À NE PAS CONFONDRE : ÉVOLUTION ET SENS




Le sens de l'histoire n'est pas dans l'histoire

Christian Magnan
Collège de France, Paris
Université de Montpellier II


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Le monde évolue : c'est la formidable découverte de l'astrophysique du XXe siècle. Certains pensent même (à tort à mon sens) que l'évolution est dirigée dans le sens d'une complexification croissante en vue de faire naître un homme qui existait à l'état de projet dès le big-bang.

Le sens de la vie pourrait-il être donné par le « sens » dans lequel évolue l'Univers ?

Dans les siècles passés on croyait volontiers au caractère immuable des cieux. Les mouvements étaient conçus comme purement circulaires : refermés sur eux-mêmes, cycliques et monotones, reproduisant sans cesse leur propre identité. Les astres : éternels, présents depuis toujours et à jamais impérissables. La Terre : sereinement statique, berceau invulnérable et inchangé de l'humanité.

Or nous avons appris peu à peu que l'Univers a une histoire.

Les choses ont un absolu commencement : le monde est né, véritablement né. Dans la gigantesque expansion qui l'anime, il ne cesse de se transformer et d'entraîner dans son évolution les différents systèmes qui le composent. Et si localement les corps célestes semblent évoluer de façon passablement désordonnée, à un niveau global l'histoire de l'Univers est méthodiquement agencée selon une certaine orientation, comme nous allons en donner des exemples.

La formation des atomes participe de cette organisation universelle, la matière dont ils ont été faits n'étant apparue qu'une fois pour toutes, au tout début, au cours d'une réaction parfaitement programmée. Et si les noyaux atomiques se transforment au coeur des étoiles pour donner de multiples éléments chimiques, dans un recommencement perpétuel, les particules élémentaires qui constituent ces atomes (les protons, les neutrons et les électrons) existent depuis « toujours », c'est-à-dire depuis les premiers instants du monde.

Par conséquent la formation des particules de base n'est ni cyclique ni surtout accidentelle : les équations fondamentales de la physique de l'Univers la prévoient nécessaire.

La formation des galaxies. des étoiles et des planètes témoigne aussi de l'orientation d'ensemble de l'évolution cosmique, encore que nous soyons beaucoup moins sûrs de la façon dont la matière s'est agrégée en grands systèmes. Il ne semble pas que se soient succédé de multiples générations d'étoiles, tout au plus quelques unes. En particulier on ne pense pas que les conditions physiques actuelles soient favorables à la formation de galaxies nouvelles. Ces objets ne peuvent pas apparaître dans n'importe quel univers car la matière ne peut se condenser que si la densité est suffisamment forte et l'expansion pas trop rapide. À ce niveau de structure, l'histoire de notre Univers a donc été comme dirigée et, en l'occurence, dans le sens de la complexification.

Dans ces deux cas, l'histoire présente donc ce caractère extrêmement remarquable de se dérouler dans un sens déterminé, de façon tout à fait irréversible.

Cette indéniable évolution globale de l'Univers, cette manifestation d'une flèche du temps volant à travers les âges sans retour possible en arrière, fait dire à certains que l'Univers aurait un sens. Ainsi l'ouvrage d'Hubert Reeves, « L'heure de s'enivrer » porte-t-il comme sous-titre l'explicite interrogation « l'Univers a-t-il un sens ? ».

Donner un sens au monde : n'est-ce pas un rien prétentieux de la part de la science ? Le destin de l'Univers est-il fixé par les lois de la physique ?

Le refrain me vient en tête : n'est-ce pas la même présomption qui anime les hommes de vouloir prendre en main le destin des femmes, toujours trop prêtes à se jouer des règles masculines ?

L'homme-de-science (comme on dit) nous fait glisser du terme « évolution », auquel on peut donner un contenu objectif et scientifique, au mot « sens », qui relève lui du phénomène humain et est empreint d'une forte connotation métaphysique. Quand nous nous demandons si « la vie a un sens » nous posons une question qui va bien au-delà de la simple constatation selon laquelle la vie évolue dans une certaine direction. Nous nous interrogeons plus profondément. La vie débouche-t-elle sur une autre forme d'existence ? Est-elle apparue par hasard ? Le monde a-t-il une raison d'être ? C'est-à-dire, a-t-il été conçu selon une raison transcendante ?

Le « sens » n'est pas un concept scientifique. La science n'a donc pas qualité à assigner un quelconque sens à l'Univers. Se demander si l'Univers a un sens est aussi absurde, d'un point de vue scientifique, que de se demander s'il est bon ou mauvais.

Prêter au monde physique des sentiments humains et le voir comme le miroir de nos préoccupations est violer le postulat d'objectivité sur lequel s'est fondée, avec le succès que l'on connaît, toute la science. De ce point de vue, le « pananthropisme » n'est pas préférable au panthéisme : il est de la même veine.

En outre, l'évolution de l'Univers dans son ensemble est parfaitement indépendante de l'apparition de la vie sur quelques minuscules planètes perdues dans un espace quasi infini. Il est tout de même bon de réaffirmer que le phénomène humain est entièrement négligeable à échelle universelle. Quand nous parlons de l'évolution de l'Univers, nous pensons aux mouvements des galaxies, à leurs collisions, à leurs transformation, aux gigantesques agitations de la matière cosmique, à la formation et à l'évolution des étoiles, aux courants de nuages interstellaires. Pas aux planètes.

Dans la grande marche cosmique les planètes ne comptent pas, ni les fourmis qu'elles portent.

Si dans son évolution l'Univers ignore la vie, inversement l'histoire humaine ne dépend pas de l'évolution de l'Univers dans son ensemble. Certes, l'évolution passée a rendu possible l'apparition de la forme de vie que nous connaissons, notamment par la constitution de la planète qui nous porte et par la fabrication des éléments chimiques, dont le précieux carbone, qui nous constituent. Mais une fois cette vie apparue, nous ne sommes plus influencés ou déterminés en quoi que ce soit par l'évolution globale de l'Univers, par exemple par son expansion. Nous avons souligné en effet combien les échelles de temps et d'espace de l'Univers (se comptant en milliards d'années) différaient de celles de l'humanité (se comptant en millénaires, soit des millions de fois moins).

Autrement dit, pour l'espèce humaine, tout se passe comme si l'Univers était figé, statique et non dynamique ; comme s'il n'évoluait pas.

Nous ne sommes qu'un instant dans le temps universel, qu'un point dans l'espace cosmique.

C'est pure illusion de penser que nous vivons en symbiose avec l'Univers. C'est folie de croire l'Univers notre patrie.

Oserais-je me répéter ? L'homme refuse de faire la distinction entre les modèles scientifiques et la réalité. Il refuse de reconnaître la distance infranchissable qui sépare la vie de l'esprit du monde des choses. Par conséquent il ne voit dans la nature que le reflet de sa propre personnalité. Peu soucieux de faire la différence entre le symbole et l'objet il s'isole dans sa pensée, se perd dans ses équations et croit fusionner avec le monde réel. Comme qui dit coupure dit sexe, j'estime, à tort ou à raison, que ce refus de la différence est refus du sexe. Et que par conséquent la tentative de réduire l'évolution de l'Univers à un projet humain est voisine de la volonté de conformer la vie des femmes aux projets masculins.

Je sais : la blessure inacceptable se rouvre. L'Univers ne nous contenait pas à l'origine, ni en fait ni en intention. Il nous abandonnera à jamais pour continuer « seul » son chemin. L'Univers refuse de nous considérer et fait comme si nous n'existions pas. Que sommes-nous ? Qui sommes-nous ? C'est apparemment faire fausse route de penser que l'Univers nous répondra.

L'Univers n'a pas de sens.

À suivre



D'après un extrait du livre de Christian Magnan
Et Newton croqua la pomme...
Éditions Belfond/Sciences (1990)
Dernière modification : 18 octobre 2000


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