ENTRE LA SCIENCE ET LES FEMMES, LE DIVORCE



La science n'est pas neutre dans la lutte que les hommes mènent contre les femmes. Elle alimente souvent les ambitions masculines.

Christian Magnan
Collège de France, Paris
Université de Montpellier II


Quelle est la responsabilité de la science dans cette fâcheuse histoire ? Porte-t-elle l'empreinte des désirs, avoués ou non, des hommes qui l'ont inventée ? Témoigne-t-elle de leur besoin d'asservir l'autre sexe ?

Lorsque la science se prétend capable de maîtriser le monde, faut-il la croire ? Accepter passivement sa domination de fait dans maints domaines ? Est-elle réellement plus forte que la nature ? Ou sa force n'est-elle que le reflet de celle que, depuis toujours, les hommes cherchent à imposer aux femmes ? Référence incontournable, infaillible et indiscutable, n'est-elle pas représentation privilégiée de ce pouvoir masculin qu'il est hors de question de remettre en cause ?

Ces questions peuvent paraître saugrenues puisque la science est réputée neutre dans le combat qui oppose le masculin au féminin : la connaissance à laquelle elle permet d'accéder sublimerait et transcenderait le sexe. Pure, elle ignorerait l'impureté sexuelle. Quasi divine, elle serait à l'abri des faiblesses humaines. Absolue, elle se situerait au-delà des contingences imposées par le relatif : celui qui pose un sexe par rapport à l'autre. Produit de l'esprit, trait commun par excellence des hommes et des femmes, elle ne pourrait en aucune façon porter la marque de la chair qui, elle, différencie. Désincarnée, elle serait bel et bien au service de valeurs éternelles et supraterrestres. Préoccupée essentiellement de Savoir, elle bénéficierait de l'immunité que confère - noblesse oblige - l'activité intellectuelle. À l'abri de tout soupçon de comportements sexistes, elle n'aurait pas à se soumettre à un quelconque interrogatoire. Isolée dans sa tour d'ivoire, la science n'a pas l'intention de prêter attention aux questions des femmes.

Et pourtant !

Depuis des siècles, qui fait la science ? Des hommes. Ou, plus justement, les hommes ou même l'homme. C'est-à-dire souvent non pas des individus distincts, pleinement autonomes et affranchis d'idées préconçues, mais les membres d'une classe, d'une caste, défendant leur camp. La science est aujourd'hui un moteur majeur de notre société, une société de toute évidence profondément masculine. Dans ces conditions, comment la science serait-elle à l'abri de toute contamination « mâle » ? Par quel miracle pratiquerait-elle autre chose qu'un langage masculin, lequel est dénoncé par les femmes comme un soliloque pervers et perverti ?

La science étant l'insigne favori de notre société moderne, une science omniprésente accompagnant nos moindres gestes et imprégnant notre mentalité, il est légitime de se demander si, en même temps, elle ne serait pas devenue un véritable symbole sexiste masculin : porteur de force, source de vie, mais aussi instrument d'oppression et de répression. Je pense que l'homme utilise bel et bien la science pour tenter d'asservir les autres, notamment en profitant d'une position de force qui lui permet de mentir effrontément sans risquer d'être confondu. Il en fait ainsi l'outil de son ambition dernière, laquelle, selon bien des féministes, est de maîtriser, nier et renier les autres que lui.

Faut-il distinguer science et science ? Une science pure, dont le but serait la connaissance du monde, et une science appliquée, qui prétendrait remodeler le monde en fonction des besoins des êtres humains, celle-ci plus aisément soumise aux caprices masculins, celle-là irréprochable ? La distinction est nécessaire. Mais elle ne permet pas de dédouaner l'une pour condamner l'autre. À mes yeux, toutes deux sont coupables de tentative de violence sur nos personnes.

Attaquer la technique est aisé : ses effets parfois néfastes sur notre environnement sont plus immédiatement perceptibles et dénoncés à juste titre par les mouvements écologistes ainsi que par des militantes féministes qui pensent que ces atteintes à notre cadre de vie sont d'abord le fait d'un esprit masculin prêt à tout soumettre à son pouvoir.

Je préfèrerai ici considérer deux domaines scientifiques plus abstraits et donc moins visés d'ordinaire par les critiques : la science pure fondamentale et l'astrophysique, science de l'Univers. Et je les accuserai d'être tout aussi sexistes l'une que l'autre.

La recherche pure semble par essence au-dessus de tout soupçon. Je ne la crois pas telle. Qualifiée de « fondamentale », elle contient l'une des racines profondes du mal que je cherche à dénoncer. Car lorsqu'elle prétend expliquer le monde dans sa totalité, qu'elle soutient que ses modèles sont une représentation parfaite de la nature qui nous entoure, qu'elle est la base de la connaissance ultime de l'Univers et de ce qui l'habite, sommes-nous loin du discours masculin ? Non, c'est la même rengaine. À l'entendre, le mâle sait tout, connaît tout, et notamment les femmes, qu'il peut « définir » entièrement, par rapport à lui, niant par là toute spécificité, individualité et existence propre à l'autre sexe. Faire croire que la nature est soumise aux lois de la science - ici la plus « pure » : celle de la relativité, celle de la mécanique de l'atome et de toute la physique - relève de la même imposture car rien ne permet d'affirmer que les caractères propres à la nature s'identifient aux règles de construction des modèles de la physique. On sait que les fameuses « lois naturelles » sont trop souvent invoquées par les hommes pour tenter de maintenir les femmes sous leur coupe et les manipuler à leur aise. En invoquant des lois transcendantes qui régiraient le monde et dont le scientifique serait le dépositaire, la science n'est-elle pas coupable de cautionner, indirectement, la référence à une autorité implacablement souveraine ?

Quant à l'astrophysique, l'étude de la physique du monde et des astres qu'il contient, elle occupe une position éminemment « stratégique », à la charnière des questions reliant l'Univers, le Soleil, la Terre, la Vie et l'Être Humain. On le constatera d'emblée : les projets de cette discipline sont à la mesure des vouloirs masculins, à la fois ambitieux et naïfs. Mais il ne faudrait pas que les scientifiques, forts de connaissances ô combien partielles, abusent de la situation. Extrapolant des découvertes de portée limitée au-delà de toute mesure et, surtout, développant des théories factices, certains astrophysiciens prétendent tout déduire, jusqu'à la vie elle-même, de formules mathématiques abstraites. Ils exercent ainsi, par science interposée, un pouvoir illusoire prodigieux, mais usurpé. À les entendre, l'homme armé de ses équations serait capable d'engendrer. Le monde, les astres et la vie seraient ses oeuvres! Ceci ne s'invente pas : le sous-titre du livre La mélodie secrète de Trinh Xuan Thuan (archétype de l'astrophysicien visé par mes critiques) est « Et l'homme créa l'Univers ».

À chacun d'apprécier : qui, sinon la femme, détient le pouvoir de donner la vie ?

À suivre




D'après un extrait du livre de Christian Magnan
Et Newton croqua la pomme...
Éditions Belfond/Sciences (1990)
Dernière modification : 13 septembre 2000/font>


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