MULTIPLE SPLENDEUR




Le monde est un ensemble d'événements particuliers non reproductibles. La science ne peut pas prendre en compte cet aspect des choses.

Christian Magnan
Collège de France, Paris
Université de Montpellier II

En plus de son existence et de son unicité, le monde réel s'oppose à celui de la science en ce qu'aucun événement ni aucun objet ne se reproduit jamais et nulle part identique à lui-même. L'Univers est une somme de particularités alors que la science est un recueil de faits identiques et interchangeables.

La science envisage des expériences idéales, c'est-à-dire dégagées des « contingences matérielles » (qui sont précisément le lot du réel !). Une expérience théorique n'est jamais replacée dans tout son contexte opérationnel et ne représente qu'une partie isolée de l'ensemble du dispositif expérimental. Elle est, au sens étymologique du mot, abstraite de cet ensemble. Par exemple, l'étude de la chute d'un corps est celle d'une situation tout à fait générale, non particularisée dans sa réalisation effective, la théorie n'ayant nul besoin de préciser avec quel objet précis l'expérience sera faite.

Dans la pratique, l'expérience n'est donc pas vraiment celle que la théorie considère : des facteurs concrets, dont certains sont largement imprévisibles, feront obstacle d'une part au caractère de perfection, tel qu'il est « projeté » par la science et, d'autre part, au caractère de généralité postulé.

Pour se rapprocher - sans jamais l'atteindre - de l'idéal parfait, le scientifique se livre à tout un jeu de « corrections » (corriger la nature, quelle outrecuidance !), mesurant au mieux les facteurs secondaires indésirables et tâchant de calculer leur effet sur le résultat. Cependant, même minimisant les incertitudes de tous ordres, il ne peut en aucun cas les annuler.

La science suppose ensuite que toute expérience est reproductible, donc générale et généralisable. Ce postulat (car c'est bien d'un postulat qu'il s'agit) est même l'un des fondements du raisonnement : dans les mêmes conditions, les mêmes causes produisent les mêmes effets. Telle pierre, dans des circonstances dûment précisées, tombera par exemple en 2 secondes. Au dire de la science, on peut répéter l'expérience le nombre de fois que l'on voudra, le temps de chute, d'une même hauteur, sera toujours de 2 secondes. Pour la science, ce sera toujours le même objet qui tombera, et dans les même conditions : il lui est impossible - plus justement interdit - de distinguer entre deux essais.

Que l'on comprenne. Je ne conteste en rien le point de vue de la science. Elle a ses propres lois et sa propre manière de fonctionner. Pour atteindre son but, elle est forcée d'idéaliser, de généraliser et de présupposer la répétitivité absolue des phénomènes. Seulement, voilà, il faut simplement reconnaître que le monde ne marche pas, en réalité, de cette façon-là. La réalité se charge en effet de rendre identifiable toute expérience parmi ses semblables. Les mêmes causes reproduisent les mêmes effets ? Dans la pratique, des actions similaires se heurtent à des circonstances différentes, de sorte que l'histoire ne se reproduit jamais identique à elle-même et que la proposition se révèle fausse en pratique.

Chaque objet utilisé dans l'expérience est reconnaissable. Si je me sers de telle bille de plomb, celle-ci aura été fabriquée à tel endroit, à partir de tel matériau, par telle personne ; elle aura été achetée dans tel magasin. De même pour les produits chimiques, gaz et liquides ; de même pour les appareils.

Si je prétends reproduire ailleurs, strictement, une expérience déjà faite ici, je me heurte à une impossibilité radicale car tout point de l'Univers est parfaitement identifiable. Il n'existe pas deux points d'où l'on verrait le même Univers, c'est-à-dire les mêmes choses disposées de la même façon. Notre Soleil, notre Terre n'existent nulle part ailleurs à l'identique. Notre ciel, en tant que configuration d'étoiles positionnées sur la sphère céleste, est reconnaissable entre tous. Il est donc impossible de se déplacer pour renouveler une « même » expérience, puisque le décor aura forcément changé. Et pouvant identifier le lieu de l'expérience, nous identifions du même coup l'expérience elle-même.

Cela ne signifie évidemment pas qu'il faille changer la physique à chaque fois ! La science suppose le mimétisme ; le réel, la diversification.

Si je prétendais me maintenir en un même endroit sur Terre, il faut savoir que celle-ci se déplace. La Terre tourne autour du Soleil, lequel, accompagné de son cortège de planètes, fait le tour de notre Galaxie en quelque 250 millions d'années. Les galaxies elles-mêmes sont en mouvement les unes pas rapport aux autres... Bref, il est impossible de rester rigoureusement « au même endroit ».

Ensuite le temps s'écoule. Chaque instant est reconnaissable entre tous pour la simple raison que l'Univers évolue. Et le fait que jamais une même chaîne d'événements ne se reproduise est d'ailleurs le signe de l'irréversibilité de la flèche du temps. L'Univers ne sera plus jamais le même qu'aujourd'hui. Mais la science ne s'intéresse pas à cette question-là quand elle analyse des expériences de physique.

Enfin les paramètres incertains négligés par la théorie, c'est-à-dire les événements parasites, prendront des valeurs chaque fois différentes, ce qui interdit aussi l'identification souhaitée (et posée) entre expériences reproduites.

L'Univers est donc constamment « nouveau », perpétuellement changeant. Jamais il ne se répète. Cela, la science ne veut pas le savoir. Cette expérience, que de notre côté nous sommes capables de reconnaître entre mille, a de son côté valeur d'éternité et d'universalité.

Le monde est un tissu de particularités.

Le monde est beaucoup trop « petit », au regard des statistiques, pour contenir des galaxies, des étoiles, des planètes et des événements identiques. L'éventail des objets ou événements possibles en principe est en effet infiniment (je me permets l'adverbe, tout à fait pertinent en l'occurrence !) plus grand que le nombre de réalisations pratiques effectives. Les étoiles sont trop peu nombreuses (seulement, très approximativement parlant, des milliers de milliards de milliards, soit un nombre d'un vingtaine de chiffres) pour qu'on en trouve deux pareilles. Nous pouvons donc nommer chacune. Or, cela, la science ne peut pas, ne doit pas le faire.

Si la science nommait la Terre, celle-ci, du même coup lui échapperait comme objet d'études.

Car la Terre, la vraie, avec les caractéristiques que nous lui connaissons, et qui lui sont propres, n'est prévue par aucun système d'équations, aussi élaboré soit-il. Sa taille, sa forme, la répartition des terres et des mers, la découpe de ses continents, son histoire géologique, son relief, sa végétation, permettent de la reconnaître non entre mille mais entre une quasi-infinité (un nombre que l'on peut d'ailleurs estimer mathématiquement mais qui n'a plus de rapport avec le réel) d'éventuelles soeurs semblables.

Le fait que les événements pris un à un soient totalement improbables, et donc uniques, fait que le monde peut être vu comme le royaume du hasard, au sens où ces événements sont imprévisibles, c'est-à-dire ne dépendent pas d'une nécessité. Car dans la pratique le nombre de paramètres qui accompagnent (je n'ose pas dire « qui déterminent ») un événement sont trop nombreux pour être repérés. Ainsi pas une feuille d'arbre ne tombera de la même façon qu'une autre. Pas un cyclone sur Terre ne se reproduira à l'identique (et d'ailleurs, on a pris l'habitude, justement, de leur donner chacun un nom !).

Or la science ne peut pas reconnaître un objet.

M'objectera-t-on qu'il s'agit dans mon raisonnement d'objets macroscopiques, assemblages d'une quantité si phénoménales de particules plus élémentaires que l'explication de la particularité de chacun est toute « naturelle » (c'est le cas de le dire !) ? Il n'y aurait pas matière à remettre en cause - à supposer qu'il existe - le pouvoir de la science. Autrement dit, l'objection serait que l'origine de la différence ente objets de même catégorie n'aurait aucun caractère fondamental.

Il est vrai que la source de l'originalité de la nature par rapport à la modélisation scientifique est, dans le cadre de la présente discussion, assez facile à cerner. Il n'empêche, cette originalité existe et elle est indéniable. Comme est indéniable l'incapacité de la science à en rendre compte car, si elle peut « expliquer » l'existence d'objets diversifiés, elle ne peut en aucun cas décider à priori quels objets particuliers vont vraiment exister. C'est la nature qui impose. Donc, le monde se démarque vraiment de la description de la science.

Remarquons surtout qu'avec la diversité du monde, nous n'avons pas affaire à un élément isolé dans l'argumentation sur la coupure définitive et essentielle séparant la nature de la théorie car nous reconnaissons cette coupure dans de nombreux autres contextes. Simplement la forme que prend la différence dépend du niveau d'appréhension. Nous accumulons de multiples indices et si chacun pris séparément peut paraître anodin et insignifiant la convergence étonnante d'un faisceau de preuves acquiert force de démonstration.

Enfin cette discussion a un rapport avec une question qui me tient à coeur et à laquelle je consacre de nombreuses réflexions, celle de l'infini. Le point que je veux souligner, c'est que l'hypothèse selon laquelle le monde pourrait être infini revient à bafouer et nier la diversité du monde que je viens précisément de mettre en lumière. En effet prétendre que l'Univers est infini entraîne ipso facto que tout événement aurait son (ses) doubles. Qu'il existerait donc des cailloux identiques, des terres identiques, des êtres identiques. À volonté. Cette hypothèse est tellement absurde que je trouve un peu lamentable d'être acculé à en discuter. Qu'elle puisse être énoncée sans vergogne par des astronomes professionnels (mais ont-ils même réfléchi au problème ?) montre comme est encore long le chemin qui mènera un jour, il faut l'espérer, la science à reconnaître qu'elle ne règne pas sur le monde et n'a pas à lui imposer ses propres catégories.

La reproductibilité des faits, qu'elle soit une hypothèse de travail ou la conséquence indirecte de l'introduction abusive de l'infini, est une chimère théorique, pas une réalité.

À suivre




D'après un extrait du livre de Christian Magnan
Et Newton croqua la pomme...
Éditions Belfond/Sciences (1990)
Dernière modification : 7 mars 2016


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