LE MONDE EXISTE BIEN : MERCI !




La science est incapable de faire exister ce qu'elle pense. Et l'accepte mal.

Christian Magnan
Collège de France, Paris
Université de Montpellier II

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Le scientifique peut gribouiller sur du papier tous les signes qu'il voudra, clamer ses équations dans le désert, consulter ses grimoires poussiéreux, se torturer la cervelle et (vivons avec notre temps !) faire tourner des programmes d'ordinateur pendant des milliers d'heures : il n'appellera rien à l'existence. Au royaume des sorcières, les formules cabalistiques accomplissent des miracles. Pas dans le monde réel dont s'occupe la science. Comment ne pas trouver dérisoires les arguties de ces savants qui refusent de s'incliner devant ce fait massif, évidemment indiscutable : le monde existe. Ils peuvent toujours faire les raisonneurs, manier les « si » (commodes), les « mais » (contradicteurs), les « pourtant » (pinailleurs) : le monde est, hors de leur temps et de leur conscience, au-delà de leur symbolisme et de leur « raisonnable ».

Bien que comble de l'absurdité, l'idée que le monde serait un rêve n'est pas nouvelle. Selon certaines philosophies, le monde n'existerait pas vraiment : il n'existerait que dans la conscience de l'être humain, surtout sans doute chez le sage ou le mage. Impossible de rejeter plus radicalement le réel ! Malheureusement cette pensée aberrante est reprise et modernisée au goût du jour avec la caution de certains scientifiques contaminés par le caractère abstrait de la mécanique quantique. Lorsque ce virus de l'abstraction atteint des mégalomanes, il fait des ravages. On lit ainsi sur certain site internet, qui en appelle aux « Pères de la Physique quantique », que TOUT EST MENTAL (en majuscules dans le texte).

Pourquoi le scientifique abusé par sa pensée refuse-t-il de voir la différence entre ce qui existe et ce qu'il conçoit dans sa tête ? Je crois qu'à l'origine l'homme, ligoté dans les filets de l'esprit, refuse de considérer la femme porteuse d'existence, trop réelle et trop charnelle. Trop différente. Il est vrai que l'existence se coule dans la chair et le corps, et qu'elle est incarnée en femme et mère. Et l'homme ressent cette incarnation comme dangereuse. Cependant quand face à cette menace l'homme préfère se réfugier dans sa pensée et sa pureté désincarnée, son refuge n'est-il pas tout bonnement la mort ? Et son « asile », la folie ?

L'existence, c'est la vertu de ce qui est donné, donné une fois pour toutes, donné sans pouvoir être repris, donné sans marche en arrière possible, donné absolument. Le monde possède cette qualité : il s'impose de lui-même. Or, l'homme, des femmes le disent à raison, ignore le don, le don total. Ou il ne le pense qu'en termes de mort : en s'immolant, en se sacrifiant, en se consacrant à son travail, à sa patrie, à une noble cause, au dieu qu'il s'invente, mais jamais en se donnant lui-même, vivant. Et c'est toujours pour éviter d'avoir à se donner qu'il refuse le don de l'autre, car le don accepté supposerait réciprocité et engagement de sa personne.

Donné. Lorsque le scientifique essaye de reconstruire le monde par ses algorithmes, en s'imaginant, il l'avoue parfois lui-même, à la place du Dieu créateur, le monde ne lui en demande pas tant. Car il est déjà construit, déjà là, déjà présent, c'est-à-dire offert.

Si la science forge des concepts qui lui sont propres, ce n'est tout de même qu'en fonction du réel déjà existant. Autrement dit, la physique ne peut partir que de ce qui est. La physique quantique, bien qu'abstraite au plus haut point, s'essaie à traduire un texte qu'elle n'a pas la liberté de choisir : la version lui est imposée ! Si d'aventure elle se risque à prédire, la science ne prédit en réalité que du passé car le futur est déjà présent dans toute la potentialité temporelle du monde, ce dernier ne se construisant pas au jour le jour. Le temps et l'espace sont déjà donnés. Nous n'avons pas à craindre qu'ils disparaissent avant la fin des temps.

La science n'a pas le loisir d'inventer n'importe quoi. Le « thème » est un exercice qui lui est interdit pour la bonne raison qu'un texte théorique n'a pas forcément de traduction concrète. Ainsi certains domaines mathématiques, ou physiques d'ailleurs, n'ont pas d'application pratique. Il suffit pour s'en convaincre de penser au nombre prodigieux de théories restées sans lendemain, parce que sans pertinence avec la réalité.

Ainsi, toute la physique que nous connaissons, des atomes aux ondes électromagnétiques, nous a bel et bien été imposée du dehors : il était impensable de la produire à partir de notre seule imagination intellectuelle.

De même la « conception » (avec toute la force de ce mot) de l'Univers par la relativité générale : n'est-elle pas fanfaronnade naïve lorsqu'elle fait mine d'appeler le monde à naître de ses équations ? Alors que le savant, soi-disant dieu-créateur, ne fait que s'inspirer de structures préexistantes. Et qui (ou qu'est-ce qui) nous autorise à penser par ailleurs que l'Univers aurait besoin d'un créateur ? La création n'a pas besoin d'être créée, puisque précisément sa vertu est d'être, sans que nous puissions la lui donner.

Ni la lui retirer !

Le monde existe. Son existence est sa qualité propre, catégorie totalement inconnue de la science. Nous avons du mal à l'accepter et nous employons en vain à la ramener à un concept, ce qui revient très précisément à nier la vertu d'existence en tant que telle, c'est-à-dire en tant que vertu irréductible à un savoir raisonnable.

Lorsque l'homme se prétend maître de l'existence du monde, notamment par son trop célèbre principe anthropique, sa naïveté infantile n'est-elle pas confondante ? S'il est capable de créer, il devrait l'être aussi de « dé-créer » ! Mettons-le donc à l'épreuve. Peut-il faire disparaître l'Univers dans une chausse-trappe concoctée par son esprit pervers ? Je doute que l'Univers s'inquiète beaucoup des manigances de cet homme.

Pourquoi l'homme ne sait-il pas profiter de cette qualité d'existence sans chercher à la singer stupidement ? Je suis enclin à penser que l'homme ne sait pas prendre la femme qui se donne et qu'il préfère exiger et commander plutôt que dire son consentement et son contentement.

La langue masculine ignore le mot « oui ».

La physique actuelle réussit aujourd'hui plus ou moins à expliquer le réel, mais sait-on à quel prix ? Celui de l'introduction d'un dizaine de nombres arbitraires, les constantes physiques, nombres introduits pour les besoins de la cause. Ces nombres ne sont le produit d'aucune théorie, d'aucun algorithme.

Ils doivent être lus, tels quels, dans la nature. Ils sont donnés. Pourquoi la constante de Planck vaut-elle 6,63×10-34, celle de Boltzmann 1,38×10-23 ? Mystère ! Possibilité n'a pas été donnée au scientifique de décider. Aucun calcul ne peut l'aider. La nature impose. Or je crois que certains physiciens ont du mal à accepter cette situation de dépendance.

Le monde nous est donné gratuitement et l'homme n'aime pas cela, car il est devenu marchand. Sa marchandise de prédilection : la femme. À conquérir, à acheter, à troquer, mais jamais acceptée telle. Pour ce banquier qu'est l'homme, la femme ne vaut quelque chose que si elle est monnayable, si on en peut tirer profit. De valeur « en soi », elle n'en aurait point. Son corps n'a de prix qu'aux yeux de l'homme. Et lorsqu'il est exhibé, c'est une affaire de commerçants traitant un produit, comme le montrent monstrueusement la publicité et les magazines de tout poil.

Don total, puisque gratuit et irréversible, le monde est « présent » dans tous les sens du terme. Il existe si absolument qu'il n'existe pas dans le temps, à l'intérieur d'une architecture préétablie, mais en tant que temps (et espace et matière). Le monde réel est donc instant parfait, sans passé ni avenir : présent absolu.

La femme ne serait-elle pas, mieux que l'homme, ce présent ? Ne l'a-t-elle pas assuré au cours des siècles, à la fois dans son caractère instantané, en le vivant comme tel sans s'épuiser vainement à chercher l'origine et la fin de toute chose, et dans son caractère éternel, en transmettant la vie de génération en génération en dépit des fléaux naturels ou provoqués par la haine masculine.

Femme : l'omniprésente ?

L'homme, au contraire : cherchant désespérément son origine. Et un sens à son existence. Voulant prouver qu'il existe, qu'il devait exister depuis toute éternité, au nom de son nom. Se croyant éternel : c'est la chimère qui le hante. Sans cesse écartelé entre le début et la fin, il oublie son instant :
l'instant de vivre.

Homme : l'éternel absent ?

À suivre




D'après un extrait du livre de Christian Magnan
Et Newton croqua la pomme...
Éditions Belfond/Sciences (1990)
Dernière modification : 8 mars 2004


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