TRICHER N'EST PAS JOUER




Du jeu sexuel, comme du jeu scientifique, les faux-semblants sont exclus

Christian Magnan
Collège de France, Paris
Université de Montpellier II

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J'ai formé le voeu que les hommes se libèrent enfin de leur attitude dominatrice envers les femmes et construisent avec elles une culture nouvelle. Mon espoir est qu'une science neuve, plus à l'écoute du monde réel et plus puissante que l'ancienne, naisse de cette alliance. J'ai également formulé des propositions d'amendement qui, exaucées, pourraient permettre de « parer au plus pressé » en ôtant à la science son visage de souveraine de la nature.

Il me semble qu'il ne faudrait pas tomber dans le piège de la facilité en se contentant d'une amélioration provisoire, superficielle et illusoire. Si notre espoir d'émergence d'une société égalitaire entre les genres masculin et féminin et, par là, notre espoir d'accomplissement de l'être humain résident bien, c'est le pari que je fais, dans l'alliance d'une femme et d'un homme prêts, chacun pour sa part, à jouer le jeu du sexe, de ce jeu les faux-semblants sont exclus. Ce n'est pas dans une entente artificielle ou dans une assimilation fallacieuse d'un genre à l'autre que s'amorcera le vrai dialogue homme-femme.

Nombreux sont ceux qui, chez les baroqueux, aiment la voix de haute-contre, soeur de celle des castrats. D'une façon générale, je ne l'apprécie guère. Je me réjouis certes de la redécouverte, par la remise à l'honneur de cette voix, d'un répertoire d'une beauté sublime (sublime est le mot, disant qu'il accède au divin) oublié depuis des siècles et d'une façon de chanter qui change agréablement des morceaux de bravoure de l'opéra (je parle pour moi...). Mais à la fragilité désincarnée d'un fausset, je préfère, dans le même registre de voix, la spontanéité, la plénitude, la richesse, la volupté, la couleur et la présence d'une voix de femme, à condition qu'elle soit débarrassée de recherche d'effets intempestifs. À cette opinion je mets des bémols... Elle a valeur d'une généralité, c'est-à-dire fort peu, je le reconnais, et je suis prêt à juger au cas par cas. Nombre de morceaux vocaux de l'époque baroque sont « asexués », c'est-à-dire qu'ils ne sont pas dédiés, de façon arrêtée et exclusive, au genre masculin ou au genre féminin. Une espèce de perversion des sexes traverse la musique de cette époque (je pense à Monteverdi). Mais pour résumer ma pensée, je dirais que, techniquement parlant, dans la plupart des cas, je donne ma préférence, dans une tessiture d'alto, à la femme sur l'homme.

Je crois profondément que la voix, c'est l'être, et qu'elle ne souffre pas d'être fabriquée (ce qui ne veut évidemment pas dire qu'il ne faille pas la « travailler », pour mieux l'épanouir). Or si la voix, c'est l'être, et si l'on croit en même temps, - comme je le crois moi-même, dur comme fer - que masculin n'est pas féminin, faire sortir d'un corps masculin une voix féminine, c'est un peu s'en tenir à la partie technique et mécanique de la voix, en négligeant la vérité du sujet dont elle émane.

Du coup, la voix de haute-contre n'a pas de sexe, ce qu'on peut peut-être regretter. Mais d'un autre côté, ce caractère « impubère », cette « pureté » (au sens littéral est impubère celui qui n'a pas encore de poils) que l'adulte sexué a perdue à jamais, contribue certainement à nous fasciner et nous troubler et peut exercer sur nos esprits un pouvoir de séduction ravageur. La voix de haute-contre, c'est évidemment la voix de l'enfant (pourquoi pense-t-on plutôt à celle du garçon qu'à celle de la fille ?).

Ce petit couplet sur la voix de haute-contre ne cache absolument aucune forme de désapprobation. En effet, chanter en voix de haute-contre n'a jamais déprécié en quoi que ce soit l'image de la femme ou celle de l'homme. Au contraire, sans doute le haute-contre est-il tout spécialement respectueux de son propre genre, qu'il ne renie pas, qu'il ne peut pas renier, puisqu'il doit « faire avec », et du genre de la femme. Il doit assumer la différence. Il constitue la preuve vivante qu'un homme, ce n'est pas une femme, puisqu'il est obligé, justement, de contrefaire sa nature pour donner à son corps, de façon ponctuelle, voix de femme.

Élucubrations que ce passage « baroque » ? Si on veut. Dans mon esprit, ces réflexions veulent seulement illustrer les idées que je défends ici, à savoir qu'il existe une différence entre les femmes et les hommes, que la nouvelle alliance entre ces deux genres devrait s'appuyer sur l'exploitation de cette différence et que chaque genre devrait vivre la spécificité de son essence, irréductible à celle de l'autre.

Or il est indéniable que la voix de haute-contre joue de la différence entre le féminin et le masculin.

Autrement plus sérieuse, profonde et, cette fois, contestable, à mon sens, est le déni de la différence sexuelle qui se cache derrière ce que j'appellerais l'« homosexualisation » insistante de la société, pour désigner cette sorte de « promotion » généralisée de l'homosexualité à devenir une valeur universelle.

En abordant ce sujet je prends des risques majeurs, celui d'écorcher des susceptibilités, celui de heurter les partisans d'idées différentes des miennes, celui de me montrer partial en cédant moi-même à une idéologie non avouée, celui de négliger les avis contraires du mien. Néanmoins, comme mon sujet est le sexe et le retentissement sur la science de la façon dont le vit la société, et comme ce sexe est le signe d'une irréductible altérité entre les hommes et les femmes, l'homosexualité touche bien le coeur de ma réflexion.

Pour résumer ma pensée, s'il n'est pas question de jeter l'anathème sur les homosexuels, envers qui l'humanité a une immense dette à payer, pour toutes les souffrances qu'elle leur a fait endurer, les vexations qu'elle leur a fait subir et le bannissement perpétuel de la société qu'elle leur a imposé, il est en revanche regrettable que l'homosexualité soit présentée et défendue comme une source de progrès social. Si on me suit dans mon idée que la société créée par le genre masculin doit disparaître et/ou se renouveler sur la base de l'acceptation et de la mise en valeur de la différence entre les femmes et les hommes, il me semble qu'on ne peut pas accepter l'exaltation de l'homosexualité.

Les homosexuel(le)s méritent la reconnaissance à la fois de chaque individu que nous sommes et de la société tout entière. Ils/Elles ont en effet été méprisé(e)s, honni(e)s, combattu(e)s, pourchassé(e)s, et sur le plan « personnel » et sur le plan institutionnel. Ils/Elles ont été considéré(e)s, l'horreur de l'histoire l'a montré, comme une race à faire disparaître. Pour cette raison, les manifestations et les actions menées pour que cessent ces persécutions et que soit reconnues les fautes commises envers eux/elles, sont bien nécessaires. Leur combat, s'il rejoint celui des minorités opprimées, est à soutenir par toute personne éprise de justice et de volonté de vivre. Et, vue la gravité du mal qui leur a été fait, même les formes de provocation méritent notre indulgence.

Que deux hommes, que deux femmes, scellent leur union et la vivent dans leur corps, ne peut pas être en soi condamnable. S'ils y trouvent, si elles y trouvent, une plénitude de vie dont les fruits rejaillissent sur ceux et celles qui les entourent, je ne vois pas ce qui pourrait leur être « reproché ».

Il y a plus. J'estime que la revendication homosexuelle a eu des effets positifs sur l'évolution des rapports entre les hommes et les femmes, car elle a certainement contribué à casser le pouvoir machiste dont l'homme s'enorgueillissait. Pour les femmes, il n'y avait pas de moyen plus sûr d'échapper à la volonté de domination des hommes que de nier toute envie, tout besoin, de tomber entre leur mains. Si cette femme ne veut pas des hommes, moi, un homme, je ne peux pas la posséder. Pour les hommes, affirmer qu'il y avait une façon d'exercer la sexualité qui ne repose pas sur un rapport de force mais au contraire sur une « égalité » totale des partenaires, permettait de redéfinir les rapports entre un homme et une femme dans une optique de confiance réciproque retrouvée. Vivre l'homosexualité masculine, c'est affirmer qu'être homme, ce n'est pas forcément et uniquement exercer son pouvoir sur les femmes. C'est faire sauter le code de virilité. Et cela, c'est pour moi une victoire.

En outre, la remise en question de la structure de la famille par les homosexuel(le)s, famille bâtie aujourd'hui autour de l'autorité parentale d'un père et d'une mère et constituant, il faut le dire, la courroie de transmission du pouvoir politique, sera peut-être à terme bénéfique. On peut en effet souhaiter que le modèle familial actuel éclate pour laisser place à une forme de vie qui permette à la sexualité de s'exprimer plus librement. Notre société se développe dans le cadre rigide, strict et étouffant du couple, vu comme une cellule reproductrice tenue d'avoir des enfants et de les élever pour en faire de « bons citoyens ». À ce cadre pourrait se substituer, dans une nouvelle société et une nouvelle culture, une structure plus soucieuse de la personne, plus soucieuse surtout de la réalisation de la sexualité, sans que celle-ci soit soumise, comme c'est le cas maintenant, à des impératifs extérieurs, sociaux, politiques ou religieux.

Les tentatives actuelles de redéfinition de la famille par les « couples » homosexuels ne vont d'ailleurs pas dans ce sens, à mon grand regret, car ils ne visent en somme qu'à reproduire le schéma du couple de base, avec tout son côté sclérosant et « civilement correct ». Je veux dire en particulier que si la reconnaissance officielle des couples homosexuels, conférée par le Pacte civil de solidarité (PACS), représente une avancée sociale historiquement indispensable, en revanche l'aspect officiel de cet acte, accordé comme une sorte de « label de conformité garanti par le gouvernement » ne rejoint en rien ma préoccupation de dégager le couple de la contrainte des pouvoirs législatif et exécutif de l'État. Je ne vois pas pourquoi, dans le plus intime de ma relation charnelle, avec une personne du même sexe ou avec une personne de l'autre sexe, une institution (religieuse, civile) ou une loi (même dite « naturelle ») m'imposerait un ordre, dicterait, édicterait, une façon d'agir, et porterait un droit de regard sur la finalité de notre rapport et sur le mode d'expression du langage de nos corps. Le propre de l'amour n'est-il pas de faire sauter les cadres trop étroits ? Il transcende les lois et les canons.

La forme de vie homosexuelle est parfois difficile à accepter pour les autres. J'ai connu des femmes, qui, en même temps que revendiquant leurs convictions féministes, s'attaquaient violemment à l'homosexualité car cette « doctrine » niait les efforts qu'elles déployaient à construire de nouvelles relations avec l'homme qu'elles aimaient. J'ai compris que l'homosexualité pouvait déchirer une personne et détruire sa vie affective, sentimentale et sociale, car pour un homme ou une femme, les homosexuels, qu'ils soient du même sexe ou du sexe opposé, représentent des rivaux absolus, puisqu'ils se placent d'emblée sur un terrain où les repères habituels font défaut.

En fait j'estime que l'homosexualité porte en elle ses propres limites et se révèle être, dans l'avenir, une impasse sociale et culturelle.

Je ressens l'homosexualité comme me niant en tant qu'être sexué, et cela a un effet déstabilisateur. En effet, si je me reconnais homme, si tu te reconnais femme, si nous consentons profondément à cette différence qui nous a portés l'un vers l'autre, qui nous a destinés l'un à l'autre, si tu es venue vers moi parce que j'étais différent, si je suis allée vers toi parce que tu étais autre, si le désir d'être deux, toi et moi, constitue le moteur animant notre vie, alors chaque mot du discours homosexuel blesse notre être profond et nous atteint dans notre essence d'homme ou de femme.

Si je me reconnais homme ou femme, l'homosexualité est la négation de mon être. C'est la négation de ce que je suis.

Je trouve encore que le discours homosexuel peut nuire au combat féministe que je défends en priorité. En effet, pour qui cherche à encourager l'action des femmes dans ce monde masculinisé, nier qu'elles sont différentes des hommes peut entraîner un désaveu des efforts engagés pour les réhabiliter comme partenaires à part entière. Disons que, personnellement, si je me fixe comme objectif prioritaire la défense de ce qu'il est convenu d'appeler la cause des femmes, je ne choisirai certainement pas de célébrer l'homosexualité pour atteindre ce but. En effet, l'idée que les femmes sont des « hommes comme les autres » (ou réciproquement) rend caduc tout effort de mise en oeuvre de la parité, dont notre société a pourtant si terriblement besoin. Si hommes et femmes sont interchangeables, la parité devient secondaire. Elle n'est en rien une nécessité.

Un schéma homosexuel ne contient pas l'idée qu'il faut rendre aux femmes la place que les hommes leur ont prise.

« Et la science dans tout ça ? » Si la science émane de la société, alors en parlant de société nous touchons indirectement à la science.

De façon plus directe, le « tricher n'est pas jouer » du titre de chapitre s'applique à la science. Je veux dire que, de même que l'homme doit rester pleinement fidèle à son genre pour engager un rapport véridique avec la femme, de même la science ne peut accomplir sa mission, qui est de découvrir la vérité du monde physique, qu'en acceptant les règles du jeu. La contrefaire ou la dénaturer est s'engager dans une voie sans issue.

Avec tous ses « défauts », ses manques, ses imperfections, la science demeure (comme l'homme !) irremplaçable. On ne peut pas la monnayer, c'est-à-dire en retenir seulement quelques aspects, ceux qui nous paraîtraient plus conformes à tels impératifs humains. Les accommodements avec la méthode scientifique ne sont pas possibles.

La science ne se morcelle pas. Comme le dit Lewis Thomas (cité par François Jacob dans Le jeu des possibles) : « La science, on l'a ou on ne l'a pas. » Si on s'en sert il faut donc l'accepter tout entière et consentir aux lois qui lui sont propres. Bien entendu, comme je l'ai développé dans des chapitres précédents, il ne s'agit pas que ces lois soient imposées à l'autre, l'autre étant représenté ici par la nature, mais de comprendre que la science ne peut se développer qu'en ne trahissant ni sa façon d'être et de fonctionner, ni son caractère. Des différences essentielles distinguent la science de toutes les autres disciplines. Mais gommer ces différences aboutit à perdre en même temps la science elle-même. Je vais donner des exemples.

Depuis que je tiens un site web, je reçois de nombreux messages de lecteurs. Je réponds très volontiers aux demandes d'éclaircissement, aux questions scientifiques. Je trouve qu'internet est une moyen inestimable de communication entre individus. Sa facilité et son mode d'utilisation permettent à des personnes qui n'oseraient pas s'exprimer autrement de donner leur opinion, en les aidant à se « désangoisser ». C'est la magie d'internet.

Cependant certains messages me désolent profondément, et il me faut en parler comme des exemples de parodie de science.

Une certaine catégorie assez bien définie de lecteurs (leur nombre n'est pas négligeable ; il y aurait une étude sociologique à conduire à leur sujet) m'écrivent pour me demander mon avis sur la découverte théorique majeure qu'ils auraient faite eux-mêmes en physique. En général, cette théorie mirobolante qu'ils ont concoctée est censée bouleverser les théories existantes, considérées par eux comme fausses ou non satisfaisantes (celle de la relativité est particulièrement visée). La plupart du temps ces théories ont une visée universelle : ces amateurs (c'est ainsi qu'ils se présentent) se proposent allègrement d'expliquer, grâce à l'« équation » magique qu'ils ont inventée, à la fois la physique de l'infiniment petit et celle de l'infiniment grand.

Il est inutile de préciser que ces soi-disant théories ne sont que des élucubrations sans aucune consistance, scientifique ou autre. Elles s'habillent volontiers de quelques équations, pour prouver qu'il s'agit, dans l'esprit de leur auteur, d'une théorie vraiment sérieuse. D'ailleurs souvent ces lecteurs sont des ingénieurs, qui ont en effet un certain bagage mathématique. Mais comment leur faire comprendre qu'ils font preuve d'une prétention inouïe (inconsciente sans doute) de vouloir refaire la science en quelques formules alors qu'il a fallu tant de temps, de patience, de discussions, d'expériences, de développements d'outils mathématiques pour construire l'édifice qu'ils critiquent ? Comment leur dire que leurs équations sont d'une pauvreté affligeante ? Qu'ils sont totalement hors sujet ? Surtout qu'il faut apprendre, encore et encore, tout ce qui a été fait, tout ce qui a été dit ? Et que cet apprentissage, lent et difficile, ne peut se faire qu'en lisant manuels, livres et articles ? Comment peuvent-ils être aveuglés au point de penser que là où des milliers de chercheurs ont travaillé et continuent de travailler d'arrache-pied en approfondissant des questions difficiles, eux, en quelques lignes (je n'exagère pas) vont trouver la solution de tous les problèmes ?

Je ne sais toujours pas répondre à ces questions. Les tentatives d'explication que j'adresse à ces lecteurs venus me présenter leurs découvertes se heurtent toutes à une incompréhension totale et déclenchent en retour des réactions violentes contre un scientifique « officiel » (c'est de moi qu'il s'agit) incapable d'écouter des amateurs pourtant eux-mêmes scientifiques (c'est ainsi qu'ils se jugent) et les méprisant. Ils ne comprennent pas qu'en se plaçant au-dessus des chercheurs « honnêtes », ils en ont eux-mêmes déprécié le travail. Si j'ai pu en choquer, je le déplore. Mais je ne sais pas gérer la situation. Nous ne sommes pas, ces lecteurs et moi-même, sur la même longueur d'onde.

Ce que je veux dire, c'est qu'on ne peut pas « singer » la science. On ne peut pas espérer faire de découvertes en se contentant d'un vague formalisme dont le caractère hermétique servira surtout à masquer l'inanité de la pensée. Faire semblant de faire de la science de cette manière est indécent et stérile.

D'autres lecteurs, tout aussi fiers de leurs théories, n'utilisent même pas le formalisme mathématique et se livrent à un délire verbal parsemé de quelques mot « faisant savant » (énergie universelle, quantique, photons, hyper-espace, interactions, gravitation, magnétique, fonction d'onde, etc.). Avec ceux-là également tout dialogue est impossible. Ils ne font pas de science, ils croient en faire. Ou, s'ils ne sont pas dupes, ils espèrent donner aux autres, grâce à un langage prétendument spécialisé, l'illusion que leur discours s'appuie sur des bases scientifiques solides.

Je n'ai aucune complaisance à l'égard de toutes ces « caricatureurs » de science et je vais dire pourquoi.

J'analyse la prétention, chez ces individus, à se poser en inventeur de la théorie ultime de l'Univers comme une prétention masculine. Je sens en effet dans cette « folie des grandeurs » la volonté d'un homme d'écraser les autres par son prétendu savoir. Et que, par courrier, je n'aie jamais reçu de telles sornettes de la part d'une femme (et je ne peux pas imaginer que cela arrive), est éloquent à mes yeux. Dans l'imagerie d'Épinal de notre société, la femme est encore celle qui n'est « vraiment pas douée pour les matières scientifiques » (ni d'ailleurs, la légende le dit et on la répète bêtement, guère plus douée en technique, mécanique ou informatique !).

Les sciences sont le domaine de prédilection de l'être masculin. En tant que domaine investi et monopolisé par ce masculin, il est excellemment adapté à l'exercice du pouvoir. Quel terrain en effet pour dominer les autres ! Avec quelques mots bien abscons et quelques formules bien savantes, il y a de quoi épater toute une galerie. Cet homme, qui se sert d'un pouvoir complètement illusoire, prend les femmes pour des demeurées (il se croit d'ailleurs aussi au-dessus des scientifiques, qu'ils soient masculins ou féminins). Je l'imagine perdu dans ses lubies, à part du monde réel, incapable de communiquer, régnant sur le néant, se croyant le maître du monde. Homme moi-même, j'éprouve de la honte à ce qu'un homme puisse se conduire ainsi, comme si je me sentais soudain solidaire du mal commis, coupable d'être un sujet masculin, et que je voulais demander pardon aux femmes.

Cet homme, je crois qu'il ne sait même pas que les femmes existent. En tout cas, il agit comme si elles n'existaient pas.

La science ne s'achète pas à n'importe quel prix. Même sous la critique, sa valeur reste inestimable. Certains visiteurs de mon site se méprennent sur mes opinions à ce sujet.

Quand je dis (trop rapidement) que je me livre à une critique de la science, l'expression est sans doute malheureuse car je ne vise pas la science elle-même mais ceux qui en abusent, ceux qui la pervertissent et la détournent de ses fonctions (y compris parmi les savants eux-mêmes). La science est neutre, mais les hommes qui en sont les artisans ou la connaissent peuvent au contraire s'en servir comme d'un moyen de pression, voire d'oppression (je parle toujours, je le rappelle, de la science fondamentale, pas d'un pouvoir technique).

Or certains, ne m'ayant lu que trop superficiellement, croient que je dénigre la science elle-même et suggère de la guérir de ses défauts en la modifiant à volonté. Ce n'est pas du tout mon intention. En réalité, si elle reste fidèle à sa mission, découvrir la réalité du monde physique, et à sa nature, je défends la science et accepte mal qu'on ne l'apprécie pas à sa juste valeur.

La science ne peut pas brader sa puissance. On ne peut pas faire de science sans être hautement exigeant sur la qualité des théories et sans se soumettre à des règles strictes. La hauteur de vue y est nécessité. La science ne s'accommode pas de rafistolages hâtifs et arbitraires dans le but serait d'obtenir un accord forcé, artificiel et superficiel entre théorie et expérience.

J'illustre cette phrase de caractère général.

L'astrophysique (est-ce la seule science ?) est atteinte d'une maladie caractérisée par la propension à réduire l'étude d'un phénomène physique ou d'un objet du ciel à la construction d'un modèle, toujours numérique d'ailleurs. Attention, que l'on me comprenne bien sur le terme de « modèle » ! La science ne crée que des modèles de la réalité puisque cette dernière est irréductible à sa représentation, mais il y a modèle et modèle.

Il y a les modèles nobles, ceux qui traduisent une théorie. Par exemple, quand on parle du « modèle de l'atome d'hydrogène » élaborée par la mécanique quantique à travers l'équation de Schrödinger, il s'agit d'un modèle noble, car il est bâti sur une théorie solide. « Modèle », en ce sens, est synonyme de « théorie ».

Il y a aussi les modèles passe-partout, dont le but n'est guère que de reproduire la nature sans trop se poser de questions sur la valeur de la représentation. Les idées sur lesquelles ces modèles reposent sont empiriques et descriptives. Leur justesse ne peut pas être validée de façon indépendante, en dehors de cette entreprise d'« imitation de la nature ». C'est en pensant à cette modélisation, médiocre à mes yeux, que je parlais de maladie.

Prenons un exemple précis.

Nous comprenons fort mal comment naissent les étoiles dans les galaxies. On a de bonnes raisons de penser qu'elles se forment au sein d'immenses nuages de gaz et de poussières par contraction de « grumeaux », c'est-à-dire d'inhomogénéités dans lesquelles la densité est supérieure à celle du milieu environnant. Mais les mécanismes en jeu dans la genèse et le développement de ces condensations de matière sont très loin d'être élucidés. Nous avons bien dit au chapitre précédent que l'astrophysique n'est pas terriblement forte en dynamique des fluides.

Comme ils ne savent pas comment la nature transforme un nuage de matière en un groupe d'étoiles (elle, elle sait le faire !), les chercheurs ont recours à la modélisation et à la paramétrisation. Les processus d'amorçage et de déploiement de la contraction gravitationnelle sont sans doute d'une complexité redoutable, au point qu'il doit être difficile d'y dégager des lois générales. Cependant, on va agir « comme si » on pouvait les caractériser de façon universelle par une fonction paramétrable bien définie connue sous le nom de « taux de formation stellaire ». On accordera à cette fonction le statut de « paramètre fondamental » en se gardant bien, par la suite, de le remettre en cause.

Une deuxième quantité sera d'ailleurs nécessaire pour compléter la formalisation de la formation des étoiles : la distribution en masse des étoiles, qui indique comment elles se répartissent en masse, des plus lourdes aux plus légères, lors de leur création.

Le tour est joué. On a remplacé la richesse de la réalité par la pauvreté de deux paramètres. Et désormais, on ne retournera à la réalité que pour valider le modèle. Le virus de la maladie de la modélisation a été inoculé au domaine de recherche concerné.

Ces paramètres que sont la distribution de masse des étoiles ou le taux de formation stellaire fournissent au mieux une description phénoménologique de la naissance des étoiles mais nous ne disposons d'aucun moyen pour les estimer. Et là où le bât blesse, c'est qu'on comptera sur les observations pour combler les vides de la théorie.

Je prétends que cette façon de procéder est stérile. D'abord la méthode est auto-référente, par conséquent injustifiable, dans la mesure où aucune contrainte extérieure n'est là pour homologuer la description adoptée. Ensuite la latitude de choix dans la forme des fonctions introduites et dans les paramètres additionnels qui serviront soi-disant à les préciser est pratiquement sans limite. Si on pense à un effet que l'on n'avait pas introduit et qui pourrait se manifester, il suffira de le rajouter en paramètre.

Par exemple, les calculs montrent que les résultats sont extrêmement sensibles à la valeur de la distribution de masse (et en particulier à la valeur à laquelle on coupe artificiellement cette distribution du côté des faibles masses, interdisant de former des étoiles en-dessous de ce seuil). Or cette sensibilité fait surgir un problème majeur. Si vraiment la fonction de distribution de la masse est déterminée avec grande précision, à travers l'ajustement empirique effectué sur les données d'observation, on peut s'interroger sur le bien-fondé de la paramétrisation choisie, et même sur le principe de la modélisation. En effet, dans la réalité il est parfaitement évident que la distribution des étoiles en masse formées dans tel ou tel nuage sera floue, irrégulière et ne se reproduira jamais ailleurs à l'identique, tout simplement parce que la formation des étoiles relève de processus hors équilibre dont la variété et la complexité ne peuvent en aucun cas se ramener à une loi universelle unique. Devant une telle situation, je conclus pour ma part que réduire la modélisation de la formation stellaire à l'introduction à la fois stricte (dans sa définition) et lâche (dans la variété de formes possibles) des paramètres fondamentaux, n'est pas prendre la question par le bon bout.

J'admets bien volontiers que les paramètres fondamentaux de la formation stellaire soient des quantités caractérisant des ordres de grandeur. L'astrophysique est le domaine par excellence des estimations en ordre de grandeur, et je trouve cette façon d'aborder les problèmes très utile et féconde. Je vais même jusqu'à dire que si la physique ne se préoccupe pas de l'ordre de grandeur des phénomènes, elle perd tout contact avec la réalité et se rend stérile. Mais puisque les paramètres fondamentaux sont des ordres de grandeur il serait bien évidemment absurde de vouloir les déterminer avec précision : en ordre de grandeur, pi (= 3,14) c'est pareil que l'unité. Par conséquent, en aboutissant à la conclusion que ces paramètre doivent être parfaitement déterminés, la mise en oeuvre de la modélisation prouve que les paramètres fondamentaux introduits ne sont pas des ordres de grandeur, ce qui est contraire à l'hypothèse de départ. Ce « raisonnement par l'absurde » prouve que la modélisation de la formation des étoiles basée sur l'introduction des paramètres stricts que sont le taux de formation stellaire et la distribution de masse est incohérente.

La modélisation médiocre affecte d'autres branches de l'astrophysique : que les spécialistes de la formation et de l'évolution des galaxies ne croient surtout pas que je leur en veuille en particulier ! Je citerai encore un exemple clé parce qu'il touche un domaine présenté comme l'extrême pointe de la recherche actuelle, là où il faut injecter de l'argent et des postes de chercheurs, celui des « astroparticules », c'est-à-dire de la physique des particules à l'origine de l'Univers.

Si les mécanismes profonds de la formation des étoiles n'ont pas encore été repérés, les processus physiques qui ont permis aux galaxies de se former demeurent tout aussi mystérieux. La théorie de la naissance et du développement de condensations de matière dans l'Univers primordial reste à faire. On se refère encore pour étudier ces processus à l'analyse de Jeans (1877-1946) (le travail date du début du XX° siècle), qui élucide les conditions dans lesquelles, dans un milieu gazeux donné, une augmentation locale et fortuite de densité se révèlera instable. Si les forces d'auto-gravitation de la région concernée l'emportent sur les forces disruptives   provenant de l'agitation des particules, la densité continuera à augmenter d'elle-même et la concentration locale finira par devenir une masse de matière indépendante du milieu dont elle est issue. Le raisonnement de Jeans permet de donner l'ordre de grandeur de la taille des fluctuations susceptibles d'être amplifiées.

Malheureusement, notre théorie ne va guère plus loin : on peut résumer tout notre savoir sur la formation des condensations dans l'Univers, sans en exagérer la faiblesse du contenu, à cette simple estimation de la taille moyenne de celles des inhomogénéités qui seront capables de s'effondrer sur elles-mêmes pour donner des galaxies. Certes, en ordre de grandeur, je ne conteste pas cette estimation mais de là à y voir une théorie complète de la formation des galaxies, il y un pas que je ne franchis pas.

C'est pourtant sur une description physique d'une telle pauvreté que se base la recherche des astroparticules.

Le problème posé est le suivant. En gros, je vais m'expliquer, l'Univers semble trop homogène pour avoir pu donner les galaxies que nous connaissons. Observationnellement parlant en effet, le rayonnement fossile, lumière la plus ancienne et la plus lointaine qui nous parvienne, est extrêmement isotrope, puisque les fluctuations de densité sont de l'ordre du centième de mille (soit 10-5). Ce résultat indique qu'à l'époque où les galaxies commençaient à se former, la matière était répartie de façon très homogène et on ne comprend pas dès lors comment des fluctuations aussi faibles que 10-5 auraient pu engendrer par effondrement gravitationnel, dans les conditions que l'expansion imposait à l'Univers, les galaxies que nous connaissons.

Logiquement, il me semble que, pour résoudre le problème et pousser l'analyse, il faudrait s'interroger sur le degré de pertinence des théories utilisées. Ce n'est pourtant pas la voie choisie par les chercheurs.

En quoi la théorie est-elle trop schématique ?

Toutes les analyses, sans exception, se placent dans le cadre d'un univers parfaitement homogène et isotrope (que j'ai qualifié de modèle harmonique, pour faire référence aux croyances antiques en un monde harmonieux). Cette hypothèse n'a pas de justification et le fait que le rayonnement fossile soit isotrope n'en prouve pas la justesse. Précisément, le fait que des condensations de matière assez fortes aient pu se produire dans l'Univers primordial montre à l'évidence que le monde n'était ni homogène si isotrope.

D'autre part la concentration des inhomogénéités initiales est décrite dans un cadre linéaire, comme si les fluctuations restaient petites, ce qui contredit l'idée même de formation d'une condensation autonome perdant progressivement son lien avec le milieu.

Si la théorie est insuffisante, il faudrait s'attacher à l'approfondir, me direz-vous. Oui, certes, mais il y a un risque à cela. Se poser des question difficiles aurait pour conséquence quasi automatique de ne pas obtenir de résultats dans l'immédiat. Or la science n'admet plus aujourd'hui l'absence de productivité. Dans notre société soucieuse de rentabilité à très court terme, on ne peut pas se payer le luxe de chercher.

Qu'à cela ne tienne, la modélisation et la paramétrisation vont facilement alimenter la chaîne de production et conduire à une masse de publications, objet principal de la science contemporaine.

Pour tenter d'expliquer les phénomènes observés, on construit de multiples théories. Pour désigner ces théories, les astrophysiciens affectionnent particulièrement le terme de « scénarios ». Jugent-ils, par ce mot, que leur théorie n'est pas une « vraie » théorie ? Pour moi, ce mot souligne d'ailleurs, outre son caractère de promotion publicitaire, le côté fantaisiste et libre de la pensée théorique. Dans un scénario, on peut donner libre cours à son imagination. Certes la science ne peut progresser qu'en formulant des hypothèses mais il n'est pas du tout vrai, à mon sens, que toute hypothèse soit bonne à formuler, en laissant à l'observation le soin de la valider. Encore faut-il en effet que la question posée à l'observation (à la nature, à travers les observations, plus exactement) soit bien posée et que l'effet physique recherché ne soit pas noyé au milieu d'une multitude d'autres facteurs.

Les physiciens théoriciens sont particulèrement prolixes en imagination. Ils n'ont guère de contact avec la réalité physique et sont prêts à inventer les théories les plus « exotiques ». Cependant il faut voir les limites de ce jeu.

Premièrement, comme les physiciens théoriciens greffent des théories hasardeuses sur des théories manquant à l'évidence de puissance, il serait étonnant que l'arbre de leur science porte de bons fruits. Nul ne me fera croire que c'est par leur quantité que des modèles puissent donner à la théorie une qualité qui lui faisait défaut à l'origine. Et penser que c'est en mulipliant les données d'observation, grâce à des opérations toujours plus gigantesques, qu'on finira par trouver le bon résultat, est un leurre.

Deuxièmement, il faut prendre conscience du fait que les paramètres observationnels, c'est-à-dire les quantités brutes tirées des observations, sont en nombre très limité. En vérité, en tout et pour tout, les théoriciens, pour valider leur théorie, ne disposent que des mesures de répartition des inhomogénéités du rayonnement fossile, c'est-à-dire, en simplifiant les choses, d'une courbe indiquant la distribution des fluctuations de ce rayonnement en fonction de leur taille. Mais de ce petit nombre de contraintes on ne peut pas espérer déduite la valeur d'un grand nombre de quantités physiques. Or l'imbrication gigogne de toutes les hypothèses et scénarios conduit, en additionnant les paramètres les uns les autres, à ce grand nombre d'inconnues. On peut encore dire que les contraintes (les théoriciens adorent ce mot !) sur les paramètres à déterminer sont trop faibles et que par conséquent la détermination de ces derniers reste très ambiguë. Le problème est indéterminé.

« Tricher n'est pas jouer ». C'est donc aux savants eux-mêmes que mon discours s'adresse.

Ce qui est caricaturé dans cette science-là, ce qui relève de la tricherie, c'est le rapport à la réalité.

L'observation posée comme révélatrice et garante de la théorie ? C'est une démarche aberrante et inféconde. Comme il était dit plus haut, la science ne peut pas brader sa puissance. Elle est exigeante sur la qualité de la pensée. La nature possède des richesses inépuisables, mais pour en tirer parti une théorie forte est indispensable. Une théorie au rabais n'est pas digne de la nature.

C'est le leit-motiv de cette réflexion sur la science fondamentale : la découverte, la connaissance de la vérité, ne naît que d'un rapport entre deux termes qui tiennent chacun debout de manière autonome, la nature réelle d'un côté, la pensée abstraite de l'autre. Ces deux termes différent profondément l'un de l'autre, mais la différence est à préserver, sous peine de confusionnisme.

La découverte est le fruit d'une alliance.

Dans le jeu sexuel, comme dans jeu scientifique, il est impossible de tricher. Chaque partenaire restant fidèle à son propre genre, le jeu est pour l'un et l'autre d'exploiter la différence qui à la fois les sépare et les rejoint.

Rester fidèle à son essence, c'est pour moi, homme, aller vers toi, de l'autre genre. Pour toi, c'est venir vers moi. Le jeu de la vie, c'est tirer parti de la différence sexuelle qui, en nous coupant l'un de l'autre, nous unit plus sûrement qu'une similitude l'aurait fait. Sinon, nous trichons.

Le jeu de la science, c'est « faire jouer » le rapport entre la théorie et la réalité. L'échange ne se révèle fécond que si la théorie se dote de tous ses attributs, si elle ne cède pas à la facilité, si elle rejette l'imitation superficielle. Pour jouer le jeu, elle se tourne vers la réalité, non pour y trouver le reflet flatteur de sa modélisation, mais pour éprouver sa valeur et exercer sa puissance. Autrement, elle triche. Et elle se stérilise.

À suivre



D'après un extrait du livre de Christian Magnan
Et Newton croqua la pomme...
Éditions Belfond/Sciences (1990)
Dernière modification : 21 septembre 2009


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