DÉLICIEUSEMENT VÔTRE



En nous promettant le paradis céleste, la science peut faire obstacle à l'amour charnel

 
Christian Magnan
Collège de France, Paris
Université de Montpellier II



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L'astronomie est la science du ciel, ce ciel vers lequel les hommes ont toujours tourné leur regard avec nostalgie, croyant qu'il contenait la clé de tout mystère, qu'il était peuplé de dieux, anges et démons penchés, telles des fées bienveillantes ou malveillantes, sur le berceau de l'humanité. Dans nos mentalités, il est source de pouvoir suprême et quasi magique, ce pouvoir auquel le masculin aspire tant !

Pourtant, vers quel avenir devrait pour son bonheur s'acheminer notre peuple terrien ? Non pas celui des conjonctions sidérales, mais bien celui des conjonctions terrestres, que des femmes et des hommes épris de dialogue et de désir sauraient bâtir ensemble 1. Toutefois, cette vie ne pourra germer que lorsque les femmes auront conquis plein droit de cité.

La science est noeud de l'affrontement entre les deux moitiés de l'humanité mais il lui arrive de jouer un rôle négatif dans l'alliance souhaitée entre les deux camps. En voici trois exemples.

D'abord, repliée sur elle-même dans sa théorisation, une certaine science demeure sourde et aveugle au réel vivant en refusant de lui reconnaître sa spécificité, qui ne sera jamais réductible et identifiable à une idée. Or, je crois, convaincu que je suis par le discours féministe, que les hommes n'ont que trop tendance à se réfugier dans l'abstraction. Notons alors que la science, en assimilant le concret à l'imaginaire et en surévaluant la part de la pensée, peut alimenter ces envies de fuite et servir d'alibi à la démission des hommes de la scène terrestre.

Ensuite, certains astrophysiciens sont portés à alimenter des rêves d'aventures extra-terrestres.

Cette autre façon de vouloir échapper à la réalité terrestre a ceci de pernicieux qu'elle se fonde sur de fausses promesses présentées comme « scientifiques ». La croyance, propagée par ces savants eux-mêmes, selon laquelle tout est possible à la science, est redoutablement dangereuse. Une attitude scientifique authentique et honnête se fonde sur le souci permanent de recherche de la vérité. Elle s'accomode mal d'hypothèses hasardeuses, d'autant plus nocives qu'elles sont propices à la médiatisation et flattent les tendances aux utopies cosmiques déjà trop répandues de par le monde. Imaginer un « destin spatial » aux femmes et aux hommes est un chose ; démontrer la faisabilité concrète de voyages intersidéraux en est une autre. Mais se contenter d'habiller d'une parure d'apparence technico-scientifique des rêves chimériques s'apparente à la mystification.

De même, la présence de vie sur d'autres planètes est plus qu'improbable alors qu'elle est présentée à grand renfort de publicité, et toujours par des savants, comme une quasi certitude. Les scientifiques qui font croire que dans un avenir hypothétique nous pourrions quitter notre Terre pour vivre ailleurs une nouvelle vie confondent science et fiction et prennent la lourde responsabilité de nous inciter à nous couper de nos véritables racines charnelles terrestres.

On peut se demander si ces rêves ne sont pas typiquement masculins, reflétant l'incapacité de l'homme à vivre le présent et le besoin de repousser sans cesse vers l'avenir l'urgence de la rencontre avec l'autre. Après tout, l'« âme-soeur », cette autre forme de vie que l'homme aspire en vain à rencontrer dans le cosmos, se trouve déjà à ses côtés : c'est la femme. Et nous voyons que la science n'est pas neutre dans ces évasions imaginaires car elle cautionne et nourrit le fantasme.

Rêver d'aventure spatiale pour éviter de s'investir dans les aventures avec de vraies femmes ?

Enfin, la science succombe périodiquement à la tentation mécaniste, c'est-à-dire à la croyance toujours renaissante selon laquelle nous serions des machines, on dirait maintenant des ordinateurs. Or une machine n'a pas de sexe. On pourrait imaginer qu'elle le mime, mais ce ne serait, à l'évidence, pas la « même chose ». La science, par son machinisme, nie la différence entre les hommes et les femmes et, par conséquent, affiche à nouveau son attitude paternaliste en impliquant qu'on pourrait fort bien se passer des femmes. Or, la vie se transmet. Et elle se transmet parce que de la rencontre d'un homme et d'une femme naît une « nouvelle vie ».

Pour rester vivants, nous avons besoin de la différence sexuelle. Si la science nous réduit à des machines, alors nous sommes déjà morts.


La science se fait complice de dérives sexistes et fait obstacle au jeu que les femmes appellent les hommes à jouer avec elles.

Quand donc Newton croquera-t-il la pomme ?


1. Comme le dit Denis Vasse dans son ouvrage La chair envisagée (ou La génération symbolique, Le Seuil, 1988), nous ne vivons que si notre « sidération » (attribuée par l'étymologie à l'influence « sidérale » des astres), c'est-à-dire cette peur qui nous paralyse, s'ouvre à la « dé-sidération » ; autrement dit, littéralement, se mue en « désir » de l'autre (désirer = dé-sidérer).
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D'après un extrait du livre de Christian Magnan
Et Newton croqua la pomme...
Éditions Belfond/Sciences (1990)
Dernière modification : 3 janvier 2002


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