JOUR DE NAISSANCE



Les enfants naissent des femmes, pas des astres

Christian Magnan
Collège de France, Paris
Université de Montpellier II


La fausse vision d'un déterminisme sidéral véhiculée par l'astrologie, et malheureusement parfois par une vulgarisation scientifique tapageuse nous présentant comme les enfants du Ciel et des étoiles, nous asservit au monde de la matière inerte, c'est-à-dire à un monde mort. Elle nous soustrait à la Terre qui nous porte et nous donne chair pour nous rendre esclaves des astres et étoiles lointaines.

Retrouver notre vraie liberté passe par la (re)connaissance de ce qui nous meut et de ce qui nous fait vivre. Or, nous ne sommes pas une machine soumise au destin des cieux. Cela, c'est la fausse histoire que racontent certains hommes de science pour mieux dominer, puisque, prétendant connaître les lois qui régissent l'Univers et les étoiles, ils sous-entendent qu'ils maîtrisent également les forces de vie et de mort. Cela, c'est le mensonge des astrologues qui cherchent à nous enchaîner aux astres inaccessibles. Cette sujétion aux étoiles poussa Pétrarque (1304-1374) à prononcer cette véhémente apostrophe envers les astrologues : « Pourquoi rabaissez-vous le Ciel et la Terre et humiliez-vous inutilement les enfants des hommes ? Pourquoi charger de vos futiles lois les brillantes étoiles ? Pourquoi, nous qui sommes nés libres, nous faire les esclaves d'un ciel inanimé ? »1 

Pourquoi nous enfuir dans l'au-delà ? Pourquoi préférer au toucher familier et à la tendre caresse l'illusoire action à distance des énergies cosmiques ? Seules à mon avis les femmes sont capables de nous délivrer de ces perversions. Ne pourraient-elles pas nous apprendre leurs expériences charnelles et terrestres, inconnues de leurs compagnons masculins, en ignorant les fables laborieuses des hommes ? Leur parole ne vaut-elle pas infiniment mieux que la parole céleste ? Si nous taisions nos mensonges pour nous mettre à leur écoute ?

Significative, la place prééminente que l'astrologie accorde à la naissance, comme si tout se jouait à cet instant ! La naissance, ce pouvoir par définition féminin, la naissance bafouée et confisquée par les vieux déchiffreurs de grimoires : l'imposture n'est-elle pas saisissante d'évidence ? Les femmes ne sont-elles pas, d'office, les premières concernées 2  par ces attaques ? Cette prise de possession totalement usurpée est-elle acceptable ? La configuration des astres au moment de la délivrance déterminerait l'avenir du petit être qu'elles viennent de mettre au monde ? L'expression « mettre au monde », savoureuse en bouche, ne dit-elle pas au contraire la puissance souveraine des femmes ? N'est-il pas dérisoire le discours de ceux qui déclarent prendre leur place en dictant une prétendue loi astrale ?

J'accepte mal. Les femmes ? Oubliées et occultées, alors que le pouvoir de faire naître leur appartient de façon exclusive. Le corps ? Une fois de plus gommé et bafoué. La grossesse, les forces souterraines et aquatiques, mais certainement ni célestes, ni cosmiques, ni lunaires, ni planétaires, qui font grandir le foetus ? Absentes de la scène. Tendant l'oreille aux sornettes horoscopiques, craignons-nous, hommes et femmes, les viscères ? Celles de notre mère qui nous a mis au monde ? Ce n'est pourtant pas du ciel éthéré que nous sommes tombés : seul l'homme peut raconter de telles balivernes.

Jadis, l'homme a essayé de faire croire qu'il portait en lui tout germe de vie, déniant toute participation de la femme dans la procréation. Selon lui, elle n'était que le berceau de ce qu'il déposait en elle. Il répète autrement à l'époque moderne, sous couvert de science, la même idée.

Le ciel quelque part est la négation de la vie car il est à la fois matériel, comme univers d'astres inanimés, et immatériel, comme refuge de l'esprit. Comment pourrait-il être plus essentiel que la Terre et la société de ceux qu'elle abrite ? Si l'homme prétend cela, l'astrologie le répète bêtement.

La position des astres à notre naissance serait-elle plus déterminante que notre mère et son ventre qui nous porta ?

Ce que ma mère a mangé ; ce qu'elle a aimé ; ceux et celles qu'elle a aimés ; ce qu'elle a vécu ; ses peurs, ses angoisses ; sa foi, sa solitude ; ses amours, sa jouissance ; ses conversations ; ses douleurs ; son bonheur ; ses pleurs, ses rires ; ses lectures ; ses amis, ses amies ; ses voisins, ses voisines ; peut-être la guerre, peut-être la paix ; le calme ; la colère ; l'emportement ; le sourire ; les musiques goûtées, les chansons fredonnées ; les paysages contemplés ?

Plus rien de tout cela.

Mais le vide de l'espace ; la mort et son royaume ; la machine aux rouages implacables ; les forces occultes ; les astres veillant, comme on veille un mort ; la ronde aveugle des planètes ; le silence du cosmos ; la toute-puissance du divin ; la loi inhumaine ; la paralysie ; l'inexorable. Le symbolisme primaire : le dessin sur le ciel confondu avec le dessein du ciel. Le commandement suprême venu d'en haut : le livre de la destinée écrit par les cieux, hors d'atteinte de toute contamination humaine. La Terre, ses hôtes : un jouet des dieux, un jouet des cieux. Notre Père qui êtes aux cieux ? À l'évidence, la mère n'est plus, qui n'a jamais existé. La femme est morte, avant même de naître. Et nous tous avec, entre les mains de l'astrologie et de la mystique cosmique : sciences de l'a-sexuel et du désespoir.

Il est temps de changer de musique.

Jour de naissance : jour de fête.

Ce clair et frais matin d'avril qui allait voir naître ma deuxième fille, les premières fleurs déjà rougeoyantes d'une azalée s'ouvraient doucement au soleil du jardin : cet événement, plein des saveurs d'un timide printemps, nous touchait plus, ma femme, ma fille à venir, ses frères, sa soeur et moi-même, que la position de je ne sais quels cailloux de l'espace, perdus au milieu de lointains brasiers ignorants de l'humanité.

Lucile naissait sous le signe de l'azalée.



1. Cité par Paul Couderc dans son livre sur l'astrologie
Retour au texte
2. Sur la force du « lien maternel », on pourra découvrir avec émotion le livre d'Anne-Marie de Vilaine, La mère intérieure (Mercure de France, 1982)

Retour au texte

D'après un extrait du livre de Christian Magnan
Et Newton croqua la pomme...
Éditions Belfond/Sciences (1990)
Dernière modification : 21 octobre 2012


  Science et Vie
  Page d'accueil de Christian Magnan


URL :  http://www.lacosmo.com/Pomme175.html