POSTURES ET IMPOSTURES




En les exploitant de façon malhonnête, l'astrologie méprise ceux et celles qui ont manqué de formation scientifique

Christian Magnan
Collège de France, Paris
Université de Montpellier II

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Le lien que l'astrologie prétend établir entre l'être humain et le cosmos est fallacieux. Y croire serait une profonde erreur. En prêtant au cosmos des sortes d'intentions envers les femmes et les hommes, les astrologues tendent à créer une sorte d'amalgame entre être vivant et matière inerte. En effet, ils (ou elles, car les astrologues se recrutent chez les femmes comme chez les hommes) personnifient d'une certaine façon les corps célestes et les dotent de l'illusoire capacité à déterminer nos destinées. Cette fâcheuse fusion, ou plutôt confusion, entre les cieux et les êtres humains porte atteinte directement à l'intégrité de la vie. En effet, attribuer au monde céleste le pouvoir de nous diriger, c'est mépriser les forces terrestres qui, réellement, nous font vivre et progresser dans notre humanité.

Tandis que les habitants virtuels des cieux, anges ou corps célestes affublés artificiellement d'une part d'humanité, demeurent inaccessibles, les compagnes ou compagnons de fortune de notre existence sont, elles ou eux, à notre portée : il ne faudrait pas l'oublier. Ceux qui préfèrent les astres à l'humain évitent la rencontre par excellence, la rencontre qui nous fait vivre : celle de la femme et de l'homme. Ils se châtrent eux-mêmes et s'écartent inévitablement de l'autre sexe.

L'astrologie, qui se réfugie volontiers au ciel, craindrait-elle la chair ? On peut noter que son discours ne contient aucune référence à l'aspect sexuel de notre existence. Elle semble préférer l'inanité cosmique à la présence charnelle.

Dommage. Les positions érotiques sont plus attrayantes que la position calculée des planètes, du Soleil et de la Lune devant les distantes étoiles. Les contacts sensuels sont plus agréables, et font plus d'effets, que les rapprochements planétaires apparents. Le langage des caresses peut plus sur nos destinées que les énonciations creuses et convenues des horoscopes.

À quoi prétendent ces horoscopes ? L'astrologie aurait-elle des « vues sur notre avenir » - comme on dirait d'un dictateur qu'il a des vues sur un pays voisin, qu'il convoite ? Notre vie, seule certitude, débouche sur la mort. Les astres désincarnés de la fausse science nous insensibilisent de leurs vains espoirs et nous trompent par leurs prophéties ridicules : ils nous volent notre mort. Au contraire, le sexe, ma foi plus sensible et présent, nous fait jouir et vivre en nous donnant la mort. Mais entre l'illusion mortifère des astres et la vérité vivifiante du sexe, il faut afficher sa préférence, et la mettre en pratique.

À mourir pour mourir, je choisis certainement le bonheur de vivre dans l'accomplissement de ma condition charnelle sexuée plutôt que le malheur de m'enfermer dans la prison du mensonge et de l'aveuglement astral. C'est en se tournant vers celle de l'autre sexe que l'homme s'ouvre à la réalité et achève son destin ; non en fermant les yeux et en prêtant l'oreille aux malices de l'erreur.

Qui nous délivrera de cette pernicieuse doctrine des astres qui, sous couvert d'« humaniser » le monde (c'est-à-dire d'y placer des figures vivantes), fait de l'être humain un pantin agité par les imaginaires forces astrales ? La vie est l'affaire des femmes et des hommes, responsables qu'ils sont de leur destin commun.

Si l'idée principale de ce livre est de dénoncer les tentatives de domination de la science fondamentale sur nos esprits, analysées comme une manifestation du machisme latent et universel de notre culture et de notre société, je dirai que l'astrologie tente de posséder les individus encore plus traîtreusement, car elle se maquille de science et essaie de nous tromper sur sa véritable nature.

L'homme au moins, même poussé à la domination, montre qu'il est sexué. L'astrologie ne montre en regard qu'une force stupide : d'organe sexuel, point. Il est sans doute agréable pour une femme d'attendre d'un homme qu'il prouve, plein de désir envers elle, l'authenticité et la valeur du pendentif (redressé pour l'occasion) dont il tire par ailleurs fierté. Tandis que de l'astrologie, inutile d'en espérer quoi que ce soit : elle promet sans pouvoir tenir sa promesse. Je veux dire qu'elle se prétend science alors qu'elle n'en a aucun des attributs.

Non, les sciences occultes n'ont vraiment rien d'aguichant : sous leur longue robe savante, elles ne possèdent pas le moindre attrait caché dont profiter.

Si, quelque part, la science, comme je le soutiens dans mes réflexions, tient du masculin (historiquement et casuellement, non par nécessité hormonale ou génétique), alors l'astrologie, en contrefaisant la science, parodie le sexe de l'homme. Comme une femme jouerait à l'homme, elle se pare de scientifique. Mais, de la science, elle ne peut qu'essayer de se donner l'allure, pas les pouvoirs : elle n'a pas tout ce qu'il faut.

L'astrologie est une caricature de science : une science travestie.

Il est significatif que l'astrologie se serve précisément du vocabulaire de domination d'une science souveraine que j'ai par ailleurs contesté. Mais ici, le pouvoir de la science est invoqué à tort, puisque la doctrine astrologique ne repose sur aucune base scientifique.

Par exemple, si la numérologie, autre déviance contre-nature de même acabit, jouit d'un certain succès, périodique (on a pu, hélas, entendre sur une chaîne de radio officielle des numérologues débiter leurs niaiseries...), c'est parce qu'elle emprunte à la science le pouvoir, entre ses mains devenu totalement mensonger, du nombre.

Ce sur quoi je veux attirer l'attention, c'est que si l'astrologie se permet de critiquer la science officielle, en lui reprochant de ne faire aucun cas des théories qu'elle avance et de s'en tenir à une logique étroite, c'est en fait, sous couvert de refuser la prééminence du rationnel, pour réintroduire un schéma mécaniste encore plus sommaire cherchant à se justifier (en vain ) sur des critères faussement scientifiques. Comme le disent bien François Biraud et Philippe Zarka, les astrologues tirent crédit de la confusion, si souvent faite par le public, entre astrologie et astronomie. Ils ont tout intérêt, et tout à gagner pour leur image de marque, à se faire passer pour des scientifiques. Comme quoi, dieu merci, la science reste malgré tout le critère incontournable de vérité. Mais encore faudrait-il en accepter toutes les conclusions.

Dans ce jeu de va-et-vient constant que j'opère entre masculin, féminin, pouvoir oppressif, science, théorie, réalité, sexe et sexisme, voici encore un autre aspect de la question astrologique : je prétends que cette pauvre spéculation astrale se rend coupable de sexisme envers les femmes car elle exploite l'ignorance dans laquelle les hommes les ont cantonnées en matière de culture scientifique.

Selon moi, l'astrologie méprise les femmes.

Depuis toujours, partout, elles ont été écartées de l'éducation scientifique, comme si ce domaine était exclusivement réservé aux hommes. Elles ont été, de cette façon, coupées de façon malheureusement terriblement efficace du pouvoir sur le monde que la science et la technique confèrent à ceux qui les possèdent. Nous avons déjà eu l'occasion de le souligner : priver les femmes de science, c'est les priver de pouvoir d'action.

Je trouve pertinent par exemple d'analyser les pratiques de sorcellerie sous cet éclairage. Il me paraît juste de penser que les femmes qui ont cru détenir des « pouvoirs » et les ont déployés prenaient ainsi une sorte de revanche sur les hommes qui les avaient dépossédées de tout moyen d'agir. De façon plus générale, la magie est un peu le domaine réservé des femmes, celui où elles peuvent, enfin, régner, elles qui d'ordinaire occupent une place subordonnée.

Le lien entre magie et science est d'ailleurs complexe ; et riche. Il ne faudrait pas croire que les découvertes de la science supprimeraient par miracle (!) les réactions irrationnelles chez les femmes et les hommes. En fait, aujourd'hui comme dans les siècles passés au moment de découvertes majeures, flotte l'idée que tout est possible, car la science semble, au sens propre, accomplir des miracles. Sans aller chercher très loin, pour qui ne comprend pas le principe de fonctionnement de la télévision, transmettre des images et des sons à travers l'espace relève de la magie la plus pure. Or, penser que tout est possible revient à méconnaître l'existence de lois physiques, à oublier qu'on ne peut en aucune manière les transgresser et à étendre l'idée d'un pouvoir sur la nature à un domaine aux frontières imprécises.

Je laisse parler Françoise Mallet-Joris, qui, dans son livre Trois âges de la nuit (Histoires de sorcellerie), analyse l'apparition de la sorcellerie au tournant du Moyen-Âge et la rattache plutôt à la naissance de la science qu'à la persistance de l'obscurantisme (Grasset, 1968, Le livre de poche, p. 13) :

On croit volontiers que le Moyen Âge est la grande époque des sorcières ; mais c'est au contraire quand la spiritualité décroît, quand les phénomènes de la nature, d'être analysés apparaissent plus complexes et plus mystérieux, que l'idée de s'en emparer, de détourner à son profit ces forces nouvellement mises en lumière, prend de l'ampleur et imprègne l'âme populaire. Les démons se multiplient à partir du pan-vitalisme de la Renaissance. C'est curieusement ce réalisme qui conduit à la plus folle crédulité ; car la foi contenue dans le dogme implique la notion d'impossible. L'observation de la nature au contraire, au sens où elle est au XVI° siècle entendue (tenant par exemple pour vérités d'expérience les histoires soigneusement collectées par Paracelse, de gnomes et de farfadets), tient tout pour possible et arrive ainsi paradoxalement à une superstition réaliste. D'où l'aspect bizarrement précis et presque scientifique des pratiques magiques. Même l'esprit du Mal n'inspire pas une confiance totale ; sans doute peut-on dire que le croyant du Moyen Âge avait une foi plus grande dans le pouvoir de Satan que le sorcier, qui sans doute l'invoque, mais croit qu'un ingrédient omis dans le philtre ou la potion, un rite omis dans la cérémonie incantatoire, entraveront l'Esprit et l'empêcheront de se manifester.

Je pense que de nos jours le développement de croyances irrationnelles parallèlement au développement fulgurant de la science est frappant. Le juste milieu n'est pas facile à tenir quant à l'appréciation de cette science, surtout pour le profane mais même pour le spécialiste, car on ne peut pas être « spécialiste » en toute matière. Il faut savoir estimer la science sans la diviniser ; apprécier ses pouvoirs sans pour autant croire aux miracles.

D'une façon générale je suis très frappé que les gens croient dur comme fer que la science résoudra absolument tous les problèmes (par exemple que le cosmos, à terme, nous appartient) et ne supportent pas l'idée, que je défends sur la base d'arguments physiques, que nos pouvoirs sont forcément limités. Apparemment les femmes et les hommes ont besoin de croire en un pouvoir supérieur, quelle que soit son origine.

Il est clair pour moi que l'astrologie profite de ce manque général de clairvoyance envers la science, largement dû à un manque de culture scientifique dont aucune nation n'est exempte. Mais je pense que les femmes sont particulièrement exposées et fragilisées par les conditions que la société leur a réservées dans ce domaine car elles en ont été systématiquement, vigoureusement et honteusement écartées.

Dans son livre Le deuxième sexe, Simone de Beauvoir, explique que la femme de notre époque, historiquement produite par des siècles de domination masculine, n'a pas de prise sur la réalité de l'univers, celui-ci ayant été façonné et régi par les hommes. La femme « n'a pas fait l'apprentissage des techniques qui lui permettraient de dominer la matière» (deuxième tome, p. 484). Le monde auquel elle est confrontée dans son activité journalière semble manquer de rationnalité : il n'est pas facile d'y découvrir des lois naturelles de nature mécanique. Il est impossible, dans la complexité du monde qu'elle côtoie, d'isoler la cause qui produira tel effet. Elle est d'abord aux prises avec la vie, laquelle ne se laisse pas maîtriser par les outils. Le monde qu'elle observe est capricieux.

Simone de Beauvoir développe son idée :

« La mentalité de la femme perpétue celle des civilisations agricoles qui adorent les vertus magiques de la terre : elle croit à la magie. Son érotisme passif lui découvre le désir non comme volonté et agression mais comme attraction analogue à celle qui fait osciller le pendule du sourcier ; la seule présence de sa chair gonfle et dresse le sexe mâle ; pourquoi une eau cachée ne ferait-elle pas tressailir la baguette du coudrier ? Elle se sent entourée d'ondes, de radiation, de fluides ; elle croit à la télépathie, à l'astrologie, à la radiesthésie, au baquet de Mesmer, à la théosophie, aux tables tournantes, aux voyantes, aux guérisseurs [...]

Non seulement elle ignore ce qu'est une véritable action, capable de changer la face du monde, mais elle est perdue au milieu de ce monde comme au coeur d'une immense et confuse nébuleuse. Elle sait mal se servir de la logique masculine. Stendhal remarquait qu'elle la manie aussi adroitement que l'homme si le besoin la pousse. Mais c'est un instrument qu'elle n'a guère l'occasion d'utiliser. Un syllogisme ne sert ni à réussir une mayonnaise, ni à calmer les pleurs d'un enfant ; les raisonnements masculins ne sont pas adéquats à la réalité dont elle a l'expérience. Et au royaume des hommes, puisqu'elle ne fait rien, sa pensée, ne se coulant en aucun projet, ne se distingue pas du rêve, faute d'efficacité ; elle n'est jamais aux prises qu'avec des images et des mots : c'est pourquoi elle accueille sans gêne les assertions les plus contradictoires ; elle se soucie peu d'élucider les mystères d'un domaine qui est de toute façon hors de sa portée [...] »

N'oublions pas, à la lecture de ces passages, que Simone de Beauvoir ne veut pas enfermer les femmes dans des schémas éternels, comme si leur caractère était fixé par la nature. Elle le précise bien en ouverture de son livre :

« Quand j'emploie les mots « femme » ou « féminin » je ne me réfère évidemment à aucun archétype, à aucune immuable essence : après la plupart de mes affirmations il faut sous-entendre « dans l'état actuel de l'éducation et des moeurs ». Il ne s'agit pas ici d'énoncer des vérités éternelles mais de décrire le fond commun sur lequel s'enlève toute existence singulière. »

Cela dit, on peut estimer que la situation de fait (certainement pas de droit !) des femmes face à la science est globalement assez bien décrite par les mots de notre écrivaine.

J'ai une autre anecdote personnelle à ce sujet à propos d'une erreur scientifique propagée par le bouche à oreilles, par les conversations, et parfois même par des écrits, à savoir l'affirmation que les lavabos, en se vidant, verraient leur eau tourner dans un sens dans l'hémisphère nord et dans l'autre, opposé, dans l'hémisphère sud. Cette affirmation est une contre-vérité comme il est expliqué et démontré sans doute possible par les physiciens. En effet, s'il est bien vrai qu'à l'échelle de l'atmosphère la rotation de la Terre crée une force, la force de Coriolis, capable de détourner les courants des masses d'air dans un sens dépendant de l'hémisphère (ce qui fera que les cyclones du nord auront tendance à s'enrouler dans un sens différent de ceux du sud) l'effet de cette force est insignifiant à l'échelle d'un lavabo. Dans une cuvette, les perturbations de toute sorte (forme de la plomberie, mouvement initial de l'eau, etc.) feront que le sens de rotation de l'eau sera largement aléatoire.

Or, en discutant de cette question autour de moi, des personnes ne s'avouaient pas convaincues par les références que je leur indiquais et refusaient d'admettre le verdict de ceux qui avaient pourtant étudié la question de près. Elles préféraient au résultat du travail des chercheurs, et c'est là que je voulais en venir, le témoignage oral d'amies prétendant avoir constaté elles-mêmes, de leurs propres yeux, que l'eau des lavabos tournait bien « dans l'autre sens » dans l'hémisphère sud (elles auraient été bien en peine de préciser lequel !). Autrement dit, même en matière de sciences, l'avis d'une voisine prime sur celui des scientifiques, alors même que leur travail est clairement argumenté et n'est pas remis en question à l'intérieur de leur communauté.

En fait, la notion de vérité scientifique et le rôle de la science dans la connaissance du monde physique sont ignorés de l'immense majorité des hommes et des femmes. Mais dans les pays qui ont accès à la culture scientifique, j'estime que le sort des femmes est plus injuste que celui des hommes, car elles ont été exclues contre leur gré du partage de la connaissance. Ainsi, lorsqu'elle profite lâchement de leur méconnaissance des mécanismes physiques naturels pour les berner par des discours irrationnels, j'accuse clairement l'astrologie de brimer une fois de plus les femmes, de les enfoncer dans la misère intellectuelle où les hommes les ont placées.

Les astrologues jouent les esclavagistes de la gent féminine.

À suivre



D'après un extrait du livre de Christian Magnan
Et Newton croqua la pomme...
Éditions Belfond/Sciences (1990)
Dernière modification : 13 novembre 2001


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