LA SCIENCE INTERPRÈTE




Entre le réel et l'abstrait, la science joue le rôle d'interprète

Christian Magnan
Collège de France, Paris
Université de Montpellier II

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Une comparaison peut nous aider à mieux percevoir la nature de la scission entre le réel et le théorique. Pensons à une langue étrangère et à la façon dont cette langue se situe par rapport au français. S'il est possible de passer de l'une à l'autre par traduction, il est facile de se convaincre que cette relation de traduction n'établit pas une totale équivalence entre les deux langues, équivalence permettant de les assimiler l'une à l'autre. Chaque langue reste complètement indépendante de l'autre.

Au temps, pas encore révolu pour certains, des versions latines, il nous arrivait en désespoir de cause, quand nous ne comprenions pas grand-chose au texte, de chercher les mots un à un dans le dictionnaire latin-français puis d'aligner sottement les mots français trouvés en regard des mots latins. La méthode, il faut l'avouer, n'a jamais donné de résultats, sinon les plus cocasses !

L'échec de ce procédé illustre cette vérité toute simple qu'on ne passe pas d'une langue à une autre par « mot à mot », c'est-à-dire en remplaçant purement et simplement chaque mot du texte source initial par un mot correspondant de la langue cible d'arrivée.

Le mathématicien dirait : la correspondance que la traduction établit entre les deux langues n'est pas une relation « biunivoque ».

Une relation biunivoque entre deux ensembles est en effet une relation qui à chaque élément du premier ensemble fait correspondre un élément et un seul du second. Si l'on a pu établir une telle relation, alors on est en droit d'assimiler les deux ensembles car on peut passer de l'un à l'autre de façon automatique en appliquant la table d'équivalence ou la règle explicitant la relation biunivoque.

Or, chacun peut constater que même un dictionnaire, censé faire passer d'une langue à l'autre, n'établit pas une telle relation réciproque. À un mot d'une langue pourront correspondre plusieurs mots de l'autre ; parfois aucun. Et même si pour un mot (disons « soleil ») on ne trouve qu'un équivalent (« sun », en anglais), il n'est pas dit que « soleil » sera traduit systématiquement et inévitablement par « sun ». Par exemple : « Quel soleil aujourd'hui ! » n'est pas rendu par « What a sun today! ». « Tu es le soleil de mes vieux jours » n'est pas traduisible par « You are the sun of my old days ». Dans ce dernier cas, d'ailleurs, l'anglais ne sait pas distinguer entre le tutoiement et le vouvoiement. « Un déjeuner sur le pouce » n'est pas « A breakfast on the thumb ». On connaît peut-être le livre « Sky, my husband ! Ciel, mon mari ! » (auteur : Jean-Loup Chiflet, Le Seuil, 1987) qui joue sur le comique de ces traductions biunivoques, spécialement dans le cas de mots pris dans leur sens figuré ou de locutions imagées, forcément sans traductions littérales.

Dans une autre registre (plus littéraire !), sait-on que François-Victor Hugo, le fils de Victor Hugo, a traduit les oeuvres de Shakespeare ? André Gide, dans un texte de présentation de ces traductions, évoque les malheurs d'un traducteur confronté à une mission impossible et illustre les dangers de l'opération par des exemples précis.

Il restera toujours dans la traduction une part d'arbitraire, de liberté. Une traduction peut difficilement être automatique. Le français n'est pas déductible de l'anglais. En ce sens, il est totalement autonome.

Et si le monde réel avait une structure autre que la formulation que nous en donnons ? S'il ne pouvait en aucun cas être « assimilé » à la traduction que nous en faisons ?

À suivre




D'après un extrait du livre de Christian Magnan
Et Newton croqua la pomme...
Éditions Belfond/Sciences (1990)
Dernière modification : 2 octobre 2000


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