REMARQUES SUR LE PRINCIPE ANTHROPIQUE



Le principe « anthropique » énonce que l'Univers a été conçu dans des conditions extrêmement spéciales dans le but d'abriter la vie. Près de cinq siècles après Copernic, il faut dénoncer avec vigueur ce retour à une vision anthropomorphique du monde, hélas soutenue par de faux arguments scientifiques.


Christian Magnan
Collège de France, Paris
Université de Montpellier II


Un article de Jean-Pierre Longchamp paru dans le numéro d'avril 1991 de la revue Études tente de faire le point sur ce fameux « principe anthropique » qui défraie les chroniques des magazines scientifiques depuis plus d'une décennie. Cet article d'une grande objectivité pose clairement le problème, soulève des questions pertinentes, montre les enjeux scientifiques, épistémologiques et philosophiques du débat et, sans céder à une mode facile, signale bien la réticence de la vaste majorité des scientifiques devant l'exploitation abusive d'une idée qui ne méritait certainement pas qu'on l'élevât au rang de « principe ».

Mais faut-il éviter de prendre parti en face d'une déviance qui, à la longue, se révèle dangereuse pour la science et la justesse de la pensée humaine ? À constater la confusion que le principe a créé dans les esprits, je ne le crois plus.

Le principe anthropique prend les effets pour les causes

Au départ, le raisonnement anthropique met l'accent sur le fait que la vie ne peut pas apparaître dans n'importe quelles circonstances et que par conséquent, du fait même que nous existons, nous devons « vérifier » que les conditions nécessaires à l'apparition de la vie sont réalisées. Par exemple, les atomes lourds, tels que le carbone, l'azote ou le soufre, sont des éléments indispensables à la matière vivante. Et comme ces composés atomiques ne peuvent se forger qu'à l'intérieur des étoiles, nous pouvons affirmer que le monde est « forcément » plus vieux que l'âge moyen d'une étoile, c'est-à-dire qu'il a une bonne dizaine de milliards d'années.

Cependant, on comprend bien qu'aucune « contrainte » n'est exercée a posteriori par la vie sur notre Univers. Si de contrainte on tient à parler, elle est de l'ordre de la déduction logique d'un Sherlock Holmes se permettant de « déduire » d'effets constatés la nécessité pour certaines causes d'être réalisées. Pour prendre une comparaison : comme seules les femmes enfantent, nous pouvons en déduire que la personne qui a donné naissance a tel bébé est « nécessairement » une femme. Il ne viendrait pourtant à l'idée de personne de prétendre que ce qui a déterminé le sexe de cette personne une génération auparavant, lors de sa conception par son père et sa mère, c'est la naissance aujourd'hui constatée du bébé !

En affirmant que notre Univers est conditionné par notre présence, le principe anthropique mêle les effets et les causes et, renversant l'ordre normal de la causalité, s'affirme ipso facto anti-scientifique. La tentation de remplacer l'explication en terme de causalité par l'explication en terme de finalité a toujours existé. Cette tentation est d'autant plus forte que la première échoue momentanément, ce qui est aujourd'hui le cas, car devant la question de la naissance du monde notre science est complètement désarmée. Pire, elle sait que ses outils sont impuissants à descendre en dessous des limites fatidiques de temps et d'espace appelées « limites de Planck ». En deçà, il nous faudrait une physique toute nouvelle faisant table rase de tous les concepts auxquels nous nous sommes habitués.

Face au défi que représente l'origine du monde, la science, si elle veut rester science, ne peut se retrancher derrière des explications toutes faites et se contenter d'annoncer : si le monde est ce qu'il est, c'est parce qu'il nous contient ! Un tel « principe », qui cherche à combler à bon compte le vide de la théorie, signe en fait l'abdication de toute recherche. Et c'est face à cette attitude inacceptable qu'il faut afficher clairement son camp.

Le principe anthropique exploite des idées fausses

Dans le livre The anthropic cosmological principle, bible anthropique en quelque sorte, les auteurs J.D. Barrow et F.J. Tipler, mélangent les considérations historiques, philosophiques et métaphysiques en les accomodant d'une sauce pseudo-scientifique, d'ailleurs particulièrement indigeste. Ils cultivent l'amalgame à une époque où il est plus que jamais nécessaire de réaffirmer que la spécificité du raisonnement scientifique, irréductible à toute autre forme de pensée, est la source même de sa puissance.

Ce n'est pas par hasard si les arguments pseudo-scientifiques avancés par les défenseurs du principe anthropique, quand ils ne relèvent pas de l'hypothèse la plus gratuite, ne sont jamais rigoureusement établis. Les auteurs successifs se contentent de reprendre des affirmations antérieures, toujours les mêmes, sans les soumettre à la critique.

Je prendrai quelques exemples.

Les tenants du principe anthropique parlent volontiers de l'infini comme d'une chose allant de soi. Dans un « monde infini », par exemple, on aurait loisir d'imaginer toutes sortes de conditions physiques différentes, les unes favorables, les autres défavorables à la vie. Nous nous trouverions dans un endroit favorable, ce qui tient lieu d'explication définitive des propriétés physiques observées autour de nous. Or, faut-il dire et redire que ce concept d'infini, qui a toute sa place et sa force en mathématique, n'en a aucune en physique ? L'affirmation d'apparence anodine « le monde est infini » n'a pas le moindre sens physique, pour la bonne et simple raison qu'il n'existe aucune expérience permettant de mesurer une distance... qui n'est pas mesurable ! Et, sans mesure, il n'est point de physique.

L'argument avancé concernant la prétendue « platitude » de l'Univers, laquelle constituerait une incroyable coïncidence ayant parmis aux galaxies de se former, est à re-situer dans ce contexte d'affirmations erronées. Si notre Univers semble « plat » (et donc ressemble, à l'échelle que nous explorons, à un modèle mathématiquement infini) c'est seulement à une certaine précision, mais pas « absolument ». Et si, physiquement parlant, tout ce que nous pouvons affirmer c'est que notre Univers a un « rayon » supérieur à, disons, la dizaine de milliards d'années, il est clair que la coïncidence invoquée perd son caractère dramatique.

On connaît encore l'argument repris par nombre de vulgarisateurs relatif aux prétendus « choix » concernant les conditions prévalant à l'origine de l'Univers, et notamment le choix relatif à la vitesse intiale d'expansion : trop rapide, et l'Univers sera ouvert, trop faible, et il sera fermé. On avance souvent à ce propos l'exemple du lancement d'une sonde spatiale, laquelle doit posséder une vitesse suffisante pour ne pas retomber sur Terre.

Et de se gargariser autour de la précision inimaginable (donc inexplicable, sinon après coup par argument anthropique !) avec laquelle « il a fallu » ajuster la vitesse d'expansion pour en arriver à l'état actuel. Or cet ajustement d'apparence extraordinaire existe en réalité dans tous les modèles d'univers que nous fabriquons avec nos équations, et non pas exclusivement dans celui qui nous concerne. Les équations d'univers d'Einstein contiennent en effet un terme de « courbure spatiale » qui devient asymptotiquement négligeable devant les autres lorsqu'on se rapproche du temps zéro. Du même coup, les termes qui « comptent vraiment » se compensent de plus en plus exactement. Faire croire que cet écart infime est exceptionnel pour notre Univers relève de la tricherie.

Il s'agit ici de la même confusion dénoncée plus haut entre les effets et les causes. Ce n'est pas la vitesse d'expansion qui détermine le type d'univers (ouvert ou fermé), mais l'inverse. La véritable condition aux limites (à l'origine) concerne en effet le type d'univers, de sorte que, si choix il y a, c'est entre un univers fermé ou ouvert. Mais, dès lors que ce « genre » est fixé, toute possibilité de choix ultérieur disparaît : une fois l'univers choisi, la vitesse d'expansion est elle-même fixée sans ambiguïté à chaque instant.

Ainsi, contrairement à ce que voudrait faire croire une vulgarisation tapageuse, on ne « lance » pas un univers comme un simple satellite artificiel !

Enfin et surtout, parler de « choix » en ce qui concerne l'univers relève, en l'état de nos connaissances, de la fantaisie, et ce pour au moins deux raisons.

La première est une question de principe. Notre Univers est unique et nous ne pouvons donc pas le comparer à d'autres univers. Considérer comme des objets physiques réels des univers hypothétiques existant « au-delà » du nôtre mais avec lesquels, par définition même (autres univers), nous ne pouvons pas établir le moindre contact est pure mystification. Car le champ de la physique se limite au domaine de l'expérience et qu'au-delà, il s'agit, à proprement parler, de « métaphysique ».

La seconde est que, si nos modèles comportent bien des paramètres, nul n'en connaît le statut. Supposer avec les partisans du principe anthropique que tous les choix sont possibles sans la moindre discrimination est une hypothèse « sauvage » constituant en réalité un aveu inacceptable d'impuissance.

Tant que nous ne possèderons pas de théorie sérieuse de création des univers, toutes ces questions de « choix » relèveront de la fiction et ne mériteront pas la caution de la science.

Il faut rétablir la distinction entre croyance et savoir

Pour terminer, je prends plaisir à citer des extraits d'une lettre d'une professeur de philosophie, Andrée Pouyanne, dont j'ai beaucoup apprécié les termes.

« Les principes téléologiques sont des obstacles au progrès scientifique aussi bien parce qu'ils constituent des explications paresseuses que parce qu'ils flattent les illusions narcissiques de l'être humain. »

« Rien n'empêche cependant de croire à la finalité mais à condition de séparer soigneusement les domaines de la croyance et du savoir. »

« [Le principe anthropique] - dont une argumentation spécieuse veut faire croire que la plus extrême pointe de la recherche scientifique corrobore la validité  n'est autre que l'illusion anthropomorphique dont les fondateurs de la science s'étaient, au péril de leur vie, souvent affranchis. »

« Je pense qu'il faut rester extrêmement vigilants à l'encontre de cette utilisation abusive et dévoyée de la connaissance scientifique sinon on verra bientôt - à supposer que ce ne soit déjà le cas - des scientifiques se faire les hérauts de l'astrologie, numérologie et autres mystifications qui prolifèrent en raison de cette absence de frontière nette proclamée par ceux qui en ont le devoir, entre le savoir et la foi. »


On peut encore se demander pourquoi des chercheurs cèdent à la « tentation anthropique ». J'ai une opinion sur la question.




D'après un article paru dans
Raison Présente
Spécial n° 100 - 1966-1991
Dernière modification : 6 novembre 2001


Questions de cosmologie
Page d'accueil de Christian Magnan

URL :   http://www.lacosmo.com/anthro.html