Page d'accueil de
Christian Magnan

 

 


Pour vous soumettre à la tentation de le lire, voici quelques extraits de mon "théorème du jardin"

 extrait1 | extrait2 | extrait3 | extrait4


Claudio Monteverdi

Claudio Monteverdi
(1567-1643)

Galilée (1564-1642) et la révélation d’un ciel inconnu

Si la science s’éveille, les arts et la culture vivent de profonds changements : Galilée naît en 1564, Shakespeare, la même année. À quelques années près Monteverdi est l’exact contemporain de Galilée puisqu’il naît en 1567 et meurt en 1643 : ses éblouissantes Vêpres de la Vierge (Vespro della Beata Vergine) datent de l’année où notre savant, en tournant pour la première fois un instrument d’optique vers les étoiles, va faire des découvertes extraordinaires. Voilà une preuve admirable et une célébration jubilatoire de la puissance de l’esprit humain.

Il est difficile d’imaginer une personnalité plus différente de Kepler que celle de son contemporain Galilée, de sept ans plus âgé. Celui-ci est un homme haut en couleur sachant fasciner son public par la verve qu’il déploie dans ses écrits ou ses discours. Professeur à l’Université de Padoue il excelle par son éloquence et son audace auprès des étudiants et autres auditeurs qui se pressent pour l’entendre dans ses diatribes. Assez curieusement il a continué à enseigner pendant une trentaine d’années la bonne vieille théorie de Ptolémée sans remettre en question les arguments traditionnels contre le mouvement de la Terre. Il faut dire à l’inverse que les preuves de ce mouvement sont inexistantes pour Galilée, ce qui constitue peut-être l’une des raisons de sa réticence à enseigner la théorie de Copernic. D’ailleurs de nos jours les preuves directes de la rotation de la Terre sur elle-même et de sa révolution autour du Soleil sont difficiles à rassembler : il est même impossible de les produire de façon simple. Ainsi dans le milieu scolaire par exemple il n’y a aucune expérience permettant de montrer que la Terre tourne sur elle-même. La raison profonde de cette incapacité à mettre en évidence sur Terre un mouvement affectant cette Terre réside dans le principe de relativité, que Galilée va précisément découvrir et que nous décrirons plus loin. Pourtant un événement va changer l’état d’esprit de Galilée et l’amener à s’engager à fond dans la défense du système de Copernic, au risque de se voir condamner par les autorités ecclésiastiques, lesquelles acceptent mal que l’Homme, pour qui l’Univers, dans leur doctrine, a été conçu par Dieu, soit délogé du centre du monde. En cette fin d’année 1609, alors qu’il a quarante-cinq ans, quel est l’événement qui va bouleverser la vie de Galilée et révolutionner dans un même mouvement le champ de la connaissance ?

La révélation d’un ciel inconnu

L’année 2009 a été déclarée Année mondiale de l’astronomie par l’UNESCO, organisme des Nations unies pour l’éducation, les sciences et la culture, pour célébrer le 400e anniversaire des premières observations du ciel faites par Galilée à l’aide d’une lunette astronomique, un instrument qui circulait en Europe sous des formes grossières, mais dont l’utilisation sur le ciel était restée anecdotique. Galilée en a fabriqué plusieurs en les perfectionnant jusqu’à atteindre des grossissements de l’ordre de quinze à vingt. Il va exploiter sa lunette avec passion, fasciné par les astres qu’il observe et exalté (il y a de quoi !) à l’idée de découvrir de ses propres yeux ce qu’aucun être humain n’avait jamais vu. Chaque nuit est pour Galilée une source d’étonnement et d’admiration devant la richesse et la nouveauté des révélations que lui livre son instrument et dont il se sent le dépositaire universel.

Galilée observe la Lune et la trouve différente de ce l’on croit. Loin d’être parfaitement lisse comme l’exigerait sa prétendue nature céleste elle est couverte de chaînes de montagnes, de pics, de cratères et de vallées autour desquelles s’étendent de vastes étendues à la surface plus plate. Le relief est particulièrement saisissant au terminateur, cette ligne séparant les régions de la Lune plongées dans la nuit de celles qui sont éclairées. Dans la phase de lune montante, quand notre satellite grossit après la Nouvelle Lune, ce terminateur est le lieu où le Soleil se lève. On y voit le jour apparaître sur les plus hauts sommets, comme des perles au milieu du noir de la nuit, et le relief y est particulièrement saisissant puisque la lumière est rasante. La longueur des ombres y étant maximale, elle fut utilisée par Galilée pour estimer la hauteur des montagnes, comparable à celle de nos montagnes terrestres, de l’ordre de plusieurs milliers de mètres. Après la Pleine Lune le terminateur recouvre d’ombre les régions qu’il traverse et les sommets qui voient le Soleil se coucher vont rester dans la nuit pendant une quinzaine de jours. La Lune apparaît à Galilée comme un astre similaire à la Terre ce qui le conforte dans sa remise en cause de l’enseignement d’Aristote, lequel établissait une distinction entre le monde sublunaire terrestre de nature imparfaite et le monde céleste de nature parfaite.

Une autre preuve de l’imperfection des cieux lui est apportée par l’observation du Soleil, sur lequel il découvre des taches, entraînées par la rotation du Soleil sur lui-même en vingt-six jours environ. Ces taches sont une manifestation de l’activité solaire et plus précisément du champ magnétique qui produit et accompagne cette activité. Elles ont des tailles comparables à celle de la Terre, de plusieurs dizaines de milliers de kilomètres pour une tache de taille moyenne, et présentent un cycle de variabilité de onze ans. Ces taches ne sont pas isolées. Elles ne constituent que les composantes visibles de régions actives se manifestant par des protubérances et autres phénomènes éruptifs violents capables d’éjecter dans l’espace des particules de vent solaire. Ce sont ces particules qui en arrivant dans l’atmosphère terrestre déclenchent les somptueuses aurores boréales ou australes. C’est ainsi que dans la nuit du 12 septembre 1621 l’astronome français Pierre Gassendi (1592-1655) observe autour d’Aix-en-Provence une forte illumination du ciel et la décrit pour la première fois de façon correcte en lui donnant le nom d’aurore boréale. Gassendi recevra de Galilée l’une de ses premières lunettes et participera activement à la découverte du ciel, élaborant notamment une carte de la Lune avec le grand homme de lettres et de sciences et infatigable épistolier provençal Nicolas-Claude Fabri de Peiresc (1580-1637), tous deux profitant de l’aide du graveur sur cuivre Claude Mellan (1598-1688).

En observant la planète Vénus, Galilée découvre qu’elle présente des phases, comme la Lune, en apparaissant tantôt sous forme de croissant tantôt sous forme de disque plus ou moins rempli. C’est toujours un grand bonheur de nos jours d’observer cette planète appelée communément étoile du Berger, tour à tour étoile du soir ou étoile du matin, parce qu’elle illustre à merveille la pertinence et la simplicité du système héliocentrique de Copernic. Déjà à l’œil nu on peut constater que Vénus est toujours proche du Soleil : si elle est du soir on la trouve à l’ouest, où le Soleil se couche, si elle est du matin on la trouve à l’est, où le Soleil se lève. Si vous observez un astre très brillant à l’est le soir, ce ne peut pas être Vénus (ce peut être Jupiter). Or cette simple observation est un casse-tête dans un système à Terre centrale. En effet si le Soleil et Vénus tournent toutes les deux autour de la Terre, on imagine que le Soleil puisse se trouver dans une direction opposée à celle de Vénus, ce qui n’est jamais observé. D’où la nécessité d’introduire les mouvements circulaires artificiels supplémentaires pour « sauver le modèle ». Au contraire dans le système de Copernic la position apparente de Vénus auprès du Soleil est naturelle puisque tournant sur une orbite relativement proche de lui Vénus reste en son voisinage. (Mercure est plus proche du Soleil encore mais cette planète est assez difficile à observer, noyée dans l’éclat éblouissant du Soleil et toujours située bas sur l’horizon au moment où on peut la repérer.) Une autre observation est frappante, c’est la variation de la taille apparente de Vénus, tantôt plus petite, tantôt plus grande (la taille maximum est 6,3 fois plus grande que la taille minimum). Dans le système géocentrique, ce fait est encore inexplicable puisque si Vénus tournait autour de la Terre, sa taille devrait rester constante. Au contraire en mettant le Soleil au centre des orbites le maximum de taille correspond à la position où Vénus est le plus près de la Terre, donc quand elle passe devant le Soleil, c’est-à-dire entre le Soleil et la Terre. C’est le moment où sa face éclairée est de l’autre côté de notre œil, ce qui correspond à la position de « Nouvelle Vénus » (la phase de Nouvelle Lune correspond à la même configuration : elle se produit lorsque la Lune passe devant le Soleil). À l’inverse quand Vénus passe derrière le Soleil, elle s’éloigne de la Terre mais sa partie éclairée nous fait face : c’est la phase de « Pleine Vénus ». Entre ces positions extrêmes se déroule le jeu des phases, avec la période particulièrement saisissante de beauté au voisinage de la position de Nouvelle Vénus lorsque le disque voit son diamètre augmenter mais son croissant s’amincir. Il se trouve d’ailleurs qu’en terme de luminosité l’augmentation du diamètre apparent compense la diminution d’épaisseur du croissant de sorte qu’à cette période (on parle de conjonction inférieure en termes techniques, la conjonction supérieure correspondant à la position symétrique de la planète par rapport au Soleil, en position de Pleine Vénus) l’éclat de notre étoile du Berger reste élevé. Tous les astronomes amateurs peuvent admirer ce spectacle des phases de Vénus, offrant une illustration exceptionnellement attrayante de la machinerie du système solaire à la Copernic. Découvrant ce phénomène il y a quatre cents ans, en 1610, Galilée était illuminé par l’évidence de la réalité du modèle héliocentrique.

Galilée va faire une autre observation capitale propre à le conforter dans son adoption du système copernicien. Cette nuit du 7 janvier 1610 il observe autour de la planète Jupiter trois, puis les autres nuits quatre petits astres serrés contre le globe planétaire. Il s’aperçoit que non seulement ils accompagnent la planète mais qu’ils tournent autour avec une configuration variant d’un jour à l’autre. Incidemment leur orbite est conforme aux lois de Kepler, notamment à la troisième loi liant période de révolution et distance à Jupiter. Par ordre de distance à la planète mère on trouve successivement, selon la nomenclature adoptée aujourd’hui : Io, Europe, Ganymède et Callisto avec une période de révolution de 1,77/3,55/7,16 et 16,69 jours. Le spectacle du globe majestueux de Jupiter habillé de bandes colorées et entouré des petites perles ponctuelles de ses satellites est magique. L’un des charmes puissants de son observation réside dans la variété des configurations des satellites, avec une figure toujours nouvelle, toujours changeante, toujours imprévisible, variant d’heure en heure et d’un jour sur l’autre. Une fois les satellites seront du même côté, ou il y en aura deux d’un côté et deux de l’autre, ou on n’en verra que deux ou trois, ou ils seront sagement rangés en ligne, ou trois d’entre eux formeront un petit triangle, ou deux seront serrés l’un contre l’autre, etc. Sans compter les passages devant ou derrière la planète qui font disparaître et réapparaître tel satellite. Le globe de Jupiter, théorème du tourniquet oblige, tourne très rapidement sur lui-même en quelque dix heures avec une vitesse ébouriffante de 13 kilomètres par seconde à l’équateur (un point de l’équateur terrestre tourne à moins de 500 mètres par seconde). L’énormité des forces centrifuges résultant de cette rotation rapide fait que le disque jovien est très aplati, comme cela se voit dans un petit instrument astronomique.

La présence de satellites autour de Jupiter invalide d’emblée le système de Ptolémée en prouvant que tous les astres ne tournent pas autour de la Terre sur les orbites de cristal d’Aristote. Le système jovien se présente comme un système solaire en miniature, avec un astre central qui n’est pas la Terre et des corps plus petits gravitant autour comme les planètes le font autour du Soleil. En outre Jupiter offre un argument de poids permettant de répondre aux objections des anti-coperniciens soutenant que si la Terre tournait autour du Soleil la Lune ne pourrait pas la suivre dans sa trajectoire. En effet Jupiter tourne (à la limite que ce soit autour de la Terre ou du Soleil peu importe) mais ses quatre satellites le suivent fidèlement sans rester à la traîne. Donc de la même façon la Lune peut très bien accompagner la Terre dans sa course autour du Soleil. Oui, la découverte des satellites de Jupiter est un grand moment de la révolution copernicienne. Aujourd’hui avec de simples jumelles de bonne qualité grossissant dix fois on peut assister à la ronde des quatre satellites et revivre ainsi l’événement.

[pour lire la suite... et ce qui précède]

Galilée

Galilée
(15564-1642)


Charles Darwin

Charles Darwin
(1802-1882)

[...]

La vie de la science n’est pas un long fleuve tranquille. Une grave question portant sur l’âge de la Terre agite la communauté scientifique en ce début de vingtième siècle et entretient la querelle entre géologues et physiciens. D'un côté les géologues et les paléontologues ont besoin de nettement plus d'un milliard d'années pour donner aux sédiments terrestres le temps de se déposer et aux différentes espèces animales celui d'évoluer selon la théorie proposée par Charles Darwin (1809-1882). Les premiers disposent d'observations convaincantes relatives aux hauteurs de couches sédimentaires, les seconds possèdent des preuves irréfutables de la durée de transformation des espèces grâce aux fossiles. De l'autre côté, les physiciens, forts de leurs calculs théoriques, n'accordent à la Terre et au Soleil que quelques maigres centaines de millions d'années d'existence, insuffisantes pour expliquer les observations. Qui a raison ? Les observateurs ou les théoriciens ? Les géologues ou les physiciens ?

Les premières estimations scientifiques modernes de l'âge de la Terre remontent à Georges-Louis Leclerc, comte de Buffon (1707-1788), ce grand naturaliste dont les travaux ont influencé Jean-Baptiste de Lamarck (1744-1829) et Darwin. Buffon est l’un des premiers scientifiques à évoquer ouvertement la naissance et la formation de la Terre. En s’appuyant sur l’observation des couches sédimentaires il ose reculer la création de la Terre à plus de cent mille ans, s’opposant en cela aux dogmes de l’Église et à l’âge de six mille ans établi par les textes bibliques. Tentant une théorie de la formation et de l’évolution de la Terre, Buffon part de l'hypothèse que la chaleur actuelle de notre planète est le résidu d'un puissant chauffage initial, la Terre ayant été portée à l'origine à très haute température et se refroidissant depuis lors. Il mesure alors le temps que mettent des balles de taille et substance diverses à se refroidir après avoir été chauffées à blanc. En extrapolant ses résultats à un globe de la taille de la Terre, il estime qu'une Terre initialement en fusion aurait mis quelque 36 000 ans à atteindre une température assez basse pour permettre aux composés organiques d'apparaître puis qu'environ 39 000 ans se seraient écoulés depuis cette époque. Ces premières estimations eurent beaucoup de succès et le désir de les fonder sur des bases théoriques plus solides conduisit Joseph Fourier (1768-1830) à développer sa théorie de la conduction de la chaleur (c’est dans ce but qu’il introduisit les fameuses séries qui portent son nom et dont l’usage en physique est universel : le traitement des images fournies par les grands télescopes se fait par analyse de Fourier). Sur la base de ces travaux William Thomson (1824-1907), connu sous le nom de Lord Kelvin (qui a donné son nom à l’unité de température, le kelvin), estima en 1862-1863 dans des articles restés célèbres que l'âge de la Terre et du Soleil était compris entre 100 et 500 millions d'années. Ces nombres allaient fournir matière à débat pendant près de cinquante ans.

En effet les publications de Kelvin suivaient de quelques années la première édition de l'Origine des Espèces de Darwin. Or bien vite se manifesta l'incompatibilité entre l’échelle de temps tirée de l'évolution des espèces et la chronologie théorique décrite par les physiciens. Après des décennies de débats passionnés la plupart des biologistes et des géologues étaient convaincus vers la fin du dix-neuvième siècle que l'échelle de temps qu'ils proposaient était la bonne, les observations fournissant des preuves irréfutables. Kelvin avait donc tort. Mais où se situait l'erreur ? De toute façon, même si on pouvait admettre de larges marges d'incertitudes sur la durée de refroidissement de la Terre (on sait aujourd’hui qu’en tenant compte des mouvements de convection du noyau terrestre on aurait pu augmenter de beaucoup la durée de la production de chaleur) et donc, en tirant sur les nombres, arriver à un âge de l'ordre du milliard d'années, restait le problème insoluble du Soleil. La seule source efficace d'énergie connue était l'énergie gravitationnelle, celle associée à la chute initiale de la matière constitutive de l'astre et celle résultant de sa contraction ultérieure. Mais une telle source ne pouvait fournir de l'énergie que pendant quelques dizaines de millions d'années, un nombre toujours bien insuffisant pour les géologues.
La controverse se poursuivit mais, autant que nous puissions en juger avec le recul, elle prit un tour nouveau en 1899 quand le géologue américain Thomas Chrowder Chamberlin (1843-1928 ; premier titulaire de la chaire de géologie à l'Université de Chicago) osa émettre face à Kelvin l’hypothèse plutôt folle qu’il existait une source d’énergie encore inconnue. Plus précisément il émet l'hypothèse que l'atome n'est pas une particule élémentaire insécable mais un assemblage d'entités plus petites et estime qu'une telle structure, par les forces de cohésion qu'elle suppose, recèle d'immenses réserves d'énergie. Il insiste aussi sur le fait que les conditions de température et de pression régnant au centre du Soleil sont suffisamment extraordinaires (les lois de la physique montraient que la température centrale du Soleil se chiffrait en millions de degrés) pour qu'apparaissent des processus physiques ignorés susceptibles de libérer une partie de cette énergie. La seule chose que Chamberlin n'avait pas pressentie, c'est que le train des découvertes qui valideraient son point de vue était déjà en route. En 1911 Ernest Rutherford (1871-1937) découvre la structure de l’atome et montre que celui-ci est constitué d’un noyau de taille infime entouré d’électrons, formant d’ailleurs une structure essentiellement vide spatialement parlant.

[pour lire la suite... et ce qui précède]

Kelvin

Lord Kelvin
(1824-1907)


Friedmann

Alexandre Friedmann
(1888-1925)

C’est à cette époque que Friedmann étudie le principe de relativité et donne dans la foulée un cours d’analyse tensorielle (les tenseurs sont l’outil majeur de la théorie de la gravitation d’Einstein). Il assimile le sujet si rapidement que dès l’année 1922 il écrit un ouvrage de vulgarisation, L’Univers comme espace et temps, et publie le fameux article présentant son modèle d’univers en expansion. Travaillant toujours très activement en météorologie, il est nommé directeur de l’Institut de géophysique de Saint-Pétersbourg (la ville avait repris son nom en 1924) en février 1925. Mais hélas il meurt prématurément de la fièvre typhoïde en septembre de la même année, sans avoir pu développer de nouvelles recherches en météorologie théorique. Aviateur, spécialiste passionné de la physique de l’atmosphère, mathématicien de l’espace, l’air était en quelque sorte son élément : en juillet il avait effectué une ascension en ballon stratosphérique au cours de laquelle il bat le record d’altitude en s’élevant jusqu’à 7 400 mètres, hauteur à laquelle il reste pendant plus de dix heures. Le pilote était l’aviateur P. F. Fedosenko, qui se tuera quelques années plus tard dans une ascension analogue.
Disparu précocement à 37 ans, Friedmann meurt sans avoir connu le bonheur de voir la communauté scientifique adopter ses idées cosmologiques nouvelles, spécialement celle concernant l’expansion de l’Univers. Et devinez qui figure au premier rang des opposants à la notion d’un univers dynamique : Einstein lui-même. À la lecture du fameux article de Friedmann de 1922 présentant le modèle d’univers fini dont le rayon varie avec le temps Einstein réagit immédiatement en faisant paraître le 18 septembre une note dans le même magazine. Il soutient que Friedmann a fait une erreur de calcul, réaffirme que les modèles d’univers dynamiques sont contraires à la relativité générale et jette donc le doute sur la validité des conclusions de Friedmann. En réalité c’est notre Einstein lui-même qui s’est trompé dans ses calculs, mais une série de circonstances va retarder la reconnaissance de cette erreur. Prenant connaissance de la note d’Einstein, Friedmann lui envoie une lettre dans laquelle il montre à nouveau que les modèles d’univers non statiques sont bien des solutions correctes des équations d’Einstein et lui demande respectueusement une réponse :
« Au cas où vous estimeriez corrects les calculs présentés dans cette lettre, je vous prie d'être assez aimable pour en informer les éditeurs de Zeitschrift für Physik ; peut-être dans ce cas publierez-vous un correctif à votre note, ou donnerez-vous à cette lettre l'occasion d'être publiée. » Des semaines passent sans aucune réponse : il faut dire qu’Einstein est parti avec son épouse pour un long voyage à travers le monde, au cours duquel il apprendra qu’il a reçu le prix Nobel (il ne pourra d’ailleurs pas se rendre à Stockholm pour la cérémonie de remise du prix). Il ne regagne Berlin qu’en mars 1923 après une absence de près de six mois, avec, on peut l’imaginer, une pile de courrier à trier. Ce n’est qu’en mai qu’il prendra connaissance de la réponse de Friedmann, et ce grâce à Yuri Alexandrovitch Krutkoff, un des physiciens russes les plus cultivés de l’époque, qui est au courant du travail de son collègue et ami Friedmann. Krutkoff et Einstein se rencontrent en mai 1923 à l’Université de Leyde, en Hollande, venus tous les deux assister au dernier cours public du célèbre physicien néerlandais Hendrik Antoon Lorentz (1853-1928, prix Nobel de physique en 1902). Après quelques entretiens Krutkoff sort vainqueur de la controverse et triomphe le 18 mai : « J'ai défait Einstein dans son argumentation contre Friedmann. L'honneur de Petrograd est sauf ! » Dès lors l’affaire ne traîne pas. De retour à Berlin Einstein fait amende honorable en soumettant le 21 mai sa seconde note à Zeitschrift für Physik :
« Dans une note antérieure j'ai critiqué le travail susmentionné. Mais - comme m’en ont convaincu M. Krutkoff en personne et également une lettre de M. Friedmann - mon objection était fondée sur une erreur de calcul. Je tiens les résultats de M. Friedmann pour justes et éclairants. Ils montrent que les équations du champ admettent pour la structure de l'espace à symétrie centrale, en plus des solutions statiques, des solutions dynamiques (c'est-à-dire variant avec la coordonnée de temps). »
Friedmann ne parviendra pas à rencontrer Einstein mais goûtera sa victoire. Il écrit en 1923 dans une lettre à Natalia Malinina (une géophysicienne qu’il épousera après s’être séparé de sa première femme Ekaterina Dorofeyeva) : « Tout le monde a été très impressionné par ma lutte avec Einstein et ma victoire finale ; cela me fait plaisir, parce qu'en ce qui concerne mes articles, je pourrai maintenant les publier plus facilement ».

[pour lire la suite... et ce qui précède]

Einstein

Albert Einstein
(1879-1955)


Purcell

Henry Purcell
(1659-1695)

La science née de la révolution copernicienne a permis à l’humanité de découvrir le monde qu’elle habitait et d’établir l’insignifiance de la place qu’elle y occupait. L’immensité cosmique dépasse tellement la mesure humaine que cette insignifiance en devient littéralement inconcevable. Quand l’espèce humaine s’éteindra (« s’évanouissant comme une ombre », as it were a shadow, comme le dit l’ode des Funérailles de la Reine Mary de Purcell), quand plus tard la Terre disparaîtra, cela ne changera pas le destin du cosmos. Celui-ci poursuivra son évolution pendant les centaines de milliards d’années restantes prévues puis s’annihilera dans son effondrement final comme si le passage fugace de l’homme sur Terre ne s’était pas produit et ne le concernait en rien. L’Univers nous a toujours ignorés et continuera à nous ignorer : nous n’avons jamais laissé aucune trace et n’en laisserons jamais aucune. Pour preuve quand nous contons l’histoire de l’Univers nous n’y incluons pas celle de l’Homme. Pourtant, comme l’écrivait le biologiste Jacques Monod (1919-1976), dans son ouvrage marquant et courageux Le hasard et la nécessité (Seuil, 1970) : « Toutes les religions, presque toutes les philosophies, même une partie de la science témoignent de l’infatigable, héroïque effort de l’humanité qui nie désespérément sa contingence. » [Jacques Monod a reçu le prix Nobel de physiologie ou médecine en 1965, avec François Jacob, né en 1920, et André Lwoff (1902-1994) pour ses travaux en génétique.] Les cosmologistes ne sont pas en reste dans ce déni de la réalité et ont remis au goût du jour l’idée selon laquelle l’Univers aurait été fait pour l’Homme. L’idée rencontre indéniablement un franc succès auprès des narcissiques êtres humains que nous sommes mais elle a le fâcheux inconvénient de contredire les vérités que nous a enseignées la science. Je vais montrer que les cosmologistes ont créé un écran de fumée derrière lequel ils cachent la réalité des choses et profitent de cette opacité pour lancer des allégations dénuées de fondement.

Le réglage diaboliquement précis de l’Univers : une pure escroquerie

L’affirmation selon laquelle la création aurait été investie de la mission de donner naissance à la vie a pris chez les cosmologistes le nom ronflant et savant de principe anthropique (du grec anthropos, homme, à ne pas confondre avec le mot entropique dérivé de entropie, une notion physique en thermodynamique). Mais si le principe a fait florès auprès des personnes prêtes à y croire il n’a aucune consistance scientifique. Sous sa forme la plus technique (d’autant plus difficile à critiquer, c’est ce qui me faisait parler d’un écran de fumée) les cosmologistes affirment que les paramètres caractérisant l’univers à sa naissance (comme par exemple la densité de matière) auraient été réglés avec une exactitude diabolique de façon à permettre à l’humanité d’y naître. Les conditions à fixer au départ pour que la vie apparaisse par la suite seraient tellement spéciales (et ce à un degré inimaginable de précision comme nous allons le voir) que nous sommes invités à y voir une véritable intention. Selon ce raisonnement notre Univers est unique en son genre et doit être vu comme spécialement conçu en vue d’un but à atteindre : celui de donner vie à la vie. Cependant la thèse selon laquelle les paramètres de l’univers auraient été ajustés avec la rigueur prétendue est infondée :
i) il y a bien dans les équations de l’univers un terme excessivement petit (et même aussi petit que l’on veut à condition de se rapprocher suffisamment de l’origine des temps) ;
ii) cependant ce terme n’est pas un paramètre libre : une fois l’univers lancé on ne peut pas le changer, de sorte que le terme d’ajustement est délibérément trompeur ;
iii) cependant encore, tous les univers (sans la moindre exception) présentent cette même particularité : par conséquent notre Univers n’est en rien exceptionnel ;
iv) ergo notre Univers n’est pas extraordinairement spécial et la thèse selon laquelle il le serait est invalidée.

[pour lire la suite... et ce qui précède]

Jacques Monod
Jacques Monod
(1910-1976)


Questions de cosmologie

Page d'accueil de Christian Magnan
Dernière modification : 2 avril2012



URL :  http://www.lacosmo.com/extraitstdj.html