LA SCIENCE VEUT S'EMPARER DE NOTRE MORT




Folie suprême : la science nourrit l'Homme de l'illusion qu'elle pourrait Le dispenser de mourir

Christian Magnan
Collège de France, Paris
Université de Montpellier II


La science - celle que je j'accuse - prétend maîtriser le monde et la Vie. Elle veut aussi nous ravir notre mort.

Pourtant la science est bien ignorante en la matière : elle ne sait rien de la mort ni au niveau de l'individu, ni au niveau de l'espèce, ni au niveau de la biosphère. En effet l'apparente programmation de la mort chez les espèces animales, pour un corps dont les cellules devraient pouvoir logiquement continuer à fonctionner sans interruption, est un mystère. La loi d'évolution et de disparition des espèces est inconnue (et pour cause : il n'y en a pas !). La fin de toute forme de vie sur Terre, possible à tout instant par accident cosmique ou dérèglement des conditions atmosphériques, relève de l'accidentel et, n'étant pas déterminée par des lois contraignantes, échappe à la prédiction scientifique. La fin de l'Univers dans son ensemble, la théorie n'a aucun cadre pour l'étudier.

La mort nous rappelle notre condition. Mais l'homme, pris par opposition à la femme, refuse ses racines charnelles et terrestres. Cherchant vainement à s'en libérer, il joue sans cesse au « sur-homme ». Aussi il ne vit pas, mais, comme le dit Luce Irigaray 1 , il « sur-vit ». Son corps mortel lui pèse comme un fardeau et il préfère se réfugier dans sa pensée, qu'il désire immortaliser. Pour lui, semble-t-il, vivre c'est perpétuellement échapper à la mort. C'est, si l'on veut, subsister, par rapport à la mort.

Ce n'est pas vivre en soi, puisque c'est éviter : éviter de mourir est éviter de vivre.

Paradoxalement donc, en niant la mort l'homme se détourne de la vraie vie. Il dé-vie. Et, se sentant et agissant comme un condamné en sursis, il détruit à jamais ses forces vives.

Au contraire, la fragilité de la vie n'est-elle pas source de risque, donc de liberté ? La toute-puissance de la mort, n'est-elle pas le gage le plus sûr de la puissance de vie ?

Il me semble qu'on peut rapprocher cette crainte de vivre, chez l'homme, de la peur de son rapport avec la femme. Vouloir la vie sans mort, n'est-ce pas se replier sur soi-même, sans autre que soi, sans avoir à transmettre, à léguer ? N'est-ce pas refuser la coupure du cercle, cette figure parfaite chère au masculin ? N'est-ce pas éliminer la nécessaire dualité ? Toujours un, jamais deux.

Vivre sans mourir, c'est à coup sûr pour l'homme vivre, enfin, sans femme.

Face à son destin l'homme a succombé bien des fois à la tentation suprême : s'enfuir au-delà de la mort, c'est-à-dire, d'un même mouvement, au-delà de la femme et du sexe. Se sentant prisonnier d'une existence dont le contrôle lui échappe du début à la fin, il a dévalué la vie terrestre pour exalter les mérites de la vie éternelle. Les Cieux seraient sa patrie, au-delà de la Terre. Perdu alors dans son hallucination d'éternité, il erre en noctambule. Dédaignant le présent, il se croît intemporel mais ne règne que sur l'absence.

Ce sont avant tout les religions qui ont raconté et propagé de telles histoires. (Elles ont peut-être leur valeur comme expression de forces vives de l'humanité, et peut-être comme révélation de vérités profondes. Mais, sans m'y attarder, car mon propos a pour objet la science, je ne peux m'empêcher de noter qu'elles sont, pour la plupart, marquées d'un antiféminisme prononcé et qu'elles ont perpétuellement déclenché chez leurs adeptes des réactions de fanatisme exacerbé, pour le malheur de populations innocentes.)

Ce que je veux souligner ici, c'est qu'une certaine science, hélas assez fortement majoritaire, au moins par sa présence médiatique, reprend ce discours que je qualifie sans hésitation de « religieux » et nourrit pour son compte le thème (si attirant pour le public) de l'au-delà. Cela, je le dénonce comme une déviance de la science difficilement acceptable. En faisant miroiter aux yeux du mortel inquiet les attraits éthérés, diaphanes et désincarnés, donc indestructibles, du Cosmos, cette science projette dans ses théories l'incapacité de l'homme à vivre au présent et sa désespérance devant la mort.

Pour cette religion nouvelle nous vivrions au rythme de l'Univers, naissant avec lui, mourant avec lui. Mais rien n'est plus faux.

Adepte de sa science-religion, l'homme cède au vertige d'une puissance illusoire, se faisant, par la science, l'égal des dieux.

Les hommes, qui jouent aux immortels, semblent mépriser ce qui est mortel. Les mouvements écologiques ont à juste titre mis l'accent sur le peu de cas que l'homme fait de son environnement vital, le polluant et le dégradant avec indifférence. Or, à plus ou moins long terme, c'est bien le destin de l'humanité tout entière qui est en jeu.

L'homme agit là comme s'il était impérissable, comme non soumis aux vulgaires lois de la biosphère qui l'abrite et le nourrit. Or nous savons maintenant qu'une telle attitude est suicidaire car, pour la première fois dans l'histoire, « nous commençons à entrevoir que notre espèce pourrait disparaître » (Luce Irigaray, Sexes et parentés).

En feignant d'ignorer la mort, l'homme nous précipite tous vers elle.

La science est coupable de cet état d'esprit lorsqu'elle alimente ces sentiments de mysticisme cosmique, comme si l'homme était prince des étoiles avant d'être fils de la Terre. Cette science-là sert malheureusement à cautionner l'homme dans son attitude suicidaire face à la vie, incapable qu'il est d'articuler dans un même mouvement vie et mort.

Par exemple on entend des scientifiques affirmer qu'il suffirait de quitter la Terre si elle devenait inhabitable afin d'aller coloniser d'autres mondes. Pourtant dans le même temps une science honnête sait bien qu'une telle entreprise ne sera jamais réalisable. Nous sommes liés pour toujours (c'est-à-dire jusqu'à la disparition de l'espèce humaine) à notre planète et ne pourrons jamais partir vivre ailleurs.

N'est-ce pas le même esprit « scientifique » - au mauvais sens du terme, comme un esprit négligeant le périssable - qui se manifeste en médecine, peut-être justement parce que cette discipline est de plus en plus tributaire des sciences dites « exactes », voire même « dures », donc réputées infaillibles et irréfutables, et qui se croît du même coup dégagée des contingences charnelles (le comble pour la pratique censée prendre soin de notre corps, soit-dit en passant ! Mais la pratique n'est-elle pas contrainte, par la force, de se soumettre à l'emprise de la théorie) ?

N'assistons-nous pas à une médicalisation exagérée d'événements tout à fait « naturels » ? Est-ce vraiment un progrès si la naissance et la mort sont de plus en plus souvent « administrées » par les hôpitaux ? La mort serait-elle une maladie honteuse et la vieillesse une maladie contagieuse ? La grossesse et la mise au monde du nouveau-né réclament-elles systématiquement chirurgie et haute surveillance ?

Si la science se révèle à ce point incapable de confier aux mains de l'homme et de la femme ce présent de vie et de mort dont ils sont dépositaires, elle n'a pas de quoi pavoiser.

Je redis (refrain connu) que je perçois cette incapacité à intégrer la dimension mortelle de notre destinée comme un mal typiquement masculin. C'est pourquoi je juge la science de l'Univers comme une alliée objective des hommes dans leur lutte contre les femmes, et de ce fait la condamne, lorsqu'elle verse dans une métaphysique menteuse et un mysticisme cosmique débridé et qu'elle encourage du même coup l'humanité à fuir les réalités.

Et ses responsabilités.

À suivre



NOTE
1.   Luce Irigaray a largement et fortement inspiré une partie de ce chapitre comme de ce livre. Je me suis nourri notamment de AMANTE MARINE. De Friedrich Nietzsche, 1980 ; CE SEXE QUI N'EN EST PAS UN, 1977 ; SEXES ET PARENTÉS, 1987 , ouvrages publiés aux éditions de Minuit. À lire et relire.
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D'après un extrait du livre de Christian Magnan
Et Newton croqua la pomme...
Éditions Belfond/Sciences (1990)
Dernière modification : 5 février 2004


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