L'HOMME MONTRE LE BOUT... DU NEZ



Par la science, l'homme tente de reprendre un pouvoir qui lui échappe : celui de donner la vie.

Christian Magnan
Collège de France, Paris
Université de Montpellier II

Puisque l'être humain est si étrange pour la science et si étranger au monde, pourquoi des scientifiques croient-ils déceler dans le monde un programme de vie présent dès l'origine et appelé à se déployer par la suite ? Les arguments scientifiques faisant défaut, qu'est-ce qui abuse ces savants ?

Mon analyse est que, dans sa prétention à vouloir ramener la vie à l'effet automatique de causes premières, la science tente de s'approprier le pouvoir d'engendrer la vie, pouvoir féminin par excellence. Concevoir la science comme donatrice de vie n'est-il pas le rêve d'un homme qui cherche à ravir aux femmes ce qu'elles seules possèdent ?

La vie échappe à la science car elle n'est pas déductible de façon logique, déterminée et sûre de quelconques lois et conditions initiales que pourrait dicter la théorie. Cette science, trop fière d'autres succès, ne peut apparemment pas supporter une telle situation d'échec et prétend contre toute évidence qu'elle est néanmoins capable de produire cette vie. Contredisant la réalité des faits, elle invente de toutes pièces un principe selon lequel le monde évolue dans une direction déterminée dans le but de créer et peupler çà et là des biosphères.

Énoncer des règles propres à créer le vivant ? Mais qui possède le pouvoir de faire naître, sinon la femme ? De ce pouvoir, qualifiable en un sens de surnaturel puisqu'il n'appartient pas à sa nature corporelle, l'homme n'est-il pas profondément jaloux ? Il ne vit que parce qu'il a été porté par un femme, sa mère. Il n'aura de fils ou de fille que s'il féconde une femme. L'homme ne peut pas supporter cette dépendance.

Je pense que l'homme cherche à faire diversion en s'efforçant curieusement de reprendre sur le plan scientifique la faculté qui lui fait à jamais défaut dans la vraie vie. Il essaye de se persuader et de persuader les autres qu'il est capable d'engendrer seul, par science interposée. Il prétend que l'esprit est capable de concevoir la vie. Il soutient que cette vie peut se ramener à des règles théoriques. Mais des règles théoriques et abstraites à la naissance d'un être vivant de chair, d'os et de sang, le chemin est long ! Et réduire ce long chemin à des principes - de complexité ou de convergence - est follement présomptueux.

On se demande si le mâle voit plus loin que le bout... de son nez.

Oui ! L'homme tente de s'approprier la puissance de vie que possède la femme en voulant faire croire qu'il peut enfanter sans l'intervention de sa compagne. Et l'histoire de l'émergence de l'humain, qui fait la part bien trop belle au hasard et à l'imprévu, ne lui plaît guère : il souffre de ce que sa science, qui ne reconnaît pas d'effet sans cause et est habituée de ce fait à commander, ne lui permette pas ici de contrôler les événements. Ce même homme n'a pas, non plus, sur Terre, quoiqu'il dise, le contrôle de la naissance1.

À considérer objectivement les faits que la science leur donne à lire, certains estiment que la vie est trop libre d'apparaître ou de ne pas apparaître. D'où cette croisade pour tenter de prouver tant bien que mal la prétendue faculté qu'aurait la science de dominer la vie en l'asservissant aux lois rigides de la physique, c'est-à-dire en la rendant certaine et non plus seulement possible, librement possible. C'est selon cette fausse optique que l'on présentera la vie comme le produit final d'un programme. D'ailleurs en prenant ce mot « programme » dans son sens informatique (qui convient particulièrement bien de nos jours, où les problèmes se traitent sur ordinateur) la vie serait même à strictement parler le résultat d'un calcul numérique. Elle sortirait en toute dernière analyse d'une manipulation convenable de nombres. Mais qui permet d'affirmer qu'une telle chose est vraie ?

La naïveté (candide ou feinte ?) de la gent masculine est confondante. À l'appui des thèses vantant la fécondité imaginaire que lui conférerait la science est souvent mentionné l'argument selon lequel, puisque partout dans l'Univers la matière obéit aux mêmes lois et qu'elle a produit la vie sur Terre, elle peut la reproduire ailleurs. Le raisonnement est indigne d'un scientifique et frise la malhonnêteté en risquant d'abuser le public. En effet, personne ne contestera évidemment le caractère universel des lois physiques qui fait qu'elles sont partout et toujours valables. Mais il est non moins évident que ces lois sont susceptibles de créer des situations extrêmement différentes les unes des autres. Ce sont les mêmes équations de physique qui gouvernent la structure du Soleil et celle de la Terre, mais les conditions régnant à la surface du Soleil ne sont pas les mêmes que sur Terre.

Dans sa prodigalité, l'Univers est capable d'abriter une immense quantité de mondes différents. Prétendre que les mêmes lois produiraient les mêmes effets est une aberration. Employé par des scientifiques tout à fait conscients de la situation, l'argument - que je qualifierai volontiers d'argument d'avocat - est signe de mauvaise foi. User ainsi de contre-vérités montre bien à mes yeux que le débat sur la naissance de la vie n'est pas resté scientifique mais que l'homme, l'être masculin, y a engagé toute sa passion et y exprime sa volonté de gagner par tous les moyens, jusqu'à la déraison (au sens propre du terme, en refusant de raisonner vrai).

À suivre.


1   A-t-on réfléchi à la signification profonde de ce terme assez réducteur, sans doute masculin, de « contrôle » dans « contrôle des naissances » (plutôt que libre choix...) ?
Retour au texte



D'après un extrait du livre de Christian Magnan
Et Newton croqua la pomme...
Éditions Belfond/Sciences (1990)
Dernière modification : 15 janvier 2002


  Science et Vie
   Page d'accueil de Christian Magnan


URL :  http://www.lacosmo.com/Pomme51.html