LA VIE DU FOETUS EST EN SOI ININTELLIGIBLE




Le foetus doit mourir pour vivre. Du point du vue du foetus, c'est aberrant...

Christian Magnan
Collège de France, Paris
Université de Montpellier II

Dérisoires et futiles, les efforts de certains scientifiques voulant donner un sens à l'humain à travers l'évolution de l'Univers inanimé. Aucune science ne peut nous dicter de règles de vie. Nous nous insérons dans l'histoire spatio-temporelle du cosmos que - j'insiste sur ce point - seule l'astrophysique est apte à nous conter. Seulement, rien ne prouve que nous n'y soyons pas comme un « corps » étranger, n'y ayant aucun sens.

Comparons1.

Le sens de la vie du foetus est dans sa mort, dans l'arrachement à son milieu, à la mère qui l'a porté dans son propre corps. S'il ne meurt pas - et pour lui c'est bien d'une mort qu'il s'agit - à sa vie utérine il n'accomplira pas son destin, à savoir vivre comme petit d'homme et de femme. C'est pourquoi sa vie utérine n'a pas en soi le moindre sens. Sans cette référence externe que constitue son après-vie (après sa vie interne), elle est complètement absurde.

L'histoire du foetus ne lui donne pas le sens de son histoire. Seule la négation radicale de cette histoire lui redonne un sens. Le sens de la vie du foetus est, après sa mort, dans sa résurrection

En termes de vie intra-utérine, l'agencement du corps du foetus est totalement incompréhensible. Pourquoi des jambes, des bras et des mains ? Pourquoi des yeux ? Le foetus n'a nul besoin de ces membres. Il ne s'en sert pas. Ou alors, s'il s'en sert, il le fait de façon absurde. Dira-t-on que les pieds « servent » à donner des coups de pied dans le ventre de sa mère ?

Le foetus est constitué de façon inintelligible. Il fonctionne en revanche de façon immédiate. Mais la cohérence de son comportement n'est pas donnée par cette manière visible d'agir. Elle ne se trouve que dans la référence à un au-delà de son espace et de son temps utérins.

Son développement est tout aussi déraisonnable. Alors que la place est comptée, pourquoi s'évertuer à grossir ? Pour incommoder sa mère ou limiter stupidement son propre champ d'action ?

Se nourrissant passivement de l'organisme maternel il a l'apparence d'un parasite. Si on lui applique des critères « objectifs », il peut être estimé inutile et gênant.

La mère abrite cette « absurdité », cet être qui fait partie intégrante d'elle-même tout en étant étranger. Elle vit dans ses entrailles cette histoire sans signification propre. Mais elle sait aussi au-delà de son corps l'attente de l'à-venir, de la rupture, de l'arrachement, de la séparation. Écartelée entre l'instant du présent et l'espérance du futur, elle est en proie à cette contradiction : avoir ce qui n'est pas encore.

Est-elle alors plus apte que l'homme à ne pas se limiter à l'aspect immédiat, utile et fonctionnel des événements ? Apte à voir plus loin que le bout d'une raison myope ?

Et si la vie-mort était déraisonnable ? Et si l'homme, dans le cadre de raison de l'espace-temps était fondamentalement absurde ? Et si la vie spatio-temporelle selon laquelle nous fonctionnons n'avait aucune signification en elle-même ? Et si l'évolution était dénuée de sens ?

Et si le « sens » - la direction - de cette évolution n'en indiquait pas le « sens » - la portée ultime ?

La science perçoit le monde dans son développement temporel, du passé vers l'avenir. Elle explique, c'est le propre de sa démarche, le futur en termes du passé. Elle dénoue des enchaînements en sachant passer d'un fait au phénomène consécutif qu'il induit. Mais elle demeure ignorante du but ultime, qui se situe au-delà du but lui-même.

Elle ne sait pas que le sens peut être donné par la rupture la plus vertigineuse qu'il soit : dans la perte de tout repère spatial; par la cassure la plus douloureuse : dans l'arrachement brutal au temps. Le sens de la vie-mort n'est pas dans la continuité rassurante du territoire connu ni dans l'attachement sécurisant au souvenir.

C'est pourtant la science elle-même qui a déclaré que son temps et son espace sont profondément incohérents et qu'ils ne peuvent se suffire à eux-mêmes. Et que par conséquent ils ne peuvent pas rendre compte de toute la vérité (ou Vérité ?) du monde.

Que l'homme accepte donc cette conclusion à laquelle il aboutit : sa science, sa chère science en qui il voyait son dernier recours, l'abandonne à ses ultimes questionnements, impuissante à lui dire comment et pourquoi vivre et mourir.

L'homme, l'être masculin, ne peut plus « crâner » : ses certitudes scientifiques pèsent peu en face de la vie-mort.

Le temps, structure illusoire, n'est que le vassal d'un souverain plus puissant. L'être masculin ne peut plus se prétendre le maître du temps, de l'espace et de l'Univers.

Délivrés de leurs songes et mensonges, les hommes peuvent découvrir peu à peu la vie qui leur est échue, sans chercher à échapper à leur propre destin. Pour la première fois nus et dépouillés de leurs certitudes, une fois tombé le paravent de la science derrière lequel ils se dissimulaient, ils peuvent se mettre, sexe oblige, à jouer au jeu d'Ève et d'Adam.

Mais cette fois, sans tricher.



1   L'image est empruntée à Marc Oraison (La mort... et puis après ? Fayard, 1967).
Retour au texte



D'après un extrait du livre de Christian Magnan
Et Newton croqua la pomme...
Éditions Belfond/Sciences (1990)
Dernière modication : 5 février 2004


  Science et Vie
  Page d'accueil de Christian Magnan


URL :  http://www.lacosmo.com/Pomme210.html