GROSSESSE



Fantasmes, fantasmes... : la science peut-elle vraiment créer l'Univers ?

Christian Magnan
Collège de France, Paris
Université de Montpellier II

La raison pour laquelle certains chercheurs osent affirmer que la science maîtrise la méthode qui conduirait la matière à produire la vie n'est pas claire. En effet, alors que l'histoire évolutive de l'Univers laisse plutôt penser que nous sommes issus du monde matériel à la suite d'une série de circonstances apparemment fortuites, il faudrait avancer des arguments de valeur pour pouvoir prétendre que c'est en fait la science qui, avec son arsenal de lois, imprimerait à la matière la direction à suivre.

Je le redis : j'interprète la volonté pour l'être masculin de s'attribuer le « brevet de fabrication » de la vie comme une réaction à la frustration de ne pas intervenir dans le geste de naissance, cet acte charnel par lequel une femme met au monde un enfant.

Or, toute la question est là : d'où venons-nous ?

La science joue à ce point un rôle capital car elle représente aux yeux d'une bonne partie de l'humanité la seule instance capable de conférer un certain pouvoir et d'enseigner une vérité. À qui d'autre se fier en effet ? Dieu ? Il serait mal venu de nos jours de défendre l'hypothèse d'une intervention divine dans le cours des événements (et c'est bien ainsi !). Alors, comme d'autre part il est clair que c'est bien de la matière que l'homme est issu et que dans la longue histoire qui a conduit cette matière à la vie l'être humain était singulièrement absent de la scène, comment cet homme peut-il récupérer la main ? Comment assurer une présence tout en étant absent ? Eh bien, par l'entremise de la science l'homme peut facilement jouer le tour de passe-passe que voici :

Si la science commande à la matière et si l'homme fait la science, alors l'homme dirige la matière.

L'homme répugne à être issu d'une femme : de sa mère. Aussi ne consent-il pas à dépendre de quoi que ce soit pour exister. Il désire (contre toute raison !) assurer lui-même son propre enfantement. Mais sa tentative de reprise en main des choses de la vie ne s'arrête pas là. Imaginez-vous que sa jalousie maladive de la puisance des femmes va le faire céder à la tentation extrême : accoucher de l'Univers entier !

Voici de quoi il s'agit.

Si la vie est apparue sur une Terre déjà constituée en planète, celle-ci est elle-même, par la matière qui la compose et par les astres précurseurs, le fruit d'une évolution à l'échelle cosmique. Les astrophysiciens ont notamment montré que l'Univers n'existe pas depuis toute éternité mais qu'il est bel et bien « né », lors du big bang.

Cependant, nul scientifique ne connaîssant encore le « début du début » pour la bonne et simple raison que nous ne disposons pas de la théorie voulue pour traiter le problème, l'homme en est réduit à se forger des mythes, implicites ou explicites, pour dire la genèse de l'Univers avec des mots. Or, le thème mythique le plus parlant, et finalement le plus adéquat, est celui de la naissance, dans la mesure où nous faisons référence à un commencement et où l'Univers est apparu sans qu'on puisse établir une quelconque continuité avec une structure antécédente.

Selon cette métaphore se pose alors la question du père et de la mère.

Je suis frappé de constater que notre mentalité occidentale n'a jamais imaginé le monde comme s'originant dans l'union d'un homme et d'une femme. Elle a surtout présenté l'avènement de ce monde sous l'angle de la religion chrétienne, laquelle, à l'évidence, a du mal à digérer la sexualité, prise au mieux comme un mal nécessaire. De la sorte, pour la plupart des Occidentaux, l'Univers est issu d'un « Dieu ». Et d'ailleurs, quand on mentionne Dieu dans une conversation courante, c'est bien en tout premier lieu à la notion de Créateur que l'on fait référence. Le Credo de l'Église fait bien déclamer d'entrée de jeu aux chrétiens : « Je crois en Dieu, le Père Tout-Puissant, Créateur du Ciel et de la Terre ». Il n'y a aucun doute : ce Dieu-là est un Dieu bien masculin et il n'a pas besoin de femme pour opérer. Dans cette vision universelle, qui imprègne d'ailleurs certainement nos mentalités, le rapport homme-femme est définitivement gommé et la femme éliminée d'office...

Or, se substituant à la religion, qui a dû céder une grande partie de son influence sur les esprits, c'est la science qui de nos jours s'attribue grâce à la complicité de certains savants cette capacité d'enfanter le monde sans aide extérieure. (Ceci ne s'invente pas : Trinh Xuan Thuan a donné à son livre La mélodie secrète le sous-titre « Et l'Homme créa l'Univers ».) Pour poursuivre la métaphore de la naissance, je dirai qu'après s'être approprié le rôle d'accoucheur en décidant d'exercer son pouvoir sur la fabrication de la vie sur Terre, c'est-à-dire en prétendant commander et diriger les opérations, la science veut maintenant (dans les mains de certains) prendre la place du père - du père tout-puissant.

Comment ?

Selon la théorie de la relativité générale développée par Einstein, l'Univers dans son ensemble tient en quelques formules. Plus exactement, parmi les univers multiples que prévoient les équations générales, le nôtre se distinguerait par la valeur toute spéciale de certains paramètres. C'est à ce stade que les hommes reprendraient le contrôle de tout ce qui existe (ce qui n'est tout de même pas rien, pourrions-nous dire avec Raymond Devos !).

Des astrophysiciens ont introduit dans les années 60 un principe baptisé « principe anthropique » énonçant que les conditions initiales dans lesquelles a été « conçu » - au plein sens du terme !- l'Univers ont été spécialement « choisies » (on ne précise pas par qui...) pour conduire de façon sûre le monde à la vie. J'ai montré ailleurs que ce principe ne reposait sur aucune base et j'ai dit tout le mal que je pensais de la tournure d'esprit qu'il manifestait. C'est d'ailleurs la faiblesse de l'argumentation scientifique qui justifie pleinement que l'on se pose des questions sur les motivations profondes des partisans de ce principe : s'il s'agissait d'un résultat scientifique établi, il n'y aurait pas matière à la même discussion.

Pour éviter la connotation trop ouvertement anthropocentriste, et donc critiquable depuis Copernic, du terme « anthropique » on a depuis proposé plusieurs termes, selon les contextes et les énoncés. Nous avons par exemple mentionné le principe de complexité qui finalement en est une forme dérivée car, comme le principe anthropique, il tend à ramener les effets (la complexité constatée de fait en aval) aux causes (la complexité comme loi naturelle en amont). Teilhard de Chardin avait d'ailleurs déjà introduit cette notion de complexité-conscience en avançant la même thèse : l'Univers est programmé pour faire émerger l'homme.

Selon ce principe anthropique, l'Univers aurait donc au départ quelque chose de « spécial ». Et comme la science se dit capable de préciser les valeurs à dicter aux paramètres libres, c'est Elle en définitive qui choisirait en fonction de ses propres principes et qui légifèrerait dans sa toute-puissance.

Je traduis explicitement : l'être masculin exercerait la domination suprême, à laquelle il aspire.

Que fait cette science-là ? Elle reprend tout l'Univers à son compte, en refusant qu'il soit né indépendamment d'elle, c'est-à-dire qu'il soit donné. Le raisonnement est alambiqué : le monde contient la vie, mais la science déclare que s'il en est ainsi c'est que la vie elle-même imagine les moyens de se faire enfanter.

Prodigieux renversement de situation : on ne peut pas s'enrouler plus étroitement en colimaçon dans l'auto-suffisance.

La science nie le fait, je veux dire le déjà fait dont elle aurait été écartée. Pour cela elle érige ce fait en principe - le fait doit être fait !- afin de faire croire que sa raison seule peut en engendrer l'existence. De la sorte, elle, l'absente, impose sa présence dès la conception et la naissance.

Il faut bien l'entendre : la science souveraine veut forcer l'Univers à se plier à ses lois. Entre ses mains la vie devient pure contrainte puisque forcée d'apparaître.

La suite de la réflexion vient pour moi d'elle-même.

De quel droit la science exerce-t-elle une telle domination « anthropique »? Du droit, usurpé, que l'homme s'est attribué depuis toujours et continue à s'attribuer sur sa compagne.

Comment ne pas lire dans cette attitude la folie d'un homme ne supportant pas la deuxième place et engageant tous ses efforts intellectuels à prouver qu'il se suffit à lui-même, qu'il est à l'origine de tout, notamment de la femme, dont il peut soi-disant fort bien se passer pour donner la vie.

L'homme qui se nourrit de la science anthropique, sous des dehors de modernité rationnelle, rejoint la mythologie biblique. Le premier être humain était Adam : un mâle. Le second ne fut que plus tard issu de la côte du premier : Ève, une femme.

Rien n'a changé sous le Soleil. L'homme qui prétend pouvoir créer le monde est celui qui veut coûte que coûte rester premier ; à ses yeux la femme reste seconde.

Secondaire ?



D'après un extrait du livre de Christian Magnan
Et Newton croqua la pomme...
Éditions Belfond/Sciences (1990)
Dernière modification : 15 janvier 2002


  Science et Vie
   Page d'accueil de Christian Magnan


URL :  http://www.lacosmo.com/Pomme58.html