UN MENSONGE N'EST JAMAIS INNOCENT




Parfois certains astrophysciens brouillent les pistes en ne prenant pas la précaution de préciser l'échelle de temps dont ils parlent

Christian Magnan
Collège de France, Paris
Université de Montpellier II


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L'une des négligences regrettables que je relève dans les interventions médiatiques de certains astrophysiciens en direction du « grand public » réside dans la confusion des différentes échelles de temps que nous présente la nature, échelles dont l'ordre de grandeur varie pourtant de façon radicale d'un phénomène physique à l'autre.

Ce manque de précaution (peut-être plus ou moins intentionnel ?) dans la présentation des diverses phases du monde nous fait insensiblement et sournoisement glisser de l'histoire de l'humanité à celle de la vie, puis de la Terre, des étoiles, des galaxies et enfin de l'Univers tout entier.

Or, je regrette, mais il n'est pas vrai que notre histoire, celle de l'humanité, se confonde avec celle de l'Univers.

Rassemblons en effet les différentes échelles de temps que nous rencontrons dans le monde et montrons l'énorme disparité de proportion entre elles. Pour rendre les comparaisons plus parlantes, ramenons l'histoire de l'Univers, depuis sa naissance au big-bang, il y a disons 12 milliards d'années, jusqu'à nos jours à la période réduite d'un an. Alors sur cette échelle réduite illustrative un mois représentera en vrai un milliard d'années.

Voyons alors comment se situent sur ce calendrier fictif les différents événements de l'histoire du monde.

Retournant un an en arrière, le 1er janvier à 0 heure : le big-bang ! Après une apparition quasi instantanée des éléments de matière les plus simples (hydrogène, deutérium et hélium), en quelques milliardièmes de secondes (en vrai en trois minutes...), celle-ci va entamer sa condensation. Vers 0 h 45, l'Univers d'opaque devient transparent et c'est à ce moment qu'est émis le rayonnement fossile de fond de ciel que nous percevons de nos jours et qui baigne uniformément l'Univers.

Les premières galaxies et étoiles se forment courant janvier.

Notre Soleil commence à briller vers le 15 août, donc plusieurs mois plus tard, escorté de ses planètes, lesquelles sont nées dans un disque de poussières entourant l'astre naissant. La Terre modèle son aspect originel avec la formation des océans et des continents (ou sans doute plutôt d'un océan et d'un continent) et la constitution de son atmosphère primitive. En moins de quinze jours apparaissent les premières cellules puis les organismes capables d'opérer la photosynthèse, ce mécanisme par lequel les plantes, grâce à la chlorophylle qu'elles contiennent et grâce à l'énergie solaire, fabriquent, à partir du dioxyde de carbone CO2 contenu dans l'atmosphère, de l'oxygène et les sucs dont nous avons besoin pour nous nourrir. C'était il y a environ trois mois, courant septembre.

Fin novembre l'atmosphère, enfin riche en oxygène, devait être prête à accueillir la vie végétale et animale que nous connaissons. Les premiers vertébrés apparaissent vers le 15 décembre, les dinosaures vers le 25. Ces derniers disparaissent le 30 décembre vers 5 heures du matin...

Au rythme de notre film imaginaire tout s'accélère terriblement.

L'ère quaternaire commence il y a moins de deux heures. Les tout premiers hommes apparaissent vers 23 heures 30. L'agriculture et les premières formes de civilisation qui lui sont attachées se développent il y a moins de deux minutes. Les peintures sur les parois des grottes signent le début de la période « historique », il y a moins d'une minute.

La dernière minute s'écoule.

L'écriture date de trois millénaires (vrais) : il y a 8 secondes, donc le 31 décembre à 23 heures 59 minutes 52 secondes. La naissance du Christ se place à 23h 59m 55s ; la Révolution française à 23h 59m 59,5s, il y a une demi-seconde !

La leçon me paraît claire : il est difficile de prétendre que l'histoire humaine, notre histoire, rassemblée sur quelques minutes de notre calendrier cosmique, se confond avec celle de l'Univers, cette dernière s'étendant sur une année, soit neuf millions de minutes ! Les échelles de temps du cosmos ne sont pas celles de l'humanité.

Dans le même registre, j'ai entendu certains astrophysiciens qui, parlant de notre espèce, font référence à la mort « lointaine » de notre étoile Soleil, un peu comme si nous devions nous y préparer. Pourtant cet événement ne concerne en rien notre civilisation de sorte qu'associer la fin de la vie terrestre et la fin du Soleil est fallacieux.

En effet s'il est vrai que le Soleil évolue dans sa structure interne et qu'il varie aussi dans son comportement externe, la durée totale de son existence dépasse toute échelle de temps humaine.

Les changements externes du Soleil se manifestent à toutes les échelles de temps. Ainsi une composante connue du cycle solaire est de deux fois onze ans, mais il existerait des super-cycles sur des centaines, des milliers d'années et plus. Ces variations sont capables d'affecter de façon cruciale notre niche d'habitation (au point de peut-être la détruire) comme elles l'ont déjà affectée au cours des millénaires précédents. Au contraire l'évolution interne du Soleil se fait sur une échelle de temps de l'ordre du milliard d'années. À terme on sait que cette évolution détruira ce Soleil que nous connaissons, et la Terre avec lui.

Mais des milliards d'années, ce sont des millions de millénaires.

Par conséquent, quand nous parlons de l'évolution des étoiles, celle du Soleil en étant un cas particulier, nous raisonnons sur une échelle de temps un million de fois plus grande que celle de l'humanité. Cela signifie que l'évolution interne du Soleil à long terme ne concerne pas le moins du monde l'espèce humaine.

Conclusion : l'astrophysicien n'a pas à nous leurrer ; le futur de l'humanité n'est pas le futur des astres. Et après le panthéisme des siècles passés, la doctrine « pananthropique 1 » dominante qui caractérise bien le changement de millénaire (1 millénaire est si peu de chose : 3 secondes de notre calendrier accéléré), n'est à mon sens qu'une grande illusion.

À suivre


NOTE

1   J'ai retrouvé ce mot, forgé ici pour la circonstance, dans un article construit autour d'un texte d'Alain Robbe-Grillet, ce dernier dénonçant dans le roman l'usage de la métaphore, en ce que celle-ci établit une communion fallacieuse entre l'homme et la nature (la projection de la subjectivité humaine sur la nature fut un trait caractéristique de l'époque romantique), et plaidant pour l'affirmation de l'objectivité du monde physique, cette prise de conscience étant pour Robbe-Grillet la condition sine qua non pour que l'homme puisse accéder un jour à sa future et vraie liberté.
(Ma foi, moi qui me bats contre le mysticisme cosmique, je découvre avec plaisir ce point de vue, quelque déchirure ou coupure que cela puisse provoquer quelque part.)

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D'après un extrait du livre de Christian Magnan
Et Newton croqua la pomme...
Éditions Belfond/Sciences (1990)
Dernière modification : 25 janvier2001


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