LE JEU DU LABYRINTHE



Trouver le chemin qui mène à la vie, c'est un peu comme essayer de sortir d'un labyrinthe. Sans jalonnement quelle piste prendre ?

Christian Magnan
Collège de France, Paris
Université de Montpellier II

Entendons-nous bien, l'enjeu des rapports entre vie et science est trop essentiel. Quitte à me répéter je veux préciser en quoi cette vie échappe à la science et en quoi elle en reste tributaire.

Quand en effet je défends qu'il est faux de prêter à la science la capacité de produire effectivement la vie ce n'est pas pour insinuer qu'à de quelconques moments-clés de l'histoire de l'Univers, du système solaire ou de la Terre se seraient produits des événements transgressant les lois de la physique.

Autrement dit cette physique autorise sans conteste chaque étape franchie par le système solaire et la planète Terre. Si donc la vie fait surgir un paradoxe c'est pour la raison suivante : alors que d'un côté la Terre nous paraît posséder une propriété remarquable - celle d'avoir développé le système ultra-sophistiqué que représente l'être humain - d'un autre son histoire ne présente à aucun moment quoi que ce soit de remarquable. L'aboutissement de l'histoire est invraisemblable mais chaque instant qui la composa est aussi vraisemblable que l'aurait été un autre.

Aux yeux de la science l'histoire de la vie est une histoire possible, mais pas une histoire privilégiée et orientée. La science permet mais ne dirige pas.

Une image nous aidera à comprendre. Pour réussir à sortir d'un labyrinthe à trois dimensions bien conçu, il n'existe pas de stratégie. À chaque changement de direction possible, à chaque carrefour, aucune règle ne peut indiquer le choix à suivre entre par exemple le couloir de droite, celui de gauche, l'escalier montant ou l'accès au niveau bas. Un choix momentanément et apparemment favorable, faisant se rapprocher par exemple de la lumière du jour, pourra se révéler désastreux à la longue tandis qu'un choix plus immédiatement défavorable pourra se révéler judicieux. Et que dire des impasses ! Dans ces conditions sortir du labyrinthe est une question de chances, pas de méthode.

Si nous réussissions à sortir en respectant les règles du jeu (sans intervention extérieure, sans faire sauter les murs, sans s'échapper par la voie des airs comme le firent Dédale et son fils Icare) cela ne signifierait pas pour autant que nous aurions trouvé un chemin descriptible en terme de règles (tourner alternativement à droite puis à gauche, que sais-je ?). Non, pour apprendre ce chemin par la suite à quelqu'un d'autre, il faudrait simplement, après l'avoir bêtement mémorisé, donner successivement l'indication de chaque changement de direction ou, comme pour un sentier de randonnée, le baliser. Bref, sans fléchage, le chemin n'est pas repérable.

On connaît l'artifice dont se servit Ariane pour permettre à Thésée de se libérer après qu'il eut tué le Minotaure : elle déroula derrière elle un fil conducteur que son amant suivit en sens inverse pour retrouver sans difficulté la sortie du Labyrinthe infernal au centre duquel se tenait le monstre.

Il me paraît juste de dire que la science suit un fil d'Ariane.

Le fil débouche sur la vie, la science le constate. Mais c'est en se laissant guider par de simples faits, et pas en raisonnant et calculant, qu'elle remonte le « fil » du temps1. Dans le cheminement révélé après coup, c'est-à-dire à la fin de l'histoire, elle ne reconnaît aucun critère lui permettant d'apprécier la pertinence des choix effectués. Le chemin est bon, au bout du compte, mais il n'est reconnaissable comme bon qu'en fonction du point d'aboutissement (on ne peut même pas parler de « but ») et non en vertu de caractéristiques propres aux événements le composant. Pour reprendre un mot dont j'ai déjà souligné le danger, si le résultat du chemin suivi est miraculeux, le chemin lui-même n'a rien de miraculeux !

Quand la science déclare posséder le pouvoir de donner la vie, elle prétend pouvoir se passer d'Ariane et de son fil. Elle prétend trouver l'issue, c'est-à-dire la vie, par son propre pouvoir de déduction. Elle dit qu'elle a trouvé la règle du jeu du labyrinthe, or il n'en existe pas. Bref, elle triche et cherche à nous berner sur ses véritables capacités.

Si donc la science s'efforce avec plus ou moins de succès de remonter le temps elle ne sait pas en descendre le cours. Elle sait bien que c'est sur cette planète Terre, autour de ce Soleil appartenant à cette Voie Lactée, qu'est apparue la vie. Mais, en sens inverse, à supposer qu'elle connaisse dans ses détails l'état de l'Univers à son origine la science n'aurait aucun critère de choix pour annoncer dans quelle galaxie parmi une dizaine ou une centaine de milliards, autour de quelle étoile parmi les dizaines de milliards composant cette galaxie, sur quelle planète parmi la douzaine tournant autour de cette étoile la vie allait apparaître.

Le Petit Poucet pouvait retrouver son chemin grâce aux cailloux qu'il y avait semés mais il ne pouvait pas savoir au départ à quel endroit de la forêt ses parents allaient le mener avec ses frères. La science peut retrouver le chemin qu'a pris la nature pour aboutir à la vie grâce à la trace des événements historiques qui l'ont jalonné mais elle ne peut pas prétendre trouver ce chemin grâce aux lois de la physique en repartant de l'origine et en se donnant pour seule indication le but à atteindre.

À suivre


1   Qui d'entre nous n'a jamais triché dans ces jeux graphiques de labyrinthe en partant de la sortie à atteindre et non de l'origine imposée pour trouver le bon trajet ?
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D'après un extrait du livre de Christian Magnan
Et Newton croqua la pomme...
Éditions Belfond/Sciences (1990)
Dernière modification : 27 juillet 2000


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