LE VRAI ET LE FAUX




En principe gage de vérité, la science peut trop facilement servir à cautionner des contre-vérités

Christian Magnan
Collège de France, Paris
Université de Montpellier II

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Que les scientifiques évitent de focaliser toute leur attention sur la personne de l'inventeur d'une découverte, qu'ils suppriment de leur vocabulaire les expressions à caractère dominateur, voilà les bonnes résolutions que je proposais aux physiciens et astrophysiciens de cette Terre comme gage d'une volonté de regarder le monde d'un œil nouveau, non comme un objet créé et régi par les lois théoriques mais plutôt comme un sujet pleinement autonome avec lequel nous avons à établir une sorte de dialogue. Je pointe dans ce chapitre une autre dérive du discours scientifique, celle qui consiste à présenter comme certains des résultats provisoires, extrapoler des résultats au-delà de leur limite de validité et généraliser des résultats partiels. Je vais dire qu'agir ainsi, c'est un peu mentir. Que, de ce fait, c'est exercer un pouvoir en l'ayant usurpé. Que c'est prétendre à un droit infondé. Autrement dit, que c'est quelque part user d'une force comparable à une violence physique au lieu d'une force basée sur la persuasion du raisonnement scientifique.

Essentiellement il serait bon que les scientifiques reconnaissent les limites explicatives de la science et ne fassent pas croire qu'elle sait tout, donc qu'ils savent tout. Certes elle découvre sans cesse de nouvelles vérités sur le réel et elle accomplit également des prouesses techniques éblouissantes (ces avancées techniques ne constituent pas d'ailleurs, je le rappelle, l'objet principal de mes réflexions). Mais il ne faudrait pas que l'éblouissement des savants, au départ compréhensible, tourne à l'aveuglement.

Au fond, malgré les progrès accomplis, les scientifiques devraient être conscients de leurs lacunes. Que ce soit en sciences fondamentales ou en sciences de la vie, les points à éclaircir sont légion. Certains problèmes demeurent hors d'atteinte, même pas à cause de la complexité de l'enchevêtrement de faits élémentaires que nous maîtriserions par ailleurs, mais à cause de l'absence totale de repères théoriques ou expérimentaux permettant de les aborder.

Sur le plan théorique, je regrette que soient présentés comme démontrés « scientifiquement » (je me méfie comme la peste de cette expression, très catégorique, et coupant court par avance à toute discussion !) et par conséquent tenus pour certains des résultats qui relèvent encore de la pure spéculation. Les « savants » ont le droit - ils en ont même le devoir - de formuler des hypothèses. Mais faire croire que toute idée jaillie du cerveau prolifique des chercheurs est juste serait tromper le monde. J'ai pu écrire ailleurs (La nature sans foi ni loi) que « la science ne s'est jamais trompée », au sens où aucun des résultats historiquement établis (la loi de Newton, les lois de Maxwell, etc.) n'avait jamais été remis en question (même si ces théories ont été incluses dans des théories plus profondes). Je persiste et signe dans ce jugement, car même si elles ont été incluses dans des théories plus générales et plus complètes, les théories passées n'ont jamais été déclarées « fausses ». Cependant il est évident que cette opinion n'implique pas que tout savant, dans son individualité, ne puisse jamais se tromper (en moyenne, ils font plus souvent « faux » que « juste » !). L'infaillibilité, bien réelle, de la science dans son cheminement, ne signifie pas que toute hypothèse avancée s'avèrera juste.

Il faut se rendre compte que le simple amateur (et même souvent le scientifique averti) est incapable d'apprécier le degré de certitude d'une proposition scientifique. Ce caractère douteux de la situation exige de la part du chercheur une loyauté d'autant plus parfaite dans ce qu'il communique aux autres. Car, entre le résultat définitivement acquis, la thèse encore en discussion et l'idée proposée comme hypothèse de travail, comment l'interlocuteur fera-t-il la différence ? Le chercheur spécialiste va-t-il abuser de l'incertitude des auditeurs et des lecteurs pour faire passer un message « pas très juste », donc faux ?

Confondre les théories confirmées, les hypothèses en discussion et les idées fumeuses est malhonnête. Donnons quelques exemples.

Au chapitre des théories confirmées, on peut citer en premier lieu la théorie du big bang. On sait peut-être que certains la critiquent mais j'ose dire qu'ils le font à tort. Ces personnes rendent un mauvais service à la science car ils contribuent à semer le trouble dans les esprits et à jeter par contrecoup un certain discrédit sur la valeur de toute affirmation scientifique. J'ai souvent entendu dans mon entourage cette réflexion désabusée : « Comment croire les scientifiques s'ils ne sont même pas d'accord entre eux ? »

Pourquoi estimé-je la critique contre le big bang comme non recevable (en 2001 je précise car, il y a 30 ans, le problème ne se posait pas de la même façon) ? Parce que, manquant d'arguments scientifiques solides, les opposants au big bang que j'ai rencontrés étaient par-dessus tout animés de motivations métaphysiques et religieuses. Profondément athées et farouchement rationnalistes (je ne condamne pas en soi le fait d'être athée et rationnaliste !), ces personnes étaient viscéralement opposées à l'idée que l'Univers puisse avoir une origine temporelle, parce qu'il leur semblait qu'une telle perspective théorique plaidait quelque part en faveur de l'existence d'un Dieu, hypothèse qu'ils refusaient par ailleurs. Autrement dit, pour eux croire au big bang aurait été croire en Dieu. Et ils étaient prêts de ce fait à éliminer le big bang par tous les moyens, y compris à l'aide d'arguments spécieux, en vue d'éliminer Dieu. Dans de telles conditions, il n'est pas étonnant qu'ils manquaient dans leur discussion de l'objectivité et de l'honnêteté intellectuelle que réclame l'exercice de la science.

Le procès intenté par ces savants contre le big bang n'est pas fondé sur un débat loyal. Je prétends que lorsqu'ils veulent faire croire que la discussion est scientifique, ils refusent en fait de voir les choses en face et tentent d'annexer la science en vue de défendre une cause partisane. D'ailleurs, ils ne sont pas encore parvenus - la science est malgré tout puissante - à convaincre.

Je ne prétends pas que nous connaissions tout sur la naissance et la structure du monde, loin de là. Il est un fait que les modèles théoriques d'univers présentent encore bien des lacunes. Mais ces défauts ne remettent pas en question les deux faits bien établis suivants, que je prendrai comme constituant la « définition » du big bang au sens large, indépendamment des détails (voir par exemple Jean-Pierre Luminet, L'invention du big bang, Éditions du Seuil, 1997, p. 16) :

Sauf éléments entièrement nouveaux à porter au dossier du big bang, ces deux faits théoriques sont à prendre comme des certitudes. En ce sens, notre Univers est bien un « univers de big bang ». Il ne faut pas s'opposer sans arguments solides à cette vérité.

Au chapitre des théories encore en discussion, à confirmer ou à infirmer, se trouve la fameuse doctrine de l'« inflation », selon laquelle l'Univers aurait subi dans les premières secondes de son évolution une expansion d'une prodigieuse rapidité qui aurait dilué en un rien de temps dans un volume immense un volume de matière originellement incommensurablement plus petit. Cette expansion aurait effacé toute courbure originelle de l'espace-temps et aurait rendu ce dernier parfaitement « plat » (c'est-à-dire géométriquement euclidien) dans sa portion visible. Autour de ce modèle, médiatisé à l'extrême, s'est (malheureusement) établi une sorte de consensus provisoire sans que l'on ait apporté de preuves convaincantes de sa véracité. Or, « un consensus qui survit assez longtemps a tendance à se transformer en pensée orthodoxe », écrit Jean-Pierre Luminet (L'Univers chiffonné, p. 306). Sévère mais juste à mon sens, notre auteur poursuit sa critique assassine :

« [...] le modèle de l'inflation joue depuis une vingtaine d'années [un] rôle de concept cosmologique original qui s'est transformé en pensée terroriste, mais que l'on désigne sous le terme plus noble de paradigme. »

L'inflation, une vérité ? Non, pas encore. Il est regrettable, là aussi, qu'elle soit souvent présentée comme si elle l'était... Et comme il est de mauvais ton dans le milieu cosmologique autorisé de critiquer le « paradigme » inflationnaire, on ne s'étonnera pas ensuite que la presse relaye abondamment la prétendue capacité de l'inflation à résoudre de façon satisfaisante les problèmes cosmologiques qui se posent encore à notre perspicacité.

Il existe une théorie qui en est au stade de la pure hypothèse et qui ne peut pas encore se targuer de la moindre confirmation observationnelle : c'est la « théorie des cordes ». Jusqu'à présent elle présente un caractère assez gratuit car à part l'intérêt de conduire à la réunification des « forces » physiques, elle n'a établi encore aucun contact avec la réalité, contact qui est pourtant la condition sine qua non d'une validation éventuelle de ce modèle physique. Vraie ou pas vraie ? Il est bien trop tôt pour le dire mais les chercheurs qui sont spécialisés dans ce domaine auraient tendance à « vendre la peau de l'ours avant de l'avoir tué ». Une petite anecdote : lors d'une conférence j'introduisais mon sujet en prétendant qu'aucune découverte théorique majeure n'avait été accomplie en physique dans la deuxième moitié du XXe siècle. À la fin de la conférence un cosmologiste m'a critiqué en soutenant que la théorie des cordes était véritablement la découverte majeure que j'aurais souhaitée. Diable ! la théorie des cordes, théorie majeure des dernières décennies ? Il faut quand même du « culot » pour lancer l'affirmation. Je n'ai pas été convaincu par un simple argument d'autorité... Que la théorie fasse d'abord ses preuves ! En science, la vérité se démontre.

Nombre de découvertes, notamment en cosmologie, sont annoncées comme définitives. Pourtant l'abondance de résultats successifs contradictoires pourrait faire réfléchir les rédacteurs des articles de presse. Comment croire sans précaution telle théorie nouvelle quand on sait que la précédente, tout aussi plausible (ou peu plausible !), a été abandonnée depuis ? Selon moi, la faute en incombe souvent d'abord aux chercheurs eux-mêmes, qui se servent des médias pour se « faire de la publicité », car une nouvelle à sensation est source potentielle de crédit. Mais les publications leur donnent volontiers le relais, négligeant de faire la distinction entre théorie confirmée et théorie à confirmer. Le caractère provisoire de résultats préliminaires et ponctuels est volontairement gommé, en vue d'appâter le lecteur et de promouvoir de cette façon la vente du magazine rapportant l'information. Ainsi l'affirmation récente (en l'an 2000) selon laquelle notre Univers serait « plat » a été présentée comme une nouvelle certitude. Or, à l'analyse, on se rend compte que la notion d'univers plat n'a même pas de consistance physique. Par conséquent les résultats obtenus réclament un examen plus minutieux.

Au moment où j'écris ce texte (juin 2001), la dernière nouvelle à sensation est la découverte de l'accélération de l'expansion de notre Univers, impliquant la nécessité de réintroduire dans les équations la fameuse « constante cosmologique » qu'Einstein avait voulu éliminer, après l'avoir lui-même introduite assez arbitrairement (dans le but initial de supprimer l'expansion qui se présentait naturellement dans son modèle d'univers, expansion à laquelle on ne croyait pas à l'époque). Le problème majeur de cette constante cosmologique est que nous n'avons aucune explication physique sur son origine et sur la valeur que les observations semblent indiquer. La question que je me pose, en avouant mon scepticisme, est : « combien de temps cette nouvelle théorie restera-t-elle à la mode ? »

Signalons enfin le cas de spéculations hasardeuses qui ne méritent pas à mes yeux le nom de « théorie » et dont la diffusion est à mes yeux injustifiée. Le meilleur exemple de telles élucubrations est la notion d'« univers parallèles ». L'idée, suggérée par Hugh Everett dans le cadre de la mécanique quantique, est de supposer qu'existent (mais que veut dire « exister » dans ce contexte ?) une infinité d'univers plus ou moins semblables au nôtre, chacun se distinguant d'un univers voisin par une infime différence.

Je vous propose une véritable « expérience » pour examiner la signification et le sens, ou plutôt, devrais-je dire, le non-sens, de cette pseudo-théorie. Pensez à la situation que vous vivez présentement en lisant ce chapitre, avec tous les détails de la scène (l'écran de l'ordinateur, le papier, l'éclairage, le mobilier, la pièce, les objets, vous, votre habillement, votre corps, la décoration, la mouche qui vole, les livres, la peinture des murs, la montre au poignet, etc., etc., etc.). On convient qu'il existe un nombre de détails prodigieusement grand dans la scène que vous vivez. L'idée des univers parallèles, c'est que si vous changez le moindre détail (par exemple un livre rangé au lieu d'être sur la table, un clignement des yeux là où ils restaient ouverts, l'aimant portant une sorcière que j'ai sous les yeux déplacé d'un centimère, etc., etc., etc.) eh bien ! cette possibilité est censée se produire dans un univers parallèle au nôtre. Et ce n'est pas tout : il faut étendre le raisonnement à toutes les scènes vécues instant par instant et lieu par lieu dans l'histoire du monde et de l'humanité. Pour chaque scène, les possibilités de « bifurcation » sont innombrables (ce terme de bifurcation, souvent employé pour décrire les univers parallèles, est bien impropre parce que pour passer d'une scène à une autre le choix n'est pas dichotomique). Eh bien ! si l'on accepte l'hypothèse des univers parallèles, il faut aussi admettre dans un même mouvement de pensée que toutes les scènes possibles se produisent réellement quelque part.

Le caractère délirant de cette idée (en conviendra-t-on ?) et la non-dénonciation de ce subterfuge me fait penser au conte du « roi nu » de Hans Christian Andersen, qu'on raconte volontiers aux enfants :

Dans un pays, disons, imaginaire, un roi particulièrement vaniteux décide de se faire confectionner des habits somptueux. Le couturier de la cour est mandé d'urgence auprès du souverain. Flairant la bonne affaire, notre tailleur propose au monarque une étoffe extraordinaire aux propriétés magiques : le tissu demeure invisible aux sots et aux imbéciles de toutes sortes. Seules les personnes disposant d'une intelligence particulièrement vive arrivent à voir l'étoffe.

Les vaniteux étant aussi des naïfs qui ne supportent aucune diminution de leur prestance, la suite devient dès lors prévisible. Notre bon roi se rendit un matin devant ses sujets pour faire l'étalage de sa richesse et de son bon goût vestimentaire. Non seulement personne n'éclata de rire devant l'autorité ainsi « mise à nue », mais des commentaires d'admiration parvinrent même jusqu'au roi, trop content de voir qu'au moins ses sujets n'étaient pas des imbéciles.

Or si l'idée des univers parallèles est aussi absurde que la tenue du roi nu, pourquoi se le cacher ? En effet (est-il hélas ! encore nécessaire d'argumenter ?), croire aux univers parallèles revient à croire que tout ce qu'on peut imaginer existe. Et cette idée n'est pas bien raisonnable. Comment ne pas rester perplexes devant de telles propositions : "Tout ce qu'on peut imaginer existe, tout ce qui est « possible » existe" ? Comme l'écrivait W.H. Auden (Essais critiques, traduction française Belin, 2000 ; cité par Didier Nordon, Pour la Science, mai 2001) : « Notre idôlatrie réelle, parce que permanente, est l'idolâtrie de la possibilité ». Nous vivons dans un monde où l'on confond le possible et l'accompli, le fantasme et la réalité. Et, ajouterais-je, c'est bien la science, comme nous le constatons ici, qui se prétend capable de réaliser tous les possibles, donc qui se targue de « tout pouvoir ».

Alors voilà, comme en face du roi nu, je m'étonne qu'aucune voix ne s'élève dans le monde scientifique pour dénoncer le caractère entièrement gratuit et absurde de l'hypothèse. Pourquoi ne rien dire ? Comment ne pas s'étonner que l'idée soit reprise avec le plus grand sérieux ici et là ? Plus la farce serait grosse, plus elle aurait de chances de passer ? Je donnerai plus bas mon analyse à ce sujet. Pour l'instant, je prétends que la diffusion de telles idées, avec la caution de la science, relève de la malhonnêteté intellectuelle et de la manipulation d'opinion. (Cela n'interdit à aucun chercheur de travailler dans un coin de laboratoire sur les sujets apparemment les plus déraisonnables.)

Sont à mettre dans le même panier, celui contenant de pures vues de l'esprit, toutes les théories se référant à l'infini car ce concept - c'est mon cheval de bataille de prédilection - est purement abstrait et ne peut pas s'appliquer à la réalité. Outre le fait que l'infini est inutilisable en physique parce qu'il implique par essence même l'impossibilité de mesurer, nous tenons ici une autre argumentation concernant son caractère incohérent lorsqu'on tente de l'appliquer au monde existant.

En effet, supposer l'univers infini revient à supposer que toute situation, à partir du moment où elle est vue comme une combinaison d'éléments ayant une certaine probabilité (mathématique !) de se produire, se produira certainement quelque part dans cet Univers, puisqu'il contient en puissance toute combinaison d'éléments. Nous en revenons donc en gros à l'idée d'univers parallèles. En effet, que la scène fictive se produise (soit supposée se produire !) dans une région inaccessible de notre propre univers (supposé infini) ou dans un univers « séparé » tout aussi inaccessible, peu importe !, cela n'ôte rien au caractère délirant de la spéculation. On peut donc reprendre l'expérience proposée ci-dessus pour se convaincre de l'irrationalité de l'idée de la « réplication à un détail près » de toute scène vécue sur Terre.

L'histoire du roi nu me fournit l'occasion d'une autre expérience, analogue, sur l'infini. L'anecdote est purement imaginaire, mais on peut « imaginer » qu'elle dérive d'une situation ayant réellement existé qui, par une chaîne de différenciations successives de détails, aurait abouti à la situation du conte, avec tous les personnages nécessaires, tous les environnements nécessaires et tous les dialogues nécessaires (le nombre de situations possibles défie toute estimation...). L'histoire du roi nu est une possibilité théoriquement envisageble (à ce stade, est-ce que cette phrase signifie encore quelque chose ? On peut en douter).

Les mathématiciens pourraient-ils calculer la probabilité que cette histoire arrive sur une planète quelconque appartenant à telle étoile située elle-même dans telle galaxie ? Admettons-le.

Cependant dans ce cas, la conclusion des partisans de l'infini est inéluctable (il faudrait qu'ils en prennent conscience) : l'infini, contenant tout nombre aussi grand soit-il, contiendra le nombre d'histoires possibles suffisant pour y inclure celle du roi nu. Dans un univers infini l'histoire du roi nu se produit quelque part. Accepter la notion d'univers infini est même affirmer qu'elle se reproduira autre part. Elle se reproduira même avec quelques différences (dans le nom du roi, sa personnalité, etc., etc., etc.). On peut broder... à l'infini !

Dans un univers infini, l'histoire imaginaire du roi nu devient réelle. Tout situation imaginaire devient réelle...

Fou, non ? Oui, c'est totalement absurde. Tout cela ne signifie rien dans la réalité. L'infini ne signifie rien dans la réalité. Un univers infini, en réalité, c'est n'importe quoi.

Les partisans de l'infini ont-ils conscience de ce qu'ils impliquent quand ils parlent d'un univers infini ? Peut-être que non tout de même... Mais il faut qu'ils sachent que l'infini, ça va jusqu'à ce degré de non-sens. Devant l'absurdité de la situation, mes exigences de vérité et d'honnêteté se ravivent, on pourra le comprendre aisément, et nourriront ma lutte contre l'introduction de l'infini en cosmologie. Je dirai et redirai donc aux aficionados de l'infini, crédules ou incrédules, de bonne ou de mauvaise foi dans leurs divagations : l'infini, ça n'existe pas. Et je resterai indigné que l'on ramène tout le problème cosmologique à la question dichotomique (elle aussi médiatisée à l'extrême) « l'univers est-il fini ou infini », en oubliant de préciser que, puisque l'infini n'a pas de sens, la question n'en a pas non plus !

La question que se posent tous les cosmologistes ne rime à rien : ce n'est pas fou, ça ?

L'objet de ce livre, que l'on me pardonne encore de me répéter, est de dénoncer les « détournements » de science commis par les chercheurs en vue d'exercer, consciemment ou inconsciemment, un contrôle des mentalités, pouvant passer, comme on le constate ici, par une vraie désinformation.

Il me semble que ce chapitre se situe au coeur du sujet.

Dans un siècle où la vérité et la justice, quand elles ne sont pas purement et simplement bafouées, deviennent vertus secondaires, reléguées derrière les ambitions individuelles des nations, les fanatismes religieux, les impératifs commerciaux et économiques, les nécessités de la reine publicité, l'impérialisme incontesté de l'argent et l'outrance de la compétition - tous maux que je verse d'ailleurs au compte de la société que nous a bâti l'être masculin, sur des « valeurs masculines » - la science pourrait être, devrait être, le dernier bastion à se permettre de tenir le discours, précisément, d'une vérité sans compromission. La science fondamentale a pour mission première la recherche de la vérité et se doit de l'accomplir car aucune autre discipline intellectuelle ne peut la remplacer.

De nos jours le parler-vrai étonne. À la télévision, l'« heure de vérité » fait le titre d'une émission. Que se dit-il le reste du temps ? Une heure de vérité hebdomadaire suffirait-elle donc ?

Je propose donc que la science se conduise autrement et cultive, elle, la vérité.

Sinon, en donnant le mauvais exemple, les scientifiques n'auront qu'à se mordre les doigts de voir les gens, incapables de distinguer le vrai du faux, avaler n'importe quelle sornette, croire tout ce qui s'écrit dans la presse et suivre les préceptes et les lois du gourou qui les aura pris à l'hameçon de la promesse d'une vie meilleure. Il est juste que les scientifiques condamnent les fausses sciences (astrologie ou autre), mais la science faussée, est-ce juste ? Si la source de vérité se tarit, à qui les gens vont-ils pouvoir accorder leur confiance ?

La responsabilité des scientifiques, dans le sens que j'indique, existe. En effet, alors que les rêves de l'homme, en voulant sans cesse reculer les frontières du possible, tournent à la mégalomanie, c'est en premier lieu à la science, ceci a toujours été son rôle, de tracer les frontières entre le possible et l'impossible. Pour aller sur la Lune on peut enfourcher un balai de sorcière ou prendre une fusée adaptée au voyage mais seule la seconde solution est réalisable. Il peut paraître ridicule d'énoncer de telles « vérités » mais cela semble pourtant nécessaire tant il est frappant de constater combien les femmes et les hommes d'aujourd'hui sont portés à croire n'importe quoi et n'importe qui, comme si tout était faisable.

Or, ne peut être cru que celui qui avoue s'être trompé. Si la science ne reconnaît pas ses « faiblesses », comment la croire ?

Dans ce contexte d'une société désorientée par l'incertitude, il est sans nul doute malsain de soumettre le public à un matraquage d'annonces de prétendues découvertes, d'un caractère provisoire, susceptibles de mourir - l'expérience le montre - aussi rapidement qu'elles sont nées et propres à tromper le lecteur ou l'auditeur sur les pouvoirs réels de la science. Plutôt que d'alimenter cette débauche de nouvelles à sensation, il est incontestablement plus raisonnable et plus utile de faire partager au plus grand nombre ce que l'humanité, à travers la science, a appris à découvrir courageusement au cours des siècles.

D'ailleurs quand on constate l'extrême degré d'ignorance des hommes et des femmes sur la structure de l'univers, c'est-à-dire en cosmographie (pourquoi, où le Soleil se lève-t-il, se couche-t-il ? qu'est-ce que la Lune, le Soleil ? à quoi sont dues les phases de la Lune ? qu'est-ce qu'une étoile ? une galaxie ? etc.), on se convainct facilement qu'il est indispensable et urgentissime de s'atteler à la tâche pédagogique de faire connaître aux terriens le monde qu'ils habitent.

Mais il y a plus dans mon analyse. Il est clair que les scientifiques qui travestissent la vérité ou en cachent une partie se livrent à un « pervertissement » de la science à des fins de maîtrise de la pensée et que par conséquent cette attitude s'apparente à une prise illégitime de pouvoir, la science en constituant, fait aggravant, l'arme de guerre. En dénonçant les « mensonges » (par omission, par extrapolation, par répétition d'erreur, etc.) de la science, je dénonce bien un abus de force.

Quels sont les pouvoirs de la science ? Certains scientifiques ne lui en prêteraient-ils pas plus qu'elle n'en possède vraiment ?

Pour introduire son billet sur « l'idôlatrie de la possibilité », mentionné plus haut, Didier Nordon (Ibid.) écrit : « Les nouvelles technologies offrent des perspectives inouïes... Nous allons pouvoir tout faire. Au point que nous ne savons même pas jusqu'où cet extraordinaire tout va s'étendre... »

Ces observations s'appliquent particulièrement bien au domaine spatial, qui fait germer dans les esprits les rêves les plus fous. On peut s'étonner que j'aborde ce secteur alors que j'ai décidé d'écarter la technologie de mes réflexions pour me consacrer uniquement à l'astrophysique théorique et à la science pure. Mais la raison de m'intéresser à l'aventure spatiale est que les rêves dont elle est l'objet sont directement liés à l'idée que nous nous faisons de l'Univers et de la place qu'y occupe la vie, idée qui est au centre de mon débat. L'utilisation de l'espace extra-terrestre par l'homme dépend fortement de la façon dont la science envisage le monde. Ceux qui pensent que le cosmos est la patrie de l'homme fixeront comme but à l'humanité de « conquérir » l'espace, grâce à la science et à la technologie et les tendances de l'homme à la mégalomanie et à la maîtrise de l'Univers - maîtrise que leur fournirait leur science - trouveront dans l'espace un champ d'action hautement privilégié.

La vie dans l'espace, ou sur d'autres planètes est imaginée par plusieurs comme la panacée des siècles à venir. Or aucun résultat scientifique tangible ne vient confirmer la faisabilité de ces rêves, contrairement à ce que voudrait faire croire une publicité mensongère initiée par les responsables des missions spatiales et s'alimentant dans les envies dominatrices de l'humanité.

Les missions spatiales habitées au-delà de l'environnement terrestre le plus proche sont des rêves, non des projets.

Au contraire d'une foi aveugle dans la technologie c'est un grand scepticisme qui devrait guider notre appréciation sur les aptitudes réelles de la science en matière de vols spatiaux. L'appareillage formidable qu'il est nécessaire de mettre en oeuvre pour assurer la vie, je dirai plutôt le « maintien artificiel en vie », de quelques femmes et hommes dans l'espace exclut dans l'immédiat (et, selon mon jugement pour fort longtemps) tout voyage prolongé de quelques individus et tout « déménagement » de quelque envergure. Ne trouvez-vous pas inadéquat de parler de « vie dans l'espace »  alors qu'il s'agit d'une vie confinée, dans un environnement anti-naturel. Les vols spatiaux n'ont rien de vols spacieux !

Il est plaisant à ce sujet de voir publier de multiples études autour des conditions d'habitation et surtout de cohabitation des membres (sans doute uniquement masculins) de l'équipe d'un vaisseau spatial en route vers Mars alors que pour l'instant (en l'an 2001) l'idée d'un aller-retour vers cette planète, malgré les « solutions » proposées, ne bénéficie pas des moyens techniques permettant de la concrétiser.

Dans l'état actuel de nos connaissances, les voyages habités entre planètes du système solaire et à plus forte raison les vols entre étoiles (car le degré d'impossibilité est incomparablement plus grand) sont totalement irréalisables. Que certains en rêvent, c'est leur affaire, encore que des rêveurs de cet acabit pourraient se révéler dangereux. En effet, l'opinion est parfois émise, hélas !, que si la planète devenait inhabitable, il nous resterait toujours la solution de la quitter pour aller habiter sur un autre monde. On en arrive à l'idée suicidaire qu'il n'est pas si important de défendre l'intégrité de notre environnement... Que la science cautionne de telles opinions, basées sur des hypothèse gratuites, m'est assez insupportable.

Face aux rêves fous de l'esprit humain, nourris d'une science faillissant à sa mission d'honnêteté, se dresse la réalité. Nous serons toujours confrontés à la « force des choses ».

J'ai essayé de dire dans ce chapitre comment la science pouvait être « kidnappée » par des scientifiques pour lui arracher, une fois prise en otage, de fausses déclarations propres à servir leur cause. Je prétends que cette prise de pouvoir, par ce qu'elle a de coercitif et d'illégitime, a un aspect « sexiste ».

Cet homme de sciences qui commence l'exposé de sa thèse avec un brin de malhonnêteté et des accomodements vis-à-vis de la vérité scientifique pour en arriver au final à s'emparer du cosmos en soumettant celui-ci à sa vision fantasmatique, à l'aide de quelques formules scientifiques lestement prononcées, cet homme est pour moi le même qui par la force essaye de réduire les femmes à l'obéissance.

Le fait que ce soit la science qui serve d'instrument de pouvoir n'est pas anodin et indique pour moi qu'il s'agit d'un réflexe masculin. Pour s'en convaincre, il suffit de considérer comment les femmes ont été et sont encore actuellement écartées du monde de la science. De nos jours l'enseignement est l'un de ces endroits (parmi trop d'autres !) où continue à se cultiver l'idée que la science serait vraiment une « affaire d'hommes ». Les professeurs des disciplines scientifiques vont déprécier les filières littéraires et, de fil en aiguille, toute la société se liguera pour aiguiller les filles vers les lettres et les garçons vers les sciences. De fait, une bonne partie de la culture propage l'idée que les filles ont le cerveau plus apte à la littérature, entendez « rêverie », « relationnel », donc « inutilité », et sans porte de sortie sur le monde, le vrai, celui du travail.

Aux hommes, les laboratoires de recherche, aux femmes, les conversations de salon.

L'enchaînement logique de cette situation est implacable. Les hommes veillent jalousement sur leur territoire scientifique. Les femmes sont tenues pour des sous-douées en ce domaine et se verront reléguées dans les lettres (je ne parle pas ici du maternage et de l'intendance). Les hommes méprisent ce qui n'est pas scientifique. Donc les hommes méprisent les femmes.

Bien entendu j'émets ici des généralités, avec tout le danger de partialité que cela comporte. Bien entendu des femmes parviennent à accéder aux disciplines scientifiques. Bien entendu des femmes et des hommes ont le souci de préserver l'équilibre entre les lettres et les sciences. Bien entendu des enseignants courageux déploient tous leurs efforts pour aider les filles à réaliser leur vocation, quel que soit le domaine vers lequel celle-ci est tournée. (Certains soutiendront même que « les choses avancent », mais je n'en suis pas si persuadé : le féminisme aurait besoin d'un second souffle.)

Il n'empêche. Les généralités que j'ai énoncées ne font que traduire un courant souterrain de société si puissant qu'il est difficile de le nier, un courant qui se traduira par l'émission persistante d'autres généralités (justement !) autrement plus perverses que les miennes, profondément dévalorisantes pour les femmes. La femme y est présentée comme un homme en quelque sorte dégénéré, inadapté au monde technique et scientifique des temps modernes. Les petites phrases pitoyables qui assassinent les femmes, on les connaît. Elles conduiraient mal au volant, elles ne comprendraient rien aux raisonnements scientifiques, elles ne sauraient pas se servir des machines, que sais-je encore ? En bref, elles ne possèderaient pas l'intelligence de l'homme. Au mieux elles seraient douées d'intuition (une intuition est forcément « féminine » !), cette qualité par défaut d'intelligence que la « nature » leur aurait attribuée, un sous-produit d'intelligence en quelque sorte.

Ce qui peut faire mal au coeur, c'est de constater que la femme a été bien dressée... Que de fois rencontrons-nous des femmes se déclarant inaptes aux mathématiques, incapables de programmer un magnétoscope (il faut dire que ce n'est pas évident !), de changer l'ampoule du salon, d'apprendre à se servir d'un ordinateur ! Ces tâches, déclarent-elles, ce sont des tâches d'hommes. Bien dressée, cette femme, car on a même parfois l'impression qu'elle se vanterait, forte de sa féminité, gentiment « sexy », d'afficher en même temps une paresse intellectuelle de bon aloi, surtout en matière scientifique. Comme si féminité devait forcément rimer avec futilité.

Les hommes y trouvent sans doute leur compte, à maintenir les femmes dans l'ignorance, donc dans la dépendance. Posséder le savoir, c'est posséder le pouvoir.

Hors sujet?

Mon sujet de départ c'étaient les demi-mensonges (parfois les mensonges tout court !) que certains scientifiques se permettent de raconter afin de défendre leur conception cosmique du monde. Mon sujet d'arrivée, c'est l'ignorance des choses scientifiques dans laquelle les hommes tentent de maintenir les femmes.

Dans un cas, détournement de science par les scientifiques pour imposer leurs vues. Dans l'autre, confiscation de la science par les hommes pour soumettre les femmes. Pour moi, il y a sans nul doute un rapport entre ces deux formes de prise de pouvoir.

Il est temps de conclure.

Critique du big bang, dogme de l'inflation, foi affirmée en la théorie des cordes, battage publicitaire autour de la platitude de l'univers, spéculations sur les univers parallèles, délire sur l'infini, pérégrinations spatiales, tous ces petits ou gros mensonges, je les résumerai en deux mots :

Fanfaronnade masculine.

À suivre



D'après un extrait du livre de Christian Magnan
Et Newton croqua la pomme...
Éditions Belfond/Sciences (1990)
Dernière modification : 21 août 2008


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