LES ATOMES EXISTENT-ILS ?




Les objets que manipule la science n'existent pas tels quels dans la réalité.

Christian Magnan
Collège de France, Paris
Université de Montpellier II

Page précédente

Une question lancinante se pose en physique : les objets de la théorie existent-ils ? Les atomes, les particules élémentaires, les photons, les électrons, les quarks : existent-ils ? La réponse pour moi est assez claire. La réalité existe évidemment, par définition même. Cependant les objets du réels ne sont pas ceux de la théorie. En sens inverse, les objets de la théorie ne sont donc pas réels.

La vertu d'existence est un concept qui dépasse la science. Il est donc bien difficile de répondre « scientifiquement », comme on dit maintenant, à la question de savoir si « tel objet existe ». J'offre ici une définition opérationnelle de cette proposition « tel objet existe ». Si nous pouvions établir une correspondance directe et à double sens (correspondance biunivoque) entre un concept théorique et un objet réel, alors il me semble que nous pourrions convenir que le concept « existe », car il serait équivalent à l'objet.

Or, si dans certains contextes, donc de façon limitée, la relation s'avère possible, en revanche de façon profonde et générale, la correspondance biunivoque est impossible à établir.

La difficulté semble d'ailleurs insurmontable dès le départ. En effet, nous savons bien que les objets du réels existent (par définition-même, en quelque sorte, du réel) mais nous ignorons quels sont ces objets (car la réduction du monde en éléments bien identifiés n'est pas faisable) et si nous connaissons bien les objets de la théorie (puisque nous les fabriquons nous-mêmes) rien ne nous prouve qu'ils existent.

Notre physique se fonde du côté de l'infiniment petit sur un objet théorique bien spécifique : la fonction d'onde de la mécanique quantique, mentionnée ailleurs. Or cette fonction ne peut être mise en rapport avec aucune entité concrète. En particulier il n'est pas possible de mesurer expérimentalement la valeur de la fonction (donnée par deux nombres physiques) car cette valeur ne représente rien de physique. Nous ne pouvons mesurer de cette fonction que des propriétés globales, sortes de moyennes statistiques dont l'interprétation concrète n'a rien d'évident. La fonction d'onde est donc une chose non identifiable en tant que telle : je dirai donc que cette « chose » n'existe pas.

Mais alors, réfléchissons. Si l'objet même sur lequel se bâtit toute la physique n'existe pas, comment envisager que les propriétés et manifestations de cet objet imaginaire puissent correspondre univoquement à des objets réels ? On conçoit mal que, ne contenant pas de fonctions d'ondes à l'état brut, la nature puisse se ramener de façon absolue, définitive, nécessaire et unique à une description ayant recours à ces concepts. Autrement dit, si nous n'arrivons même pas à repérer de fonction d'onde dans la nature, il est sans doute vain d'espérer y trouver des produits dérivés de ce concept. Les briques qui bâtissent l'édifice scientifique n'existant pas, que dire des parties de l'édifice ?

Dans ces conditions, l'attitude la plus simple et la plus raisonnable (on peut me répondre que ce n'est pas une « démonstration ») consiste à parier que le réel n'est pas tel que la théorie le décrit. « Description » n'est pas « essence ». Si le réel existe, il existe à sa façon, non à la façon dont la science le perçoit et le traduit. Inutile de chercher à identifier le réel à l'image qu'en donne la théorie. Plus profondément, qu'est-ce qui nous permet de réduire d'avance le monde à un « objet » à décrire ? Qui nous dit que le monde n'a pas aussi fonction de « sujet » à part entière ? Pourquoi le rapport que nous entretenons avec lui n'irait-il pas infiniment plus loin que la simple description ? Qu'entendons-nous par « connaissance » du monde ? Un rapport fécond fondé sur une re-connaissance de l'altérité et de la différence d'essence ou une vague projection de notre propre façon d'être et de penser sur la « vie » du monde des choses ?

En résumé, à la question « Les éléments de la théorie existent-ils ? », je réponds par la négative.

Dans certains cas, l'illusion de l'identification se manifeste. Par exemple, la description atomique de la matière couvre de façon satisfaisante la physique courante, la chimie et la biologie. Cependant cette description s'applique à un domaine limité d'énergie, de température et de masses. Ni universelle ni absolue, elle dépend de la situation étudiée, ou pour mieux dire encore, du contexte. Rien ne légitime donc à mon sens la proposition que la matière est « vraiment » faite des atomes de la théorie.

Rien d'étonnant dans cette relativisation de la description scientifique de la nature. L'importance de ce fameux contexte dans une traduction (et il s'agit bien de traduction) est évidente et cruciale. Un mot isolé ne signifie rien et ne prend de sens que lorsqu'il est mis en relation avec d'autres mots à l'intérieur d'une phrase, elle-même insérée dans un texte. Par conséquent la traduction d'un même mot (vu comme ensemble de lettres) ou d'une même expression ne sera pas identique dans tous les cas. D'un certain point de vue, on peut dire qu'un mot donné, comme séquence donnée de lettres, ne représente pas toujours le même mot, comme signifiant.

L'« atome » de la mécanique quantique n'est pas le même que l'« atome » de la théorie cinétique des gaz. De même, « lumière » se traduira tantôt par « corpuscules » (à savoir les photons), comme si cette lumière était constituée de grains isolés, tantôt par « ondes », comme si elle propageait un phénomène oscillatoire. Autrement dit, les équations (les formules) pour décrire la lumière ne sont pas toujours les mêmes. Donc, ni les photons ni les ondes ne peuvent être mis en correspondance univoque avec la lumière, laquelle a plusieurs traductions possibles. Selon le critère proposé plus haut, nous en déduisons que ni les « photons » ni les « ondes » n'existent vraiment en tant qu'objets réels bien définis. Ces objets abstraits n'ont qu'un caractère occasionnel et relatif.

Pourquoi certains répugnent-ils à admettre cette idée que le monde ne se résume pas à la représentation, mieux à la traduction, qu'en donne la science ?

La question me fait immanquablement penser à la façon dont l'homme voit les femmes, lorsqu'il les jauge à l'aune de ses seuls critères de jugement en leur déniant tout mode d'existence propre. La femme est celle qui a un peu plus de ceci, un peu moins de cela, que l'homme a déjà. Ou encore, pénis oblige, qui n'a pas ce que l'homme a. Ce qui revient à dire, assez exactement, que la femme n'a pas de « sexe ». Les mouvements féministes ont bien mis ce fait en lumière (et je leur emprunte leur analyse !), qui revendiquent au contraire l'autonomie absolue des femmes et non une autonomie par rapport aux hommes, laquelle resterait en ce cas évidemment limitative.

De quel droit, en science, l'homme juge-t-il la réalité des choses selon sa seule pensée théorique ? Du même droit (usurpé !) qu'il évalue les attributs des femmes à travers son code masculin. Or, ainsi que les paroles des femmes sont étrangères aux oreilles mâles, ainsi le monde réel possède au moins trois caractères totalement étrangers aux catégories scientifiques : le monde existe, il est unique, il est toujours nouveau.




D'après un extrait du livre de Christian Magnan
Et Newton croqua la pomme...
Éditions Belfond/Sciences (1990)
Dernière modification : 5 février 2004


  Science et Vie
  Page d'accueil de Christian Magnan


URL :  http://www.lacosmo.com/Pomme81.html