve sa beauté.

Je trouve que trop souvent l'histoire (ou peut-être surtout ce que nous en retenons) ne parle que de l'homme qui a soi-disant « fait » la découverte mais en accordant peu d'attention à la « terre » dont cet homme s'est nourri. De la relativité générale, on ne retiendra qu'Einstein, l'individu, sans doute génial, mais en oubliant qu'il n'est pas seulement père (de la découverte) mais aussi fils de ceux qui l'ont précédé (c'est déjà, individuellement parlant, le fils de Hermann Einstein et de Pauline Koch). Après tout, la nouvelle théorie de la gravitation ne pouvait naître qu'à notre époque, supportée par les outils mathématiques disponibles, comme réponse aux questions que posaient telles expériences, comme moyen de résoudre certains paradoxes et dans tout un contexte de discussions riches et stimulantes entre savants de l'époque. Il fallait que le fruit soit mûr. Cette théorie ne pouvait pas se développer avant : le « même » Einstein (oui, je sais que ce concept ne veut pas dire grand chose, mais on me comprendra) n'aurait pas inventé la relativité au temps de Newton.

On retrouve dans cette surestimation du rôle d'un homme par rapport aux circonstances réelles l'emprise que la théorie cherche à exercer sur la vie - le thème de mes réflexions. En effet, il est assez clair qu'Einstein, isolé du contexte, devient une figure mythique, un symbole (comme un signe mathématique est un symbole). On ne parle plus de l'homme vivant et réel mais de ce qu'il représente : la figure du génie. C'est donc négliger la réalité concrète pour s'évader dans l'abstrait.

Tenir compte de la réalité, c'est aussi reconnaître que le développement de la science est largement imprévisible. En effet si on peut repérer (surtout après coup !) des facteurs ayant contribué à l'invention d'une théorie, il serait faux de voir la découverte comme un événement bien déterminé. À preuve que nul n'est capable de prévoir l'avenir dans ce domaine, puisque justement nous nous posons des problèmes dont la solution nous échappe alors que si cette solution était prévisible nous pourrions l'énoncer et, du même coup, résoudre le problème posé.

Dans ce domaine comme dans d'autres, on peut regretter que la théorie fasse semblant de posséder un pouvoir qu'en vérité elle ne possède pas. Codifier les choses et les événements, en dresser un inventaire - bien entendu qualifié de « scientifique » - et refaire l'histoire : voilà la démarche qui voudra faire croire que cette histoire est le fruit de lois. Certains, emportés par leur fâcheuse ardeur déterministe, donneront dans la « futurologie » en s'essayant de prédire les effets de telles causes sur les découvertes scientifiques. Les facteurs que l'on dit humains, non quantifiables, mais aussi le rôle du hasard, sont sous-estimés, au profit d'un strict rationnel qui n'apporte pas la preuve de son efficacité.

Puisque je m'intéresse tout spécialement à l'astronomie, je citerai en guise d'exemple de cette sorte de prétention scientiste le livre de Martin Harwit (Cosmic Discovery: the search, scope and heritage of astronomy, New-York: Basic Books, 1981), qui contient une masse impressionnnante d'informations et se signale par le sérieux du travail et la pertinence générale du propos mais qui peut irriter par son côté réducteur et faussement « scientifique ». En introduction, l'auteur présente ses intentions (je traduis) :

« [Ce livre] représente le premier effort pour rassembler les éléments d'information permettant d'évaluer les chances de succès d'une discipline scientifique donnée. En se limitant à un seul domaine, il pose les questions : Comment en sommes-nous arrivés à découvrir les faits majeurs que nous observons de nos jours dans l'Univers ? Quels individus portèrent la responsabilité de ces découvertes ? Quelle carrière avaient-ils suivie ? Quelles méthodes les conduisirent-elles au succès ? Sur un autre plan, le livre s'interroge : Quel est le champ où se feront les découvertes de l'astronomie de demain ? Combien de phénomènes cosmiques majeurs sont encore à découvrir ? Que reste-t-il à faire ? Enfin, en rassemblant toutes les informations, nous pouvons nous demander : Y a-t-il des leçons à tirer de l'examen des recherches antérieures ? Pouvons-nous planifier nos opérations futures de façon à les rendre plus fructueuses que les anciennes ? Un plan imposé à l'échelon national pourrait-il se révéler plus efficace que les efforts individuels des scientifiques ? »

Bref, le livre soulève (à juste titre !) des questions sur les personnes individuellement « responsables » de la découverte (leur identité, leur carrière, leur méthode de travail,...), sur la conduite des opérations, sur la planification. Mais il n'en pose pas prioritairement sur le contexte social et l'environnement culturel, sur l'éducation effectivement reçue et l'influence de tel professeur (pourtant si souvent relevée par des chercheurs se remémorant leur carrière), sur le rôle de la famille, sur les motivations psychologiques et autres facteurs considérés sans doute comme secondaires, ou au moins comme extérieurs à une science qui ne peut intégrer que des paramètres mesurables.

Il est peu probable que les découvertes se fassent en obéissant à un « processus de découverte », sorte de théorie fictive qu'on pourrait modéliser de façon mathématique, mais qui ne resterait sans doute qu'une vue de l'esprit, non efficace opérationnellement.

Dans la pratique courante de la science, à savoir lors de publication d'articles et de communication orale de résultats, l'individualisation de la recherche est de nos jours exacerbée. Il est devenu impossible de parler d'un sujet sans se voir rétorquer : « Mais cela a déjà été dit par un tel et un tel ; vous devez les citer. » On peut vérifier que tout article commence impérativement, avec l'exposé du sujet, par une comptabilité en bonne et due forme de ce qui a été dit sur la question, en prenant soin de nommer les auteurs concernés. Et gare à celui qui aura oublié une référence, car jalousie et concurrence règnent.

Bien entendu, il faut pouvoir replacer une question dans son contexte, être capable de vérifier les résultats antérieurs (en science on doit procéder à une validation perpétuelle) et donc d'avoir accès aux références des articles. Bien entendu, il est inutile de publier la réplique de ce qui existe déjà, encore que dans ce cas ce soit plutôt à l'éditeur de juger du bien fondé et de l'impact potentiel de la nouvelle publication sans se référer forcément à une loi morale qui voudrait qu'on ne dise jamais deux fois la même chose. Après tout, on trouve bien de multiples livres de cuisine donnant les mêmes recettes. Bien entendu enfin, copier, c'est mal.

Mais on peut se demander si vouloir délibérément marquer la propriété de toute trouvaille ne témoigne pas d'autres dispositions d'esprit, où les nécessités d'ordre purement techniques font place à des préoccupations personnelles.

Si des motivations inconscientes sont à l'oeuvre chez le scientifique est-ce artificiel ou déraisonnable de revenir à la thèse que je défends, à savoir que le comportement de l'homme de science dans sa découverte est conditionnée par l'attitude qu'il adopte vis-à-vis des femmes ? Au lecteur d'en juger.

Parler d'une conduite de « propriétaire » me fait irrésistiblement penser au rôle que l'homme s'octroie dans la collectivité et au statut qu'il réserve aux femmes. Notre société est organisée sur la base de l'ordre patriarcal, qui donne à l'homme le pouvoir de chef légal de famille, de clan, de tribu, de peuple, d'État. Cet ordre est « lié à la propriété privée, à la transmission des biens à l'intérieur de la généalogie de l'homme, à l'institution du mariage monogamique pour que les biens, y compris les enfants, appartiennent à cette généalogie, à l'établissement des organisations sociales entre les seuls hommes pour préserver le même enjeu » (Luce Irigaray, 1987, Sexes et parentés, p.206). « La société des hommes est bâtie sur la possession de biens » (Ibid. p.208).

Sur le plan plus spécifiquement sexuel l'homme manifeste le même souci de marquer la femme du sceau de sa propriété. La femme appartient à son mari, et, de façon plus générale, une femme se doit d'appartenir à un homme. On doit savoir avec qui elle sort, ou rentre, et couche ; de qui elle est la femme ou l'amante. Car un femme libre, seule, vivant sa vie sans référence à un ou des hommes, est inadmissible pour l'homme. La femme est la propriété de l'homme.

On sait que dans certaines sociétés une fille est attribuée, dès son plus jeune âge, à un futur mari, sans qu'elle puisse exprimer un quelconque désir personnel. À peine née, elle appartient à un homme. De même, dans la famille, ce sera au frère de surveiller sa soeur et de lui imposer la règle de soumission. On peut trouver vraisemblable qu'en ayant pris, à travers de telles traditions, des habitudes de propriétaire, l'homme soit porté à vouloir s'approprier tout ce qu'il touche.

En science un autre aspect me frappe : c'est l'insistance à vouloir identifier celui qui le premier aura obtenu tel résultat théorique ou expérimental. Après tout, est-ce si important d'être le premier ? Est-ce que le fait qu'il y ait deux découvreurs retire quelque chose aux mérites de l'un et de l'autre ? Le premier arrivé au but est-il forcément le plus louable ? Supposons qu'un chercheur privé de moyens efficaces de recherche n'obtienne le « bon » résultat que postérieurement à un autre chercheur, disposant pour sa part de moyens autrement performants. Dirons-nous que le second est moins estimable ? Autant un esprit de compétitivité peut constituer un stimulant positif, autant son exagération devient malsaine parce que, finalement, injuste. De plus, comme nous l'avons noté plus haut, la validation d'une découverte est impérative en science. Par conséquent, il faut faire et refaire les mêmes expériences, discuter et rediscuter les mêmes questions, vérifier sans cesse la justesse des calculs et des résultats. De ce point du vue, les « seconds » ont leur importance.

Certains trouveront peut-être que je vais trop loin dans mon analyse en terme de sexisme mais cette obsession à identifier le premier à faire une découverte s'apparente dans mon esprit à la défloration d'une femme. En voulant nommer celui qui, foulant un terrain vierge sera le premier à percer le secret de la nature, ne pense-t-on pas inconsciemment à celui qui aura percé l'hymen d'une femme ? Dans l'un et l'autre cas, cet acte confèrerait-il à son auteur des droits spéciaux ? Surtout, s'attacher presque exclusivement à cet événement particulier, n'est-ce pas insister sur le visible, le démontrable, on pourrait presque dire le « scientifique », en oubliant à tort tout le reste ? Or il serait inacceptable de réduire la sexualité d'une femme à la perte tangible de sa virginité en gommant chez elle les troubles des sens, les émotions antérieures, la découverte des jouissances de son propre corps, les attirances secrètes, la passion folle, les jeux du toucher à deux. En science, il serait injuste de ramener une découverte à l'action d'un seul homme en oubliant ses dicussions, ses lectures, ses contacts, les acquis antérieurs, les apports extérieurs et les collaborations. La découverte est un tout, et un tout qui concerne la science et la société dans leur ensemble.

Sur cette question de l'importance excessive donnée au découvreur et à son identification, il n'est pas déraisonnable de penser qu'une découverte scientifique a souvent un caractère « automatique » en ce sens qu'à partir du moment où le sujet est mûr, les circonstances propices et les données expérimentales disponibles, on peut s'attendre à ce qu'elle se produise à un moment ou à un autre. Il n'y a guère de sens à refaire l'histoire, mais il faut reconnaître qu'Einstein - pour prendre l'exemple d'un génie incontesté - a fait sa découverte dans un certain contexte scientifique, au moment où certaines questions se posaient (la nature du rayonnement, la structure atomique, le mode de propagation de la lumière) et au moment où les outils mathématiques nécessaires étaient disponibles (géométries non-euclidiennes, analyse tensorielle). Je ne peux m'empêcher de penser que la théorie de la relativité aurait été trouvée de toute façon dans la première moitié du siècle. Il y a d'autant moins de raison d'attribuer à un seul homme la propriété de l'invention : cette invention est le fruit d'un effort collectif mené dans un environnement approprié.

La situation inverse se présente dans le cas d'une oeuvre artistique, celle-ci ne possèdant pas le même caractère de quasi « nécessité ». Les « Quatre Saisons » de Vivaldi sont uniques. Elles ne répondent à aucune obligation d'exister. Aucun autre auteur ne pouvait les écrire. Elles font partie de l'histoire de l'humanité mais comme un événement contingent, dû à la chance. En un certain sens elles appartiennent à leur auteur car celui-ci, seul, en est responsable en dernier ressort. Sans Vivaldi, ces « Saisons » (ses Saisons) n'auraient jamais été écrites. Et cela est vrai de toute création artistique (musicale, picturale ou littéraire). L'auteur d'une création artistique est parfaitement identifiable. Il est vraiment le géniteur irremplaçable de son oeuvre.

Enfin plus encore, me semble-t-il, se jouent dans la manie de possession de la découverte une recherche de preuve et une affirmation de la paternité. En effet, on parle souvent du père d'une découverte. Mais le père, justement, on peut chercher à l'identifier car, à la limite, il est toujours loisible de se poser des questions à son sujet. Tandis que la mère, elle, est mère sans doute possible. La situation ambiguë du père est peut-être à l'origine de ce déploiement d'efforts pour affirmer la filiation à travers l'homme. Elle est peut-être donc aussi une cause de cette exaltation du découvreur, comme s'il fallait conjurer les menaces d'une perte d'identité paternelle et d'un oubli du pouvoir patriarcal. Pourtant le père transmet la vie, mais n'est pas à l'origine de la vie.

Pourquoi le savant tient-il tant à ce que sa découverte porte son nom ? Pourquoi l'homme tient-il tant à ce que son enfant porte son nom ? L'homme accepterait-il que l'enfant porte le nom de sa mère ?

Concrètement, puis-je me permettre de formuler cette requête, que la science mette en sourdine ses recherches de paternité ou, du moins, qu'elle cesse de faire du découvreur un objet de vénération ? Les résultats scientifiques sont à tous et, chaque découverte étant le fruit des efforts de l'humanité tout entière, vouloir faire endosser à un seul homme la responsabilité d'avoir trouvé ce qu'une communauté entière cherchait est plutôt naïf, au mieux infantile, mais, qui sait ?, peut-être pas si innocent.

Le prix Nobel était à l'origine destiné à célébrer les bienfaiteurs de l'humanité. Est-il resté fidèle à cet esprit ? On peut en douter quand on constate la comptabilité un tantinet mesquine et les tractations auxquelles son attribution donne lieu.

Et si on veut se convaincre en outre de l'aspect sexiste de cette course aux lauriers, que l'on soit attentif à l'histoire qui suit. La découverte des pulsars fut fortuite, alors qu'on ne recherchait pas ces objets célestes puisqu'on ignorait auparavant leur existence. En 1967 Jocelyn Bell, étudiante en stage, découvre dans un signal radio reçu du ciel un parasite, sous forme de battement régulier. Son patron de stage n'y croit guère. Jocelyn insiste, le parasite continuant à se manifester. Les astrophysiciens de Cambridge sont perplexes devant le caractère inusité d'un tel signal, certains allant jusqu'à penser un instant à des signaux envoyés par de « petits hommes verts » : les extraterrestres nous téléphonent-ils ? On comprend vite cependant que la source du signal est une étoile à neutrons en rotation rapide, et que son rayonnement balaie la Terre comme le faisceau d'un phare balaie les flots. Hélas pour la morale, les deux patrons de Jocelyn (Antony Hewish et Sir Martin Ryle) reçurent le prix Nobel tandis que la jeune fille n'obtint pas de poste immédiatement.

Une telle histoire montre à merveille l'absurdité à vouloir associer une découverte à un ou deux noms précis. En effet, soutenir que c'est Jocelyn Bell, étudiante sans doute fort consciencieuse et intelligente, qui aurait fait la découverte des pulsars ne serait guère plus juste et moral que d'attribuer toute la gloire aux « patrons ». Les pulsars nous ont été donnés par le hasard et l'observation méthodique du ciel au moment où les outils de compréhension théorique des étoiles hyper concentrées étaient disponibles. Merci à Jocelyn Bell et à ses patrons d'avoir été, en quelque sorte, les porteurs de cette révélation.

À suivre



D'après un extrait du livre de Christian Magnan
Et Newton croqua la pomme...
Éditions Belfond/Sciences (1990)
Dernière modification : 30 janvier 2002


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