LA VIE TIENT DU MIRACLE



La vie est l'aboutissement d'une suite de hasards qui n'a aucun caractère de nécessité. Autrement dit, si on reprenait l'histoire à son début, elle n'aurait pas de raison de se reproduire.

Christian Magnan
Collège de France, Paris
Université de Montpellier II

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Le mot « miracle » demande à être utilisé avec beaucoup de précautions dans un contexte scientifique. Cependant à condition de bien l'entendre il traduit assez justement le statut que revêt la vie aux yeux de la science : la vie tient du miracle.

La vie n'est certainement pas issue d'un processus simple, parfaitement déterminé et repérable, propre à la produire à coup sûr. Elle est au contraire le dernier élément d'une suite d'événements dont aucun ne se présente comme la conséquence du précédent. D'ailleurs si la vie est le dernier élément en date de la série, on sait que l'histoire continuera sans que nous puissions prédire où elle mènera, preuve que cette histoire n'est pas tracée d'avance. Les événements successifs de la grande saga de la vie apparaissent indépendants les uns des autres, bien que chacun soit nécessaire au stade où il est apparu en regard du « but » final. Mais c'est l'être humain qui parle de « but ». En effet, après coup, grande est la tentation de voir une intention latente, une sorte de projet préétabli, tant nous rapportons tout à notre existence. Mais percevoir ainsi le déroulement des faits est illusoire d'un point de vue objectif car c'est oublier par exemple les histoires qui ont tourné court ou qui ont évolué différemment. Si on découvre un sens à la série d'épisodes ayant abouti à l'apparition de l'espèce humaine sur Terre, ne faut-il pas prendre également en considération les séries qui ont mené ailleurs de même que les ratages de toute sorte et autres tragédies naturelles ?

Le danger du mot « miracle » est d'éveiller à l'esprit l'idée d'une intervention divine, extérieure à la nature, c'est-à-dire « surnaturelle », autrement dit transgressant l'ordre du monde. Or je me garde bien de laisser entendre une telle interprétation. En aucun cas je ne suggère que les événements réels auraient enfreint les lois de la physique. Au contraire, ils les ont scrupuleusement respectées à chaque instant, en chaque lieu. Mais la vie reste un miracle pour la science au sens où, partant de conditions jugées favorables (a posteriori !) au départ, la chance d'y aboutir était a priori inespérée.

Il serait faux de croire que la vie s'est créée de façon régulière et méthodique dans un environnement stable, en une suite d'états proches de l'équilibre. L'idée que les découvertes scientifiques mettent en avant est au contraire celle d'une série de transformations, certaines lentes, d'autres rapides, voire brutales, qui n'ont cessé de modifier notre planète d'accueil.

Dans ce contexte de catastrophes successives, l'enchaînement des faits ayant abouti à l'avènement de l'Homme apparaît encore plus imprévu, c'est-à-dire improbable, un peu comme si une même personne persistait à gagner un grand nombre de fois de suite au loto.

Mais constater le rôle du hasard dans cette suite d'accidents imprévisibles revient à reconnaître l'absence de projet initial.

Comment comprendre dans ces conditions que certains voient la vie comme le but ultime de l'évolution du monde matériel ? Quand on pense à tous les dangers qui ont guetté son avènement, comment expliquer que la nature ait pris autant de risques de ne pas la voir surgir ? Soyons lucides. Si on confiait à la science le soin de créer la vie, et de la créer à coup sûr bien entendu, elle s'y prendrait tout à fait autrement, en prenant des garanties de sécurité. Elle ne se permettrait pas autant de causes possibles d'échecs. En bref, elle ne compterait pas sur la seule chance, et surtout pas sur une chance aussi minime de réussite que celle qu'implique une marche semée d'autant d'embûches. Un ingénieur dont les projets avoueraient un taux de succès équivalant à une certitude d'échec serait rapidement congédié.

Reprenons l'histoire de la vie au moment où se forme le système solaire. La science ne peut pas nous garantir qu'une masse gazeuse qui serait en tous points identique à notre système solaire originel et soumise aux mêmes conditions engendrerait aussi la vie. En pariant le contraire elle aurait même moins de chances de se tromper. C'est dans cette absence concrète de déterminisme que nous pouvons oser parler de miracle ou de hasard.

La science maîtrise-t-elle la vie ? Il est clair que par son caractère imprévisible la vie échappe quelque part à la science. Si elle s'est produite une fois sans enfreindre les lois de la science, ce n'est pas pour autant que cette science peut la reproduire en en proposant une recette infaillible.

À suivre



D'après un extrait du livre de Christian Magnan
Et Newton croqua la pomme...
Éditions Belfond/Sciences (1990)
Dernière modification : 11 janvier 2002


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