PRÉTENTIEUSE



La vie n'est pas le produit assuré de principes scientifiques.

Christian Magnan
Collège de France, Paris
Université de Montpellier II

Peu soucieux du caractère hasardeux des événements qui ont amené la vie à apparaître, certains scientifiques sont sensibles à l'aspect évolutif du monde et y voient le signe que l'Homme est rattaché de façon nécessaire à la création de l'Univers. Incidemment, c'est la thèse de loin la plus prisée et la plus médiatisée de nos jours. Ils vont jusqu'à énoncer un principe selon lequel « l'Univers possède, depuis les temps les plus reculés accessibles à notre exploration, les propriétés requises pour amener la matière à gravir les échelons de la complexité ». Reeves le baptise principe de complexité.

Cependant sous ses grands airs la phrase rapportée à l'instant ne veut pas dire grand chose et le raisonnement sous-tendant ce genre d'argumentation est spécieux. En effet, que l'Univers possède toutes les propriétés nécessaires à l'apparition de la vie relève de la simple évidence : si ces conditions nécessaires n'avaient pas été réalisées, la vie n'existerait pas ! Par exemple si l'eau est nécessaire à la vie, alors, sans eau, pas de vie. La phrase incriminée enfonce donc des portes ouvertes. Le point litigieux c'est que ce genre d'affirmation veut faire croire sans le dire explicitement que les conditions réunies étaient aussi suffisantes (de l'eau, donc de la vie...), c'est-à-dire qu'on implique que l'Univers réunit des circonstances telles que la vie devait assurément y apparaître quelque part.

Si l'on préfère, affirmer que les conditions nécessaires à la vie étaient aussi suffisantes revient à soutenir qu'il était impossible que la vie n'apparaisse pas. Ce qui reste à démontrer !

Scientifiquement parlant, il n'existe aucun principe selon lequel nous serions forcés d'exister. Élever donc l'apparition de la vie au satut de principe relève de l'acte de foi ou de la spéculation, mais pas de la démarche scientifique rigoureuse.

Au niveau des lois et équations de la physique ne se rencontre aucun « principe de complexité » qui puisse guider d'éventuels calculs ou raisonnements. D'autres lois, d'autres principes régissent l'évolution des systèmes étudiés. Ainsi par exemple l'évolution d'un système isolé fera augmenter ce que l'on appelle son « entropie » (une façon de mesurer son degré de désordre). Ou l'énergie totale d'un système isolé sera conservée dans les diverses transformations qu'il peut subir. La physicien applique ces lois avec succès. En revanche, s'il lui prenait l'envie d'appliquer un « principe de complexité », il ferait tout faux, se tromperait dans ses prévisions et ses calculs.

Une véritable loi scientifique demande une formulation stricte et ne se contente pas du vague. Elle ne souffre pas d'exceptions ou du moins a conscience des limites de son domaine de validité. Elle affirme des certitudes. Toutes ces qualités lui confèrent une force indiscutable dans l'analyse et la compréhension des phénomènes physiques. Ajoutons encore qu'une vraie loi physique comporte toujours un aspect numérique lui permettant de conduire des calculs. Or, la prétendue loi de complexité ne possède aucune de ces vertus. Et tant qu'elle ne s'insérera pas dans un cadre théorique plus rigoureux elle ne méritera même pas le statut d'hypothèse.

Comparons le phénomène de la Vie et celui de la formation des étoiles pour bien saisir la totale différence de statut qui les sépare au niveau scientifique.

En 1926 l'astrophysicien anglais Arthur Eddington déclarait qu'en utilisant les lois de la physique un astrophysicien qui se trouverait sur une planète dont les nuages empêcheraient de voir le ciel étoilé serait capable d'établir par pur raisonnement l'existence des étoiles et leur fonctionnement. Retenons l'idée comme partiellement défendable et non totalement déraisonnable (bien que je pense que ce triomphalisme soit injustifié et attribue à la science des pouvoirs qu'elle ne possède pas, l'histoire ayant abondamment montré que si nous arrivions à expliquer des faits observés nous étions en revanche bien incapables de prévoir l'aspect concret des phénomènes et des objets qui résultaient de la mise en oeuvre d'une ou plusieurs lois de la physique). Par exemple on a bâti des théories permettant de prévoir la taille et la masse des étoiles susceptibles de se former dans un nuage de gaz interstellaire et on peut défendre que si nous étions un peu plus doués nous pourrions arriver à des certitudes en ce domaine.

Bref, admettons que tout astrophysicien surdoué soit capable de trouver dans ses équations l'existence des étoiles sans les avoir jamais vues ni sans en avoir entendu parler. Ce que je veux faire comprendre c'est qu'en ce qui concerne la vie, une telle prédiction est absolument inconcevable.

Vous pourrez toujours donner à un savant encore plus doué que les surdoués toutes les lois de la physique et de la chimie, il est impensable que cette personne découvre la vie en appliquant purement et simplement ces prescriptions théoriques. En ce sens la vie est totalement non déductible de théories physiques. Quant à trouver cette vie par hasard, il n'y a évidemment aucune chance d'y parvenir.

Je voudrais aussi faire remarquer, à une époque où on rêve facilement d'« autres formes » de vie, que le même savant surdoué est également incapable de découvrir une classe de phénomènes dans laquelle il pourrait ranger la vie (cette possibilité d'existence d'autres formes de vie est une hypothèse gratuite qu'évoquent facilement ceux de mes lecteurs qui sont décontenancés par l'idée que nous serions seuls dans l'Univers). Donc on ne peut pas dire que la science prévoit un « phénomène vital » dans un sens large. Donc la vie apparaît non seulement comme totalement non déductible de principes physiques mais également comme totalement étrangère à toute catégorie de phénomènes physico-chimiques imaginables.

La vie est apparue dans l'Univers et a donc été engendrée par lui, c'est un fait. Mais pourquoi donner à la vie une importance spéciale comme si l'Univers se résumait en quelque sorte à être un berceau de vie. Qu'est-ce qui nous permet d'affirmer que la raison même de l'existence de l'Univers est de fabriquer la vie ?

Voir l'Univers à travers la vie est violer le postulat d'objectivité, cette objectivité que la science a eu tant de mal à conquérir après des siècles d'errance méthodologique. Le phénomène humain en tant que quel, et notamment en tant qu'événement isolé ne permettant pas d'être étudié comme élément d'un ensemble plus vaste de cas identiques ou ressemblants, n'a jamais rien appris à la science, du moins celle du monde physique. Au contraire, c'est en éliminant l'humanité de son champ de vision que la science a progressé dans la connaissance.

Pensant que le monde était fait pour abriter l'Homme les Anciens croyaient que la Terre en constituait le centre géométrique : cette idée s'est révélée fausse. Mais ne succomberions-nous pas à la même illusion ? Il me semble que la tentation de placer l'Homme au centre du monde, non plus de façon géométrique mais de façon existentielle, est encore plus marquée de nos jours.

En effet alors qu'aux yeux des Anciens seule la Terre porte la vie tandis que le reste de l'Univers est un domaine inaccessible, transcendant et réservé aux divinités, la thèse des partisans d'un Univers intrinsèquement rempli de vie est sournoisement proche d'un animisme universel. Les scientifiques proclamant que l'Univers avait l'intention de l'évolution ayant conduit à la vie sont peut-être encore plus profondément et gravement centrés sur l'être humain que les générations précédentes puisqu'ils vont soutenir que toutes les lois et propriétés du monde sont agencées en fonction d'un seul but, l'avénement de l'humanité, et que, en ce sens, cet Univers contient l'Homme. Ainsi, pour ces mêmes scientifiques, on ne pourrait pas imaginer qu'un monde du même type que le nôtre ne contienne pas de vie. C'est bien le comble de l'anthropocentrisme.

Enfin il me semble que le raisonnement suivant lequel l'Univers a été fabriqué pour l'Homme a des relents d'arguments téléonomiques. Dire que l'Univers devait créer l'Homme puisque l'Homme est là n'explique rien. La science analyse d'amont en aval, en reliant les effets aux causes, non d'aval en amont en reliant les causes aux effets !

Soyons logiques : si on refuse de se laisser aveugler par l'émergence de l'Homme, c'est bien l'aspect inorganique qui prévaut dans l'Univers. C'est bien la vie qui fait exception. Et par rapport aux fantasmes de l'humanité, toujours prête à peupler les autres astres de civilisations merveilleuses ou monstrueuses, s'il est une chose que la science nous a appris sur la réalité de la nature, c'est bien que les astres que nous connaissons sont inhabités.

Au vu des découvertes modernes, il est plus juste de prétendre que l'Univers est construit de façon que la vie n'apparaisse pas, ou le plus rarement possible, comme après un parcours initiatique semé d'embûches plus dures les unes que les autres. Simplement notre système solaire aurait su déjouer les multitudes de précautions contraceptives prises par la nature et profiter d'une faiblesse dans sa protection anti-vie pour réussir à nous faire naître malgré tout (et après avoir évité les interruptions catastrophiques de grossesse toujours possibles).

La vision objective du vivant que je défends ici peut conduire à penser que l'histoire de la vie sur Terre est absolument unique. En effet, puisqu'aucune loi physique ne peut assurer son apparition, il est impossible d'affirmer que la vie existe ailleurs. D'un autre côté, si nous comptons sur la chance en espérant qu'elle jouera de nombreuses fois de suite pour arriver à produire le résultat escompté, il faut savoir que le nombre d'histoires virtuellement possibles dépasse incommensurablement le nombre d'histoires effectivement réalisées dans les divers systèmes stellaires dont notre Univers dispose car la population des étoiles est finalement extrêmement modeste dans le cadre de ce calcul de probabilités. Il est donc impossible dans ces conditions de reproduire à l'identique une histoire ou même une catégorie d'histoires.

Quelle prétention pousse la science à affirmer le contraire ? C'est précisément l'objet de la réflexion que je poursuis dans ces pages.

À suivre.



D'après un extrait du livre de Christian Magnan
Et Newton croqua la pomme...
Éditions Belfond/Sciences (1990)
Dernière modification : 17 juillet 2002


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