NOTRE UNIVERS EST RECONNAISSABLE



Les innombrables particularités de notre Univers font qu'il est singulier parmi tous les possibles que l'on puisse imaginer. Il n'est donc pas prévisible dans tous ses détails et s'avère de ce fait irréductible à un modèle.


Christian Magnan
Collège de France, Paris
Université de Montpellier II


Notre Univers est reconnaissable

L'Univers ne peut pas se réduire à un univers. La différence entre le monde naturel et le monde artificiel est profonde et radicale. Si le but de la science est de comprendre le monde dans sa réalité, sans qu'aucune autre discipline ou démarche de l'esprit puisse prétendre le faire à sa place, cette même science procède non par identification entre ce qu'a bâti notre théorie et ce qui existe en fait, mais en établissant un rapport entre les deux. Comme l'écrit Françoise Mallet-Joris (Lettre à moi-même) : « Non, ce n'est pas la même chose. Rapport et non identité. »

L'absolue différence entre le vrai et l'imagé se manifeste dans tous les domaines scientifiques, à tous les niveaux de compréhension du réel, y compris - et de façon très inattendue - au niveau atomique. Elle est évidente au niveau macroscopique, lorsqu'on a affaire à des structures complexes, les modèles scientifiques ne pouvant prétendre reproduire strictement la réalité concrète à cause du trop grand nombre d'éléments entrant en jeu. C'est le cas de la modélisation d'une structure aussi compliquée que l'atmosphère terrestre (études météorologiques), de la structure de l'espace et du temps, ou de l'Univers, système macroscopique par excellence puisque contenant par définition tous les éléments.

Considéré comme une certaine répartition d'éléments, notre Univers représente une réalisation particulière, unique, d'innombrables potentialités. On se souviendra de notre fameux problème du singe au clavier pour conclure : notre Univers n'est que la réalisation d'un possible parmi une infinité d'autres. Lors de la discussion, nous avons insisté sur le fait que le nombre de combinaisons (les textes aléatoires) réalisables à partir d'un certain nombre d'éléments était beaucoup plus grand que le nombre d'éléments lui-même. Concrètement, en ce qui concerne notre Univers, cela veut dire qu'on ne retrouvera jamais nulle part deux endroits identiques. Nulle part il ne se répète : il est partout et toujours « particulier ». C'est ainsi que notre Terre est une planète que l'on ne rencontrera jamais ailleurs dans l'Univers identique à elle-même, avec une même géographie, une même répartition des terres et des mers, une même masse, un même environnement. Elle se situe dans telle galaxie, elle aussi parfaitement reconnaissable entre toutes les galaxies, car toutes les galaxies sont différentes. De cette Terre unique nous contemplons une configuration d'étoiles et d'objets célestes (galaxies, quasars) unique elle aussi de sorte que la place même que nous occupons est en ce sens singulière et non duplicable.

En toute rigueur, que l'Univers réel soit particulier, diversifié, partout différent, le rend inaccessible à la science et imprévisible dans le détail de ses caractéristiques : sa structure relève du hasard et non de la contrainte de la nécessité. À propos d'une pierre, puis de la vie, Jacques Monod disait que le point capital était que nulle formule théorique ne pouvait prétendre prévoir, par nécessité, un système ou un cas particulier. Nul système d'équations ne peut déclarer qu'une solution possible parmi d'autres sera plus nécessaire qu'une autre si elle est aussi probable ; nulle formule ne donnera jamais le gagnant réel du loto parmi les candidats virtuels. Ce caillou que je tiens dans ma main, raisonnait Jacques Monod, est unique et, en tant qu'objet unique et singulier, n'est pas déductible de quelconques équations qui lui donneraient sa forme réelle, le rendraient prévisible dans tous ses détails (ces détails qui justement le font particulier) et lui dicteraient son existence. Pour reprendre ses propres termes, il faut donc y voir le fruit du hasard. Si ce caillou avait bien, scientifiquement parlant, le « droit à l'existence » parmi tant d'autres possibles, la science ne pouvait en aucun cas lui conférer la faculté d'exister réellement. Il existe cependant (notons-le !) mais gratuitement, c'est-à-dire sans nécessité d'ordre scientifique.

De même pourrons-nous dire que notre Univers est le fruit du hasard dans le sens suivant : s'il apparaît comme « possible » relativement à tel ensemble de formules traduisant telle théorie, alors sera également possible, aux yeux de la science, toute une série proprement illimitée d'autres univers. Les uns seront un peu moins denses, les autres un peu plus. Tous auraient des répartitions différentes de masse-énergie, un peu plus par-ci, un peu moins par-là. On pourrait modifier les modèles à loisir tout en les maintenant compatibles avec la théorie. Notre Univers est tout aussi probable qu'un autre parmi un nombre incommensurable d'univers différents. Cependant, comme la science est incapable de choisir l'univers qui deviendra l'Univers, comme la réalisation effective de telle possibilité parmi une infinité d'autres lui échappe, nous pouvons dire que l'Univers n'est pas soumis à la nécessité scientifique dans la mesure où son existence réelle ne dépend pas de la science.

Sans posséder la moindre propriété qui le mettrait à part dans une classe spéciale, notre Univers est reconnaissable. C'est l'Homme qui lui donne son nom : notre Univers ; pas la science.




Extrait du livre de Christian Magnan,
La nature sans foi ni loi,
Éditions Belfond/Sciences (1988)
Dernière mise à jour : 2 mai 2005


 Questions de cosmologie
 Page d'accueil de Christian Magnan

URL :  http://www.lacosmo.com/reconnu.html