L'UNIVERS EST UNIQUE




L'Univers est absolument « incomparable », et, de ce fait, hors d'atteinte de la science.

Christian Magnan
Collège de France, Paris
Université de Montpellier II

Après son existence, il est une qualité du monde que la science ne peut pas digérer : son unicité.

La physique observe et expérimente. Mais pour que l'observation ait une quelconque portée, elle doit s'accompagner nécessairement d'une comparaison. À partir d'un événement isolé, la science est incapable de bâtir une théorie.

L'impératif est catégorique : on verrait mal comment y échapper. Face à un fait expérimental, la science est obligée de s'en référer à un autre. Tantôt le scientifique comparera l'événement à un événement de même nature pour lequel les paramètres prendront des valeurs voisines différentes. Par exemple l'astronome examinera comment le mouvement d'une planète se modifie lorsqu'on fait varier sa distance au Soleil. Tantôt le physicien rapportera son expérience au temps et notera l'évolution du système en comparant ses états aux différents instants : ainsi l'expérimentateur notera-t-il, seconde pas seconde, les positions successives d'une bille roulant sur un plan incliné. Notons d'ailleurs qu'il pourra remarquer que le système étudié demeure dans le même état (tel corps reste au repos), mais il y aura bien eu néanmoins comparaison.

Or, notre Univers est unique. Il n'est donc pas question de l'expérimenter et de modifier les conditions de son existence. D'ailleurs, l'idée même de le considérer comme objet fait difficulté. En effet, d'une part nous savons que si nous considérons l'ensemble de tous les objets, à savoir le monde, cet ensemble ne peut, sous peine de contradiction logique interne, être lui-même assimilé à un objet. D'autre part, étant donné que l'Univers est lui-même tout espace et tout temps, il est impossible de le situer dans le cadre extérieur spatio-temporel que nous connaissons bien et où nous le verrions évoluer, comme c'est le cas dans l'observation d'un système physique ordinaire. Quand nous parlons d'évolution de l'Univers, il s'agit d'une modification interne qui ne signifie pas un changement de « situation ». En somme, l'Univers certes se transforme mais conserve son identité. Reste donc identique à lui-même.

Pour résumer on peut dire qu'il n'y a qu'un « événement » Univers, représentant, de façon métaphorique, un seul instant et un seul lieu.

La science ne peut pas s'accommoder de cette situation singulière car par nature elle ne peut envisager qu'un ensemble de situations différentes en jouant notamment avec des « si » (si la température du gaz était plus élevée ; si on diminuait la longueur du pendule ; si on augmentait la vitesse de la fusée ; etc.). Cependant, en ce qui concerne l'Univers, feindre de soumettre ce dernier à des « si » ne peut être que tricherie car la science serait bien incapable d'effectuer l'observation complémentaire des suppositions, observation qui constituerait l'indispensable vérification de la théorie avancée. J'ai par exemple essayé de dire ailleurs que le simple fait d'envisager qu'un univers puisse être ouvert ou fermé implique une comparaison entre deux univers (et même entre deux infinités d'univers appartenant à deux catégories) et que par conséquent la question est en elle-même complètement absurde. Ou, mieux, faussement scientifique. La science, telle qu'elle est constituée actuellement, ne peut pas envisager, faute de retour possible vers le réel, des ensembles d'univers. L'unicité de notre monde ne rentre pas dans les schémas scientifiques.

Les scientifiques qui font semblant d'inventer d'autres univers, ou qui vont même jusqu'à affirmer sans sourciller que d'autres univers existent (dans quel espace ? dans quel temps ?) trahissent pour moi la physique, laquelle ne se doit de parler que du réel. Ils font en quelque sorte, sous une apparence de science et avec sa caution usurpée, de la métaphysique (matière traitée dans les oeuvres d'Aristote, comme son nom l'indique, après la physique). On aura compris ma religion en la matière1 : jamais une théorie ne peut se développer toute seule indépendamment d'une expérimentation et d'un contact avec le réel. Jamais la théorie ne peut se forger sans poser une question, dont la réponse vient nécessairement de l'autre : le monde existant.

À moins que la science ne se mette à faire elle-même les demandes et les réponses. Des femmes soutiennent bien que les hommes ne cessent de parler à leur place...

L'Univers parle déjà, depuis toujours. Nous n'avons ni avis ni conseil à donner sur son mode de construction, et notamment son unicité, qui échappe à notre champ expérimental et, par conséquent, à notre champ scientifique. Les savants qui voudraient refaire le monde, peut-être comme les hommes voudraient façonner les femmes, sont-ils bien conscients de ces vérités ? J'ai déjà dit tout le mal que je pensais du principe anthropique, qui vient à point nommé dans notre réflexion sur l'unicité de l'Univers. En effet, la science ne peut envisager, nous l'avons dit, que des univers multiples et elle se demande bien comment il se fait qu'il n'y en ait qu'un en réalité, celui que le genre humain habite. Ce paradoxe remet trop en question son prétendu pouvoir sur le monde pour qu'elle l'accepte sereinement (consentir serait plus sain !). D'où un acharnement à proposer qu'il n'y ait qu'un seul Univers possible, le principe anthropique affirmant que ses paramètres ont été très précisément choisis pour le rendre non seulement vivable mais habité...

Cependant, le « problème » de l'unicité (si on choisit de qualifier de problème une structure du monde étrangère à notre science) n'est que faussement résolu. En effet, même si nous avions découvert la règle de fabrication des univers porteurs de vie, la science retournerait dans son ornière en en bâtissant pléthore, plus ou moins semblables, plus ou moins différents. Elle serait incapable de fabriquer le Seul, l'Unique, l'Absolu que nous habitons.

Notre Univers est unique. La science est incapable de comprendre ce que cela veut dire. Elle ne peut pas le traduire. La science est incapable de comprendre notre Univers.

Autrement dit :
la science a beau raisonner, notre Univers existe sans raison.

Je sais, la querelle est vieille : n'y a-t-il que la raison qui compte ? L'homme est certes doué de raison, mais peut-être qu'il en fait trop. Le sexe, qui s'origine dans la différence, est-ce que cela se « raisonne » ? Ce sexe, l'homme sait-il le vivre autrement que de façon encore et toujours raisonnable ? Ce qui est bien entendu une manière de ne pas en jouer. Il cherche une raison à tout : une raison de vivre, une raison de mourir, une raison de naître. Par sa science il cherche une raison pour que le monde soit ! Et si le monde était hors de cette catégorie ? S'il se différenciait de la science comme un sexe se différencie de l'autre ? Seulement, l'homme parle-t-il et comprend-t-il le langage du sexe ?

L'unicité du monde nous inquiète. Car elle nous renvoie à l'angoisse chevillée à notre naissance. La femme unique par excellence, irremplaçable par nature, non choisie, c'est la mère. Le « petit de femme » y consent-il ? Sans s'évertuer à évacuer cette unicité encombrante et insoutenable. Sans voir en chaque femme la mère « possible », de rechange. Sans chercher à re-naître d'une autre femme, encore et toujours, donc à re-naître sans cesse, niant en cela l'événement absolu qui s'est produit sans pouvoir se reproduire.

Notre Univers nous porte. La science aura beau dire et beau faire : inutile de penser trouver un autre sein, un autre ventre, une autre matrice.

À suivre



1. Je ne suis pas le seul à dénoncer l'arrogance de certains théoriciens vis-à-vis du réel et ne résiste pas au plaisir de recopier le texte suivant :

« L'hippopotame aussi »

Quand on le lance en l'air, le chat retombe sur ses pattes. Un autre animal possède ce don : l'hippopotame. Curieusement - alors que l'aptitude du chat à retomber d'aplomb est bien connue - celle de l'hippopotame n'a jamais été mise en évidence. Peut-être vous demandez-vous alors comment je sais qu'il la possède. C'est pourtant simple : je le sais parce que c'est vrai ! Je n'ai pas besoin d'attendre la confirmation expérimentale. (C'est l'avantage d'être un théoricien.) Pourquoi personne n'a-t-il encore eu la curiosité de lancer un hippopotame, et de le voir se récupérer habilement sur ses pattes (c'est un beau spectacle) ? Sans doute les chercheurs craignent-ils que l'animal, retombant dans la boue qui lui sert d'habitat, ne les éclabousse.

Extrait du bloc-notes de Didier Nordon, dans POUR LA SCIENCE (N° 253 Novembre 1998)

Retour au texte



D'après un extrait du livre de Christian Magnan
Et Newton croqua la pomme...
Éditions Belfond/Sciences (1990)
Dernière modification : 8 mars 2004


  Science et Vie
  Page d'accueil de Christian Magnan


URL :  http://www.lacosmo.com/Pomme89.html