LAISSEZ-NOUS VIVRE




Les fausses sciences sont dangereuses : en invoquant un déterminisme sidéral, l'astrologie démobilise notre volonté d'action en faveur de la justice sociale et de l'épanouissement des individus

Christian Magnan
Collège de France, Paris
Université de Montpellier II

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Au cours des réflexions présentées dans ces pages, il m'est arrivé d'égratigner la raison pure, estimant que son rôle est limité en face de questions essentielles et que, par conséquent, il faut relativiser son pouvoir. Par exemple, j'ai montré que la vie, d'un point de vue rationnel, apparaissait largement absurde, aberrante, inexplicable, inattendue et dénuée de sens. Cependant, si je dénie à la raison le droit de régenter le monde et l'existence humaine, il ne faudrait pas en déduire pour autant que j'en sous-estime la valeur.

Pour incomplète qu'elle soit, il est impossible de nier la fonction de la raison. Cette raison, l'être humain et la science s'en nourrissent. Elle anime notre vie et nous est donnée comme moyen, entre autres, de « fonctionner ». Certes nous avons aussi besoin des sentiments, de la parole, de la perception que nous fournissent nos sens, de notre corps, de nourriture, de partage sexuel, d'émotions artistiques, mais ce n'est pas parce que, seule, la raison ne suffit pas à nous faire vivre et nous apprendre à vivre, qu'il faudrait la rejeter. Il serait suicidaire de vouloir s'en passer.

Sous ce faux prétexte que la science n'explique pas tout, on aurait assurément tort de lui opposer la déraison comme traitement curatif. Cette raison, incomplète mais néanmoins indispensable, a besoin d'être complétée par d'autres vertus mais certainement pas d'être contredite ou condamnée. Si la science, la vraie science, s'arroge parfois à tort des droits sur l'essence et le devenir de notre vie, comme j'ai voulu le dénoncer dans ces pages, les fausses sciences, filles de la déraison, sont infiniment plus nuisibles et perverses.

La formule de Rabelais « Science sans conscience n'est que ruine de l'âme » est heureuse, mais, en écho, la dénonciation par Jean-Claude Carrière (Conversations sur l'invisible, Jean Audouze, Jean-Claude Carrière, Michel Cassé, Belfond, 1988) des dangers d'une « conscience sans science », est, elle aussi, pertinente. Hélas ! L'immense majorité de nos contemporains, à en juger par les conversations ou les réflexions entendues autour de soi, donnent plutôt dans la conscience sans la moindre science, ou, pire, dans la conscience faussée par les sciences de la déraison.

Aux questions clés que se posent les femmes et les hommes sur le sens de leur existence, l'astrologie présente la réponse la plus fausse et la plus lamentable qui soit : leur destin ne dépendrait pas de leur propre volonté, mais serait écrit dans les astres.

Or, croire à l'influence des corps célestes est l'alibi le plus pernicieux pour éviter de trouver aux difficultés et maux dont souffre l'humanité de véritables remèdes.

Au lieu de reconnaître en effet l'importance du régime politique et social, de l'environnement culturel et familial, au lieu d'essayer de percevoir nos contraintes personnelles pour retrouver notre vraie liberté, celle de consentir à ce que nous sommes, au lieu de proposer à la science de se mettre au service de l'humain, l'astrologie invoque les astres, un peu comme les anciens invoquaient des divinités mythiques associées au Soleil, à la Lune, aux planètes et aux étoiles. Ce qui est grave et criminel, c'est qu'elle détourne ainsi les gens de tout ce sur quoi ils pourraient effectivement agir : les facteurs politiques, socioculturels, affectifs et psychologiques.

La vie humaine doit, au contraire, être une lutte permanente contre les facteurs et contraintes extérieures qui portent atteinte à notre liberté intérieure et essayent de nous déterminer, de nous diriger. Or ces forces adverses sont omniprésentes.

Je suis par exemple indigné par les pressions que nous subissons de la part de la publicité et des médias. La publicité est un puissant moyen d'action sur nos mentalités et il n'est pas si facile de se dégager de son emprise. Nous savons très bien en particulier que les enfants sont prêts à gober toute promesse et à céder à toute sollicitaion d'achat - les adultes n'étant pas à l'écart des tentations et des décisions purement émotionnelles. Je suis effaré de la façon dont cette publicité est capable de faire vendre tel disque, tel film, tel livre, quelle que soit sa valeur intrinsèque, rien qu'en orchestrant une campagne de promotion massive et en arrosant copieusement de ce produit les lieux de distribution.

Je suis encore fâcheusement heurté par la déculturation ambiante de la société (les programmes de télévision en étant un exemple criant), qui pousse à la paresse intellectuelle et à l'annihilation de l'esprit critique. Ici encore les enfants sont particulièrement exposés, qui absorbent toute information et regardent tout spectacle sans filtrage préalable ni recul. Mais tous nous trouvons « sous influence ».

La propagation de la violence due à la vision d'images de cinéma ou de reportages est une conséquence dramatique de ce matraquage auquel nos esprits sont soumis.

Il est nécessaire de débusquer tous les « déterminismes » qui nous assaillent. Ne pas le faire peut aboutir à de véritables crimes contre la justice. Je pense en écrivant cela à la perception que la société peut avoir des criminels et autres malfaiteurs. Il serait en effet trop facile de penser qu'il existe des catégories de personnes vouées par nature à la criminalité. Il est trop évident que c'est la société elle-même qui fabrique les voleurs ou les meurtriers dans la frange d'humanité à qui est refusée le partage des richesses et qui se trouve démunie des moyens de vivre décemment. Donc c'est au niveau de l'organisation sociale qu'il faut agir pour traiter le problème.

La fatalité, c'est nous qui la créons.

Il faut de même écarter les croyances en des déterminismes qui n'existent pas. À notre époque, un danger capital nous guette : la foi en le déterminisme génétique.

Un exemple montrera combien certaines gens sont portées à croire, sans preuve dans ce sens, que les gènes définissent notre façon d'exister.

J'entends parfois affirmer autour de moi que nous naîtrions gaucher ou droitier, autrement dit que la main dont nous allons nous servir de préférence à l'autre pour écrire, pour prendre et manipuler des objets, est déterminée par avance, avant la naissance. Notons d'emblée que cette foi en une « génétique de nécessité » n'est corroborée par aucune étude scientifique. Elle relève, dans l'état actuel de la question, de la superstition.

Écoutons plutôt une institutrice de maternelle.

À deux ans, l'enfant est complètement indéterminé dans le choix de sa main : tous, absolument tous sans exception, changent de main toutes les deux minutes, même au cours de la même action. À trois ans, c'est toujours l'indétermination totale, mais avec une nuance : la fréquence de changement de main est moins grande. Un enfant de 3 ans peut lancer une balle de la main droite puis faire un dessin de la gauche, ou même se servir de la droite plusieurs jours de suite, puis y renoncer brutalement (c'est là que les enseignants peuvent être trompés en croyant en la stabilisation). Vers quatre ans, la scissure se produit. Beaucoup d'enfants ont fait leur choix, les autres vont le faire. Ceux qui ont le plus d'activités de motricité fine se latéraliseront plus vite, et garderont leur main de prédilection pour toute activité. Les autres tâtonneront encore un peu dans l'année.

À  mon avis, déjà, il faut soigneusement éviter de dire qu'un enfant est droitier ou gaucher, car cette expression laisse entendre qu'il serait tel par nature, comme s'il existait deux catégories d'humains, les droitiers et les gauchers. Qu'il se serve de la main droite est une chose, mais il n'a pas pour autant révélé une sorte d'essence profonde, c'est-à-dire une destinée de droitier, dont il était porteur à l'état latent. Qualifier quelqu'un de droitier (ou de gaucher) est donc impropre.

C e qui est étonnant, c'est que les personnes qui croient au déterminisme génétique en matière de différentiation entre utilisateurs de la main droite et utilisateurs de la main gauche y croient instinctivement, par réaction sentimentale, très exactement comme si tout ce qui relevait du hasard les déstabilisait dans leur personnalité. En effet aucun argument ne permet d'étayer leur affirmation. Au contraire, nous venons de voir qu'au départ l'enfant se sert indifféremment d'une main ou de l'autre, et que par conséquent le « choix » se fera plus tard au gré des circonstances, des influences et des pressions que cet enfant va subir.

É videmment, le jour où on essayera d'imposer à l'enfant, très arbitrairement pour lui, et éventuellement par la force et les punitions, le côté droit plutôt que le gauche, sa façon de réagir pourra tourner au traumatisme. Devoir accepter la droite pourra être vécu comme une véritable négation de sa personnalité, une violence faite à sa nature. D'où la réaction future de défense de cette personne contre l'agression extérieure qu'elle a subie, compréhensible au premier degré, consistant à affirmer qu'elle a été « contrariée » dans sa nature. Cette personne soutiendra, pour mieux défendre sa position, qu'elle était marquée quelque part dans son corps, qu'elle devait être gauchère et que ses parents, ou ses éducateurs ou éducatrives, ont empêché cette disposition naturelle de se réaliser.

E n réalité un gaucher est un individu qui a refusé la norme conventionnelle de latéralisation à droite. Un gaucher est quelqu'un qui, très précisément, ne fait pas les choses comme il faut. Ajoutons qu'il n'est pas étonnant dans ces conditions que les gauchers soient de façon générale - c'est du moins mon observation personnelle, non confirmée par une étude sérieuse, et valable exclusivement pour les gauchers de ma génération - plus originaux, moins conformistes, que les droitiers.

S i je m'attarde sur cette question, c'est que le dogme du déterminisme génétique est une menace absolue pour l'humanité.

O n comprend en effet que la croyance dans le marquage génétique d'un individu dans ses comportements, depuis les plus anodins jusqu'aux plus essentiels, soient la source de mesures discriminatoires pouvant conduire aux pires actions de « sélection ». On peut imaginer sans peine les terribles dérives auxquelles pourrait conduire la prétendue détection de futurs criminels ou homosexuels (pour citer une catégorie de personnes contre lesquelles s'est déchaînée la barbarie la plus atroce), sans parler d'essais éventuels d'amélioration de la race humaine sur la base de critères normatifs forcément largement contestables, essais qui relèveraient de la démence d'un homme totalement aveuglé par une fausse idée de la vie et de ses lois.

L a croyance au déterminisme génétique, menace absolue, pourrait mener à l'horreur absolue.

S ans atteindre ce degré paroxistique, l'astrologie véhicule la même fausse idée d'un déterminisme accablant l'être qui vient de naître. Je la condamne parce qu'elle pousse les femmes et les hommes à se démobiliser face aux actions qu'il faudrait mener pour faire régner plus de justice, pour que l'égalité des chances soit accordée à tous les êtres humains, pour que les femmes retrouvent la liberté qui leur a été ravie, pour que l'humanité trouve son plein accomplissement.

A lors que les difficultés de vivre nous assaillent, non seulement à cause de problèmes individuels mais aussi par suite des calamités - guerres, famines, violences, fanatismes, oppressions de peuples entiers ou de minorités - qui nous submergent à l'échelle planétaire, alors que cette situation intolérable exige notre action immédiate, allons-nous prêter l'oreille aux sottises des sciences astrales qui, par les fausses doctrines qu'elles propagent, contribuent à bloquer les recherches qui pourraient porter fruit. En effet, si notre avenir est dans les astres, à quoi bon chercher des remèdes sur Terre ? Ces fausses religions ne se rendent-elles pas ainsi complices des maux qui nous accablent ? Un peu à la façon dont la religion chrétienne, repoussant tout espoir de bonheur au paradis, a pu entraver à certaines époques, et sans doute encore maintenant, la recherche de la justice sur Terre ?

N otre vie-mort, notre destinée, n'appartient en aucune manière aux astres. C'est à nous de la mener, avec courage et conviction, non pas au Soleil, à la Lune ou aux planètes !

L 'astrologie exploite la paresse intellectuelle du temps. Il est tellement plus facile de croire à des « lois » imaginaires et de s'en remettre au bon vouloir et à la fatalité du ciel que d'apprendre à se prendre en charge, corps et esprit, et de consacrer toutes ses forces à l'amélioration de la société.

I l est plus facile de donner des explications, fausses en l'occurence, que de chercher à comprendre.

E n nous ôtant l'usage de la raison, l'astrologie nous mutile. Avez-vous entendu parler de ce « tranquillisant » pour femmes enceintes destiné à combattre leurs nausées matinales : la thalidomide ? Mis sur le marché en 1957, ce médicament, en provoquant des troubles dans la croissance du foetus, a entraîné d'horribles malformations sur des milliers de nouveaux-nés à travers le monde. Comme quoi un tranquillisant a pu se révéler terriblement nocif.

L 'astrologie est la thalidomide du genre humain.

E lle cherche à tranquilliser les esprits inquiets de leur sort, ceux qui se méfient du hasard, ceux qui sont troublés par la peur de l'avenir à la fois certain (par son issue finale) et incertain (dans ses péripéties à jamais imprévisibles). L'astrologie cherche à prévenir de l'avenir. À terme, c'est bien de la mort qu'elle tente, vainement, de nous prémunir. Mais à quel prix cette tranquillité d'esprit promise ? Celui de la thalidomide ? C'est-à-dire celui de la monstruosité anatomique, du dérèglement cérébral et du dysfonctionnement profond de la vie ?

J e préfère le prix de la raison.

À suivre



D'après un extrait du livre de Christian Magnan
Et Newton croqua la pomme...
Éditions Belfond/Sciences (1990)
Dernière modification : 31 octobre 2001


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