LA FIN DE TOUT




Il y a des limites au-delà desquelles, le temps et l'espace n'existant plus, la physique actuelle perd tous ses pouvoirs. Et la mort dans tout ça... ?

Christian Magnan
Collège de France, Paris
Université de Montpellier II


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La mystification suprême de la science consiste à faire une sorte d'amalgame non plus seulement entre la mort de l'individu et celle du Soleil et des étoiles mais entre la mort de l'individu et la fin de l'Univers entier.

Si la science peut parler des phases ultimes de l'évolution stellaire car elle dispose de théories solides et de données d'observation, il n'en est pas de même de la question de la fin du monde dans son ensemble. La science ne possède en effet ni théorie sur les « fins d'univers » ni moyen d'observer quoi que ce soit à ce sujet !

Du côté théorique un mensonge est courant : faire croire que l'on pourrait rejeter le problème à l'« infini », ces oubliettes favorites de l'être masculin. Certains scientifiques prétendent en effet, et c'est la théorie la plus en vogue et la plus médiatisée de nos jours, que notre univers serait infini et, de ce fait, destiné à poursuivre « à jamais » son expansion. L'Univers serait en quelque sorte immortel (être immortel est d'ailleurs ce que désire profondément l'être masculin).

Comme si cela voulait dire quelque chose !

L'infini, faut-il le répéter, est un concept dénué de toute signification physique puisqu'il équivaut à l'abandon de toute échelle de mesure alors même que l'opération de mesure constitue la base de toute physique. Si c'est à juste titre que les mathématiques parlent de l'infini la science n'a pas le droit d'appliquer cette notion au réel sous peine de plonger l'homme dans une totale illusion.

Au sujet de la fin du temps, la science sait cependant quelque chose de fondamental (qu'elle semble d'ailleurs vouloir cacher à preuve qu'elle ne s'emploie guère à le mettre à la mode) :

le temps, l'espace et la matière ne se suffisent pas à eux-mêmes et ne peuvent donc pas constituer une référence absolue à laquelle on pourrait rapporter toute chose.

La science est fière des deux théories sur lesquelles elle peut se fonder tout entière : la relativité générale et la mécanique quantique. À l'origine, ces deux théories s'appliquaient à des domaines tout à fait différents, sans recouvrement possible. Tandis que la première étudiait l'Univers à grande échelle, l'espace et le temps, les galaxies et les amas de galaxies, les millions et milliards d'années de lumière, la gravitation des objets massifs (étoiles à neutrons, trous noirs), la deuxième plongeait dans le monde atomique, à des échelles défiant aussi l'imagination mais cette fois dans le sens du tout petit.

Peut-on faire se rejoindre les deux physiques, a priori si radicalement étrangères l'une à l'autre ? Oui, pour deux raisons.

D'abord les théories physiques ont toutes en commun de pouvoir s'appliquer théoriquement à toute échelle, sans limitation. Autrement dit, une formule est toujours valable, en ce sens qu'on a toujours le droit de faire l'application numérique que l'on désire. Bien entendu il est possible que concrètement cette application numérique ne se traduise par aucun phénomène mesurable, car le phénomène sera peut-être masqué par d'autres, mais le calcul n'en est pas moins juste. Ainsi puis-je calculer exactement la force de marée exercée sur mon corps par une voiture placée à une centaine de mètres sans qu'aucun phénomène réel ne corresponde à cet énoncé.

Ensuite, il se trouve que certains objets astronomiques combinent des conditions nécessitant l'emploi simultané des formules relativistes et des formules quantiques. Ainsi en est-il des étoiles à neutrons (visibles dans le ciel sous forme de pulsars) dont la structure ne se comprend qu'à la lumière de ces deux théories fondamentales. Dans ces corps la matière est si comprimée qu'on travaille à toute petite échelle - la distance moyenne entre particules - et qu'il faut donc impérativement utiliser l'outil quantique. D'autre part le champ de gravitation est tellement intense que son calcul réclame l'intervention de la théorie relativiste.

Or lorsqu'on pousse les calculs du côté des longueurs infinitésimales, en continuant à combiner formules relativistes et quantiques, on tombe sur le paradoxe le plus saisissant de la physique : à partir d'une certaine limite, le temps et l'espace sont anéantis. Ces notions qui nous apparaissent si intangibles, si sûres, et qui constituent le repère familier dans lequel nous discutons de physique, disparaissent en tant que telles c'est-à-dire qu'elles perdent leur signification. Plus possible de parler de point, d'événement, de distance ou de durée... La physique que nous connaissons signe à ce stade oh combien critique son propre arrêt de mort : puisque les concepts sur lesquels elle se fonde s'effondrent dans les formules qu'elle écrit, elle-même doit déclarer forfait et abandonner tout espoir de poursuivre son jeu.

Qu'y a-t-il au-delà des dimensions ultimes (appelées dimensions de Planck, du nom d'un des fondateurs de la mécanique quantique) ? Personne n'en a la moindre idée. Mais le fait de savoir que notre espace-temps n'est en quelque sorte que l'apparence d'une réalité plus profonde est d'une portée considérable dans notre réflexion sur les pouvoirs (réels ou supposés) de la science.

Ce résultat parfaitement établi, la science donne l'impression de ne pas vouloir le crier sur les toits. L'accepter, n'est-ce pas reconnaître les limites définitives de la physique actuelle ?

La mort ?

À la question, la science apporte la réponse la plus radicale qui soit. Elle ne connaît pas la mort dans le temps, elle connaît la mort du temps; et la mort de l'espace. Autrement dit, le temps et l'espace ne sont ni des cadres absolus dans lesquels on pourrait enfermer toute question ni des concepts premiers sur lesquels on pourrait fonder tous les autres. Autrement dit encore la question de la naissance et de la mort de l'Univers ne se pose ni dans le temps ni dans l'espace.

Le temps et l'espace tirent leur subtance d'une autre structure encore inconnue. Seraient-ils comme la surface ou l'extérieur d'une essence plus profonde ? La forme prise par une entité plus absolue qui les dépasse ? Ce sont des notions relatives ou, plus justement, secondaires. Le temps et l'espace sont nés de quelque chose d'autre : non pas nés dans un temps et un espace préexistant, mais nés avec l'Univers, dont ils sont la trame. Le temps et l'espace n'existent pas ailleurs, déjà formés, dans un suprême au-delà.

Au fond si elle daigne l'avouer, la science ne connaît pas le temps - transcendant, extérieur, parfait, établi, absolu - mais seulement l'instant - immanent, incarné, fini, fugitif, provisoire, relatif, fabriqué.

Le temps que nous impose la réalité des choses nie le temps que notre esprit imaginait. Le temps n'est plus ce concept intemporel qui engloberait et dépasserait le temps que nous expérimentons. De même l'espace que nous connaissons n'est pas contenu dans l'espace virtuel où notre pensée situe systématiquement les choses. Le temps et l'espace sont devenus réels et concrets, affligés de contingence, presque tangibles et malléables. Ils sont maintenant doués de « vulgaires » propriétés physiques.

Et je retrouve le thème de la pomme : le monde réel n'est pas celui que conçoit notre théorie.

Est-ce du goût de l'être masculin, qui préfère, il me semble, se nourrir d'absolu que de concret ?

Une science déroutée par ses propres découvertes, par l'irruption de l'inconnu le plus essentiel et la remise en cause des fondements de l'édifice patiemment assemblé ? Je m'interroge. Pourquoi l'homme paraît-il si désemparé d'atteindre ses limites ? Pensait-il vraiment que son pouvoir était illimité ?

Buter sur les frontières ultimes de la physique : s'agit-il quelque part de la découverte des limites de notre corps, ces limites qui marquent l'ouverture possible sur l'extérieur ?

La reconnaissance de notre propre espace n'est-elle pas pour chacun de nous un élément de structuration de notre individu ? Où s'arrête mon corps ? Où s'arrêtait celui de ma mère qui me portait ? Le cordon ombilical est-il coupé ?

Contrairement à la pensée qui abolit toute frontière et permet à l'homme de dissoudre sa personne dans un tout indéfini (pour y trouver refuge ?), le corps est porteur de la séparation : il fonde l'autonomie et appelle à la rencontre de l'autre. En cela, avant de nous restructurer, les limites peuvent nous déconcerter.

Surtout, en quoi cette mort de l'espace et du temps peut-elle nous éclairer sur la vie ?




D'après un extrait du livre de Christian Magnan
Et Newton croqua la pomme...
Éditions Belfond/Sciences (1990)
Dernière modification : 17 mars 2004


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