Machinisme égale machisme : la science est-elle phallocrate ?



Vouloir enfermer la nature dans des lois, c'est réduire l'autre à ses propres schémas, un discours typiquement masculin.




Questions à Christian Magnan
Astrophysicien au
Collège de France, Paris


Si des hommes la détournent de ses buts pour l'utiliser comme un pouvoir asservissant, la science peut servir de prétexte à des comportements sexistes. Il ne faut pas sous-estimer la place privilégiée qu'elle occupe dans nos mentalités : situation d'autant plus dangereuse que les gens, dans leur immense majorité, n'ont strictement aucune idée de ce qui constitue une démarche scientifique authentique. La science est vécue comme une référence magique qu'il est facile d'utiliser à des fins perverses. Cela dit, il ne s'agit pas de se situer au niveau des applications mais à celui de la science la plus fondamentale, celle qui a pour objet la structure de la matière et de l'Univers, science dite « pure » et qu'on pourrait croire de ce fait exempte de toute tare sexiste. Car il semble qu'on peut trouver également en ce domaine les racines ou les effets d'un mal plus profond, certains scientifiques en venant à estimer que leur connaissance leur confère la toute puissance sur la nature. Ainsi, lorsqu'on lit que nous sommes à la veille de la découverte de LA théorie ultime qui nous permettra de cerner les prétendues « lois de la nature », on peut y voir une prétention injustifiée et difficilement supportable : l'homme pourrait « réduire » l'autre que soi à ses propres schémas. L'autre n'existerait pas en tant que tel, de façon autonome : il n'existerait qu'en référence à l'homme. Ne s'agit-il pas d'un discours typiquement masculin ?

L'expression « lois de la nature », sous son apparence anodine, est très révélatrice de cet état d'esprit. Certains chercheurs semblent incapables de faire la distinction entre les lois de la physique, vérités abstraites, et les qualités de la nature. La façon dont les physiciens ramènent des qualités à des lois rappelle la façon dont l'homme voit la femme. Cela ne doit pas nous étonner. Toute différence nous renvoie inconsciemment à la différence : sexuelle. Acceptée et vécue dans sa plénitude ou refusée et déviée de son sens. Le jour où les scientifiques cesseront de véhiculer cette idée que l'Univers est soumis à des lois, il me semble que ce sera un jour triomphal pour la cause féministe !

On n'insistera jamais assez sur le fait que les scientifiques manipulent des schémas abstraits, formels, fondés sur des équations mathématiques et que si leur ambition est bien d'établir un rapport entre ces modèles et la réalité concrète, ce rapport ne se ramène en aucun cas à une identification. Ainsi, l'un des objets les plus fondamentaux de la science, à savoir la fameuse « fonction d'onde » solution de l'équation de Schrödinger1, n'est en correspondance directe avec aucun objet réel ! De même, croire que la matière est faite d'objets élémentaires facilement repérables par la science, comme les quarks, serait une erreur grossière. Jusqu'à nouvel ordre, un quark n'existe pas en tant que tel dans la nature. Apparaît à ce stade la tentation du machinisme, que je rapproche volontiers du machisme. En effet, si on tient à tort le discours que la nature est constituée comme une machine, cela pourra conforter certains dans l'idée que tout fonctionne selon un tel modèle, y compris l'homme.

Si la théorie prétend tout dominer et tout expliquer, elle neutralisera du même coup les autres approches possibles du réel. De plus cette science-là est incontestablement puissante et peut donc faire illusion. Mais une science qui mue sa puissance en pouvoir usurpé n'est-elle pas condamnable ? Est-ce à dire qu'il faille la rejeter pour une science plus douce ? Certainement pas. Affirmons clairement qu'au niveau de la physique fondamentale il n'y a pas d'autres approches possibles du réel que celle de la science.

Au contraire, si le scientifique consent à la différence essentielle entre ce qu'il manipule au niveau formel et ce qui existe au niveau réel, il s'ouvrira évidemment à la richesse d'un monde préalablement reconnu comme irréductible à ses schémas. Il admettra alors aisément que d'autres approches, non scientifiques, se révèlent fécondes dans le domaine de la matière vivante. L'une des questions est précisément celle-ci : en voulant réduire la vie à ce qui est inerte, le scientifique ne révèle-t-il pas une incapacité foncièrement masculine ? À ce stade, on comprendra l'enjeu du débat. Ignorer qu'un être humain ne se réduit pas à des mécanismes observés par ailleurs en physique fondamentale, mais qu'il se développe et se constitue avant et après sa naissance en relation avec d'autres humains, comme lui sexués, par la parole échangée, et n'existe qu'à cette condition ; qu'il n'est pas assimilable à son seul corps biochimique. Nier les données de la condition humaine repérées par les analyses de notre psychisme est criminel pour l'avenir de notre espèce.

Un autre exemple de l'appropriation par la science d'un pouvoir qui lui échappe concerne la façon dont certains scientifiques conçoivent notre monde. Aveuglés par le succès de la science cosmologique, ils ont l'illusion qu'ils sont à même de donner les règles de construction d'un univers. On a l'impression que la boucle est bouclée : l'homme enfante l'univers, qui enfante l'homme. Cette attitude n'est-elle pas l'expression d'un fantasme d'auto-enfantement et d'une dénégation du pouvoir que seules les femmes possèdent ? N'est-ce pas le refus de la naissance par la chair ? Ne s'agit-il pas de reprendre, par science interposée, le contrôle des opérations, dont les femmes possèdent en réalité la maîtrise ? Le fantasme masculin se nourrit de la science, qui en vient à servir de faux prétexte.

La question de l'apparition de la vie dans l'Univers est aussi très significative. Un scientifique qui ne supporte pas que la vie échappe à la science (et donc lui échappe) sera amené à supposer que cette vie est un « produit courant » autour des étoiles qui peuplent les galaxies. Il oubliera du même coup le caractère très terrestre et charnel de notre vraie vie. Il aura aussi tendance à minimiser la fragilité de notre biosphère en se disant qu'on peut toujours déménager ! Les hommes, à mon avis, se réfugient trop volontiers dans l'au-delà de leur pensée. L'alibi scientifique est trop commode. Je pense que le succès phénoménal du livre de Stephen Hawking, Une brève histoire du temps, est en grande partie lié à l'exploitation médiatique de cette sorte de névrose du surhomme, dont le modèle scientifique est le génie. Ce livre manque de sexe ! Il exprime une hypertrophie de la pensée théorique et un mépris corrélatif de la chair.

Dans l'avenir, peut-on imaginer une autre science, née de l'alliance de l'homme et de la femme et non plus de l'aliénation de l'une par l'autre ? Je le répète : il n'y a pas à proprement parler d'autre science possible. On ne peut pas faire l'économie d'une pensée abstraite, hautement mathématisée et numérisée, fondée sur l'exercice de notre raison. Et en cela toute fausse science, astrologie, numérologie ou autre simulacre de science sont à rejeter comme dégradants pour l'être humain. Il n'y a pas de science au rabais. Cependant il y a d'autres façons de vivre la science et d'en parler. La nouvelle science, c'est celle qui ne reniera rien de ce qui la constitue dans son essence mais qui saura reconnaître la différence avec le monde qui existe. Celle qui verra la nature comme un don et non comme un objet à soumettre. Celle qui découvrira que la pomme, au-delà de l'objet de démonstration qu'elle utilise pour la chute des corps selon Newton, est aussi signe de partage et d'échange de désirs. À croquer à deux.


1. Le physicien Schrödinger a, le premier, traduit en équation le mouvement d'un électron donnant ainsi naissance à l'équation la plus célèbre de la mécanique quantique (physique de l'infiniment petit).
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Propos recueillis par
GUITTA PESSIS-PASTERNAK
Article paru dans
Libération du 23 juin 1993
Dernière modification : 23 mai 2009



BIBLIOGRAPHIE

La nature sans foi ni loi (1988)

Et Newton croqua la pomme... (1990)

Christian Magnan, Éditions Belfond/Sciences


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